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Voici
une nouvelle série d'articles intitulée : "Et
c'est ainsi que la cuisine est belle !".
Elle
est animée par Hervé This, un scientifique de terrain
dont les titres, les fonctions et surtout l'expérience nous
ont amenés à lui proposer de collaborer avec nous.
Hervé This est physico-chimiste à l'INRA. Il dirige
le laboratoire de chimie des interactions moléculaires au
Collège de France. Comme tous les gens qui ont vraiment quelque
chose à dire, Hervé This ne se prend pas au sérieux.
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Les
éditeurs de La Cuisine collective m'invitent à vous communiquer,
chaque mois, mes enthousiasmes et mes indignations. C'est un honneur,
et aussi une chance. L'honneur est évident, mais la chance ? On
la comprendra quand j'aurai prononcé le nom de la discipline que
j'exerce, et expliqué en quoi elle consiste.
Cette discipline, c'est la "gastronomie moléculaire".
Nom pompeux, nom incompréhensible sans explications. Est-ce la
raison pour laquelle court dans les milieux culinaires une confusion entre
la gastronomie moléculaire et ce qui se nommait gastrotechnie,
il y a quelques décennies ?
La gastrotechnie, c'était l'activité qui commença
à se développer en France, sous l'impulsion d'Édouard
de Pomiane. Ce dernier fut d'abord biologiste à l'Institut Pasteur
et il finit directeur de l'Institut Appert. Gastronome, charmant, brillant
causeur, bon microbiologiste, Pomiane se passionnait pour la cuisine et
publia de nombreux livres : Radio Cuisine, La cuisine en dix leçons,
La cuisine en six minutes, Vingt plats qui donnent la goutte... Plein
d'humour, il proposait des explications pour exécuter des recettes
généralement simples, de "ménage". Il n'eut
qu'un défaut, selon moi : n'étant ni chimiste ni physicien,
il donna nombre d'explications fausses... qui courent encore. A sa mort,
la gastrotechnie dépérit, et l'Institut Appert n'est plus
aujourd'hui que l'ombre du grand centre de formation qu'il était
jadis.
Pomiane était intéressé par la technique culinaire.
Peu, d'ailleurs : il se contentait de vouloir cuisiner simplement et efficacement,
sans beaucoup se préoccuper des mille phénomènes
merveilleux qui ont lieu lors de la cuisson. Il ne faisait pas de science,
mais de la technologie, au sens étymologique du terme : techné,
l'art ; logos, le discours. D'où les termes qu'il popularisa :
gastrotechnie et gastrotechnique.
La
gastronomie moléculaire
La gastronomie moléculaire a un projet plus ambitieux. Elle veut
non seulement étudier la technique culinaire, mais aussi effectuer
des recherches qui serviront à développer l'art culinaire.
A côté des études de technologie, elle se pose des
foules de questions qui, parfois, ne serviront pas à perfectionner
des techniques, ou à inventer de nouveaux procédés,
mais éclaireront les praticiens en explorant des zones obscures
de leur art. L'exemple des gnocchis est idéal, pour expliquer le
projet.
On dit, ainsi, que les gnocchis sont cuits quand ils viennent flotter
à la surface de l'eau de cuisson. Est-ce vrai ? Répondre
à la question, c'est faire de la technologie. En revanche, chercher
à comprendre pourquoi les gnocchis viennent flotter, c'est faire
un travail scientifique.
Ah, j'oubliais : cuire les gnocchis, c'est faire un travail technique.
Observez que je ne mets aucune des trois activités au-dessus des
autres. Le technicien qui exécute bien le geste technique est aussi
important que le technologue qui cherche à perfectionner la technique,
ou que le scientifique qui cherche des connaissances sans nécessairement
vouloir les appliquer.
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La
technique est indispensable : c'est parce que les cuisiniers cuisinent,
notamment des gnocchis, que nous sommes là pour en parler. Mais
sans les technologues, nous mangerions encore la viande et les végétaux
crus. Triste régime ! Et sans la science, nous serions condamnés
à nous interroger, sans réponse, sur la question du pourquoi
: pourquoi les gnocchis flottent-ils après un certain temps de
cuisson ?
