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La science au service
de la cuisine
Hervé
This était l'invité spécial du salon Serbotel
à Nantes. Il a présidé le jury de dégustation
du concours des chefs de collectivité autogérée.
Nous avons profité de cette présence pour l'interviewer
sur son activité. Le message du scientifique est le suivant :
en cuisine, il faut s'interroger sur tout ce que l'on fait pour
mieux le faire. Les habitudes, les trucs, les dictons... sont parfois
trompeurs. En cuisine comme ailleurs, la vérité a
besoin de preuves.
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La
Cuisine collective : Hervé This, vous êtes physico-chimiste,
en quoi consiste votre travail et quel est son rapport avec la cuisine ?
Hervé This : Depuis septembre, je suis rentré
à l'INRA (Institut National de Recherche Agronomique), attaché
à la direction scientifique nutrition humaine et sécurité
des aliments. Je fais ma recherche sur la gastronomie moléculaire
au Collège de France, dans le laboratoire de Jean-Marie Lehn,
notre prix Nobel de chimie. Depuis septembre, il y a là un
groupe INRA de gastronomie moléculaire. Je travaille aussi
avec l'enseignement. Les lycées hôteliers me sollicitent
beaucoup et je suis en train de pousser pour que, l'an prochain, dans
toutes les écoles de France, il y ait des ateliers expérimentaux
sciences et cuisine qui remettront de la cuisine, de la nutrition,
de la diététique et de l'hygiène dans l'enseignement.
J'ai enfin une mission de communication de mes travaux. |
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La
Cuisine Collective : Pouvez-nous parler plus précisément
de ce programme dans les écoles ?
Hervé This : C'est Jack Lang qui
m'a demandé de développer ce projet. Je suis en train
de préparer des fiches d'expériences que tous les professeurs
d'école pourront faire avec leurs élèves sans
aucun matériel et avec peu de moyens financiers. Par exemple,
un atelier d'une après-midi où l'on fait faire aux enfants
des blancs en neige. L'idée est de leur montrer qu'ils ont
des mains et qu'ils peuvent s'en servir. L'enseignement ne doit pas
être uniquement formel : apprendre à lire, à
écrire et à compter. Il doit aussi apprendre aux enfants
à observer et à être curieux. Or il se trouve
que la cuisine est merveilleuse à ce sujet. Tout le monde a
envie de manger d'une certaine façon. Même quand on est
bien nourris, on a quand même envie de manger, surtout si l'on
en a parlé avant et que l'on a fait des choses autour. De plus,
il se trouve que la cuisine permet de réunir la technique culinaire
(casser un oeuf), la technologie (pourquoi fait-on ce que l'on fait
et ne peut-on pas le faire mieux ? - par exemple, pourquoi casser
un oeuf en le toquant sur le flanc, est-ce le meilleur moyen, il date
du moyen-âge, mais a-t-on raison de procéder ainsi, je
n'en sais rien) et puis la science (pourquoi un blanc d'oeuf que l'on
bat en neige blanchit-il ? - cela ne sert à rien de le
savoir, mais n'empêche, je trouve cela indécent de vivre
en préparant des blancs en neige tous les jours sans savoir
pourquoi ils blanchissent, alors qu'il suffit de regarder, et apprendre
à regarder, c'est très important pour les enfants).
Voilà l'enjeu. |
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La
Cuisine Collective :
Vous faites votre recherche sur la gastronomie moléculaire,
mais qu'est-ce que c'est, la gastronomie moléculaire ?
Hervé This : Par exemple, en ce
moment, il y a trois travaux qui se font en parallèle au laboratoire,
deux menés par des étudiants et un par moi-même.
Il y a des dictons qui datent du début du siècle qui
disent que, quand vous faites une compote de poires, pour qu'elle
devienne rouge plutôt qu'elle noircisse, il vaut mieux mettre
un petit morceau d'étain. C'est vrai que c'est plus agréable
de manger des poires légèrement rosées plutôt
que d'avoir des poires grisâtres. Ce dicton a été
écrit dans plusieurs livres. Alors pendant longtemps j'ai testé
ce dicton en mettant un petit morceau d'étain dans de la compote :
elle n'a jamais rougi. Avec une étudiante qui fait de la biochimie,
on a continué à chercher toutes les conditions pour
essayer de faire rougir les poires. Et depuis une semaine, toutes
les poires rougissent, pas dans les conditions où les chefs
l'ont dit, mais on comprend pourquoi cela rougit et on pourra peut-être
perfectionner cette idée. Le deuxième étudiant
travaille sur le craquant. Une théorie de physique, qui s'appelle
la percolation, devrait permettre de décrire les objets craquants
ou croustillants en cuisine. Et puis moi, j'ai un vieux truc qui me
tracasse : pour faire une salade de pommes de terre, un dicton
dit qu'il vaut mieux mettre les pommes de terre chaudes dans la vinaigrette
afin qu'elles soient plus tendres. Est-ce que c'est vrai, je n'en
sais rien... Ce genre de trucs, j'en ai des milliers. Je prends des
livres de cuisine, j'en extrais des dictons et je cherche à
savoir s'ils sont vrais ou s'ils sont faux. S'ils sont vrais, il faut
comprendre pourquoi ils sont vrais et peut-être les améliorer
; s'ils sont faux, il faut savoir pourquoi on a dit des choses fausses. |
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La
Cuisine Collective :
Et quel
est l'objectif final de toute cette recherche ?
Hervé This : La cuisine domestique
ou de restaurant. Quand vous faites un soufflé, comment vous
le faites bien gonfler ? Les expériences montrent qu'il
faut des blancs très fermes. Alors à quoi ça
sert ? Et bien que tous ceux qui font des soufflés savent
qu'il faut des blancs très fermes. Il n'y a plus d'hésitations
maintenant. |
La
Cuisine Collective :
Au niveau du goût, la France a quand même une
tradition culinaire, les chefs savent très bien exercer leur
métier, qu'est-ce que la gastronomie moléculaire peut
leur apporter en plus ?
Hervé This : D'abord, est-ce vrai
que les chefs savent très bien faire leur métier...
je n'en sais rien. Ecoutez, j'anime un séminaire libre et gratuit
depuis septembre dernier, qui se tient à l'Ecole Ferrandi.
Viennent périodiquement des grands chefs, des chefs de collectivité,
des enseignants, des scientifiques et des industriels. Lors d'un précédent
séminaire, j'ai posé naïvement la question de savoir
quand il faut saler un steak grillé, au début, au milieu
ou à la fin de la cuisson. Alors il y a eu autant de réponses
que de chefs. Chacun avait une théorie pour dire qu'il avait
raison de faire comme il faisait. Donc cela n'était déjà
pas possible que tout le monde ait raison. En plus, personne n'avait
testé de façon contrôlée. Il faut donc
définir des protocoles, des expériences, et il faut
à mon avis que le milieu culinaire fasse lui-même ses
expériences. Alors est-ce que les chefs savent bien faire ?
Oui ils savent bien faire parce que l'on mange bien mais je dis que
nous sommes assis sur une mine d'or qui n'est pas encore suffisamment
exploitée. |
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La
Cuisine Collective : Quel est votre sentiment sur la restauration
collective ?
Hervé This : La restauration collective
a souvent des contraintes financières considérables.
Ce qui n'empêche pas que l'on puisse faire un très beau
métier. Voyez, vous faites cuire un oeuf dur. Il y a des chefs
qui le mettent à l'eau froide, d'autres à l'eau chaude,
d'autres qui le cuisent 10 minutes, il y a de tout, même dans
le milieu professionnel. Alors il se trouve qu'au-delà de 10
minutes à l'eau bouillante, l'oeuf prend un cerneau vert et
une odeur de soufre. En restauration collective, pour le simple oeuf
dur, on peut faire autre chose. C'est simplement du soin et de l'amour
de son métier. Une expérience montre par exemple que,
plus on met de sel dans l'eau, plus le blanc de l'oeuf sera salé,
car le sel diffuse à travers la coquille. Donc, si l'on fait
cuire des oeufs dans un bouillon concentré, ils auront du goût.
Mais personne ne le fait. Il est temps de s'occuper d'autre chose
que de gestion, d'organisation, d'administration... il faut s'occuper
de cuisine. Commençons par faire des bons oeufs durs et après
on pourra faire des plats plus compliqués. Pour les cuisiniers
qui ont des questions techniques, l'e-mail d'Hervé This est
à leur disposition : hthis@paris.inra.fr. Par ailleurs,
Hervé This anime trois conférences par semaine dans
la France entière. Ce sont les conférenciers qui déterminent
le thème. Pour plus de renseignements, téléphoner
au Collège de France : 01 44 27 12 11 (poste 1963). |
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Comment améliorer
le goût
en restauration collective ?
Nous
avons posé à trois professionnels la question de savoir
comment améliorer le goût en restauration collective.
Voici leurs réponses.
Marie-Odile
Blin, diététicienne, membre de l'ADLF (Association
des Diététiciens de Langue Française) et de
l'ACEHF (Association Culinaire des Etablissements Hospitaliers de
France) : "Il faut utiliser de bonnes matières premières
pour faire un bon produit au niveau nutritionnel, de sa tenue mais
aussi de son goût. Et il ne faut pas se voiler la face : la
qualité, on la paie. On fait des appels d'offres tous les
ans. Le constat est que les premiers prix ne sont pas les meilleurs
au niveau du goût. Après, la mise en oeuvre est importante.
Il faut des gens motivés qui aient envie de faire des bonnes
choses pour leurs clients".
Gérard Ameline, président de l'ACEHF pour
les départements Loire-Atlantique et Vendée : "Dans
le secteur où j'exerce, l'hospitalier, il faut prendre conscience
de l'évolution du goût des personnes âgées.
Avant on avait tendance dans la restauration collective à
faire un goût neutre. Aujourd'hui on s'aperçoit que
les personnes âgées ont un sens de l'odorat et du goût
diminué, donc il faut faire de plus en plus de réunions
et de commissions avec ces personnes âgées pour pouvoir
répondre à leurs attentes et satisfaire leurs besoins.
Pour les personnes actives, c'est la même chose, il faut que
la cuisine soit adaptée aux personnes et bien respecter les
régimes. Il faut une cuisine de régime et une cuisine
normale".
Elizabeth Olivier, présidente de l'ACCEN (Association
des Chefs Cuisiniers de l'Education Nationale) : "Il faut utiliser
beaucoup de produits frais et continuer à cuisiner de façon
traditionnelle, c'est-à-dire travailler nos produits nous-mêmes,
les élaborer et aller jusqu'au bout de la préparation
de façon à expliquer à nos convives ce qu'est
réellement la sauce que nous fabriquons. Nous ne voulons
pas utiliser des plats tout faits. Il faut faire véritablement
la cuisine".
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