La
gastronomie moléculaire, en se posant la question du pourquoi,
conduit immanquablement à la technologie culinaire. Mais ce fut
une erreur (que je ne reproche pas à Pomiane, car nous sommes des
nains perchés sur les épaules des géants) que de
s'arrêter à la technologie, parce que l'expérience
a largement démontré que la recherche de connaissances pures
conduit à l'innovation de fond. Mêler du basilic à
du citron vert, du romarin à du chocolat, du foie gras à
des lentilles, c'est très bien, surtout quand le mélange
est fait avec art, mais ce ne sont là qu'innovations légères,
presque de détail. Les vraies innovations culinaires furent le
braisage, la pâte feuilletée, la mayonnaise, la béarnaise...
Jusqu'ici, ces innovations furent empiriques, mais la science (essentiellement
la chimie et la physique) conduit à bien d'autres nouveautés.
D'où la nécessité de la gastronomie moléculaire.
La gastronomie moléculaire a un programme chargé, parce
que la science des aliments, si elle a bien exploré les procédés
agro-alimentaires et si elle est parvenue à supprimer les disettes,
s'est peu intéressée à la cuisine, la cuisine domestique
ou de restaurant. D'où les cinq objectifs que je lui ai donnés,
il y a maintenant une vingtaine d'années : (1) recenser et tester
les tours de main, pratiques, gestes, dictons culinaires ; (2) analyser
les recettes classiques afin, éventuellement, d'en proposer des
perfectionnements ; (3) introduire des outils, méthodes et
ingrédients nouveaux en cuisine ; (4) se fonder sur les explorations
précédentes pour inventer des plats nouveaux ; (5) utiliser
la cuisine pour démontrer que la science est merveilleuse.
L'amour
du métier et la technique sans faille
Arrivé à ce point, je peux dire pourquoi l'invitation des
éditeurs de La Cuisine collective est une chance, pour moi : l'espace
que l'on m'offre me permettra de communiquer à une communauté
importante des résultats de travaux en gastronomie moléculaire.
J'ai dit "importante" : cette importance se mesure au nombre
de repas servis quotidiennement aux Français par la restauration
collective, et aussi à la difficulté de l'exercice qui est
imposé aux cuisiniers de cette branche de la cuisine. Je sais que,
dans les écoles, les cantines d'entreprises, les hôpitaux,
les universités, les ingrédients sont comptés. Je
sais que, souvent, quelques centimes économisés obligeront
à éviter la matière grasse des béchamels.
Je sais que la coule a remplacé les oeufs du jour. Je sais que
la laitue dont le pied perle encore un lait délicat de fraîcheur
n'est pas toujours la règle. Je sais que la viande arrive sans
qu'on puisse toujours la choisir. Et le cuisinier a pourtant l'obligation
de faire bon. La gastronomie moléculaire pourra-t-il l'aider à
ce que l'on ne dise plus "c'est de la cuisine de cantine"
?
L'enjeu est considérable, et l'amour du métier s'impose.
Les moyens souvent limités doivent être palliés par
un talent technique immense. La gastronomie moléculaire ne sera
vraiment utile que si elle contribue à des perfectionnements culinaires
dans la cuisine collective, et non seulement dans quelques restaurants
étoilés.
Les
trois étoiles du quotidien
Voilà une des raisons pour lesquelles le nom de gastronomie moléculaire
est un handicap. Cette "gastronomie" semble une promesse de
truffes, de foie gras, d'écrevisses ou de poularde bien choisie.
Ne nous laissons pas abuser par les apparences, et voyons brièvement
pourquoi aucun autre nom ne convenait à cette activité qui
n'est pas, je le souligne, une activité de riche. Il s'agissait
d'utiliser les connaissances de chimie et de physique pour explorer l'art
et la technique culinaires.
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D'où l'adjectif "moléculaire". Cependant les études
ne sont pas cantonnées aux cuissons, sans quoi "cuisine moléculaire"
aurait fait l'affaire ; non, la gastronomie moléculaire veut aussi
étudier des phénomènes qui se déroulent lors
de la dégustation, par exemple expliquer pourquoi certains vins
rouges tanniques ne conviennent pas avec des salades vinaigrées.
Le terme de gastronomie a été choisi parce que Jean-Anthelme
Brillat-Savarin a écrit : "La gastronomie est la connaissance
raisonnée de tout ce qui a rapport à l'homme, en tant qu'il
se nourrit. Son but est de veiller à la conservation des hommes,
au moyen de la meilleure nourriture possible. Elle y parvient en dirigeant,
par des principes certains, tous ceux qui recherchent, fournissent ou
préparent les choses qui peuvent se convertir en aliments".
Justifions
maintenant une phrase écrite plus haut : la gastronomie moléculaire
n'est pas au service d'une cuisine de riches. Oui, imaginez celui qui
n'a qu'un uf à manger ; n'a-t-il pas intérêt
à le faire bon ? Il veut en faire un uf dur. Comment devra-t-il
s'y prendre ? N'a-t-il pas le droit, autant qu'un autre, d'éviter
le cerne vert qui fait l'odeur de soufre que je déteste ? N'a-t-il
pas le droit autant qu'un autre, d'avoir un blanc tendre, pas caoutchouteux,
d'avoir un jaune qui ne soit pas sableux et sec ? La gastronomie moléculaire
cherche des connaissances, et elle veut les mettre à la disposition
de tous.
Les
séminaires de gastronomie moléculaire, une collaboration
Quel sera le contenu de cette rubrique ? Là encore, un détour
est nécessaire pour répondre. Laissez-moi tout d'abord vous
raconter que, depuis septembre 2000, se tient à l'École
Supérieure de Cuisine Française un séminaire INRA-Collège
de France de Gastronomie moléculaire. L'entrée est libre,
la réunion se tient tous les troisièmes jeudis du mois,
de 16 à 18 heures, et les participants sont des cuisiniers, des
enseignants et des chercheurs. A chaque séminaire, une question
est choisie : le salage de la viande que l'on grille, le noircissement
des artichauts, éviter l'odeur des choux-fleurs, la fermeté
des blancs en neige... Les participants rapportent des dictons, tours
de main ou pratiques culinaires relatifs au thème choisi (par les
participants eux-mêmes), et ils choisissent les expériences
qui doivent être faites pour tester les on-dit.
Par exemple, à propos de viande que l'on grille, les participants
du séminaire ont confronté leurs pratiques : certains salent
avant de cuire, d'autres en milieu de cuisson, et d'autres enfin après
que la viande soit cuite. Tous ont de bonnes raisons, des "théories"
qui sont fondées sur l'"expérience", et non sur
des expériences rigoureuses. Le séminaire a été
l'occasion de partager le travail : les cuisiniers ont fait des tests
culinaires, les scientifiques des mesures. Et le résultat est maintenant
à la disposition de tous. Premièrement, le sel n'entre pas
dans la viande, de sorte que l'on ne peut plus justifier le salage avant
cuisson par la volonté de saler la viande à coeur. Deuxièmement
les diverses viandes ne perdent pas le jus de la même façon
en présence de sel : un blanc de volaille perd rapidement son jus,
tandis qu'une bavette le perd très peu.
J'en arrive maintenant à l'objectif de cette rubrique : il s'agira
de faire partager à tous les lecteurs de La Cuisine collective
les résultats et débats du séminaire de gastronomie
moléculaire. Chaque mois, donc, je mettrai les comptes rendus du
séminaire sous une forme aussi appétissante, digeste et
comestible que possible. C'est un effort qui sera récompensé
si, dans les pages de ce journal, s'établit un dialogue entre les
praticiens et ceux qui explorent les phénomènes physico-chimiques
de la cuisine. Une collaboration, enfin.
C'est ainsi que la cuisine est belle !
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