|
COMMENT
SALER LA VIANDE ?
Le dicton de cuisine qui voudrait que l'on
mette toujours « le sel après la cuisson sans quoi le sel
fait dégorger la viande » est-il vérifié ?
Une question aussi simple que celle de savoir quand saler la viande
conduit à des études passionnantes et à des
résultats étonnants. C'est tout le travail d'Hervé
This et des séminaires qu'il propose. Découvrez les
premiers résultats du salage de la viande dans ce nouveau
rendez-vous du mois sur le goût.
|
Comment savoir
si le sel entre à cœur d'une viande que l'on grille ? Comment
savoir si le sel ajouté avant cuisson d'un morceau de viande en
fera sortir le jus ? Ces questions sont des questions de méthodes,
telles que nous les examinons au Séminaire de Gastronomie moléculaire,
qui se tient tous les troisièmes jeudis du mois, au Centre Jean
Ferrandi, à Paris (n'hésitez pas : si vous voulez venir
travailler, venez, c'est ouvert à tous, sans aucun frais, sur simple
inscription).
Une
question de méthode
Je dis "question de méthode", car, au-delà des résultats
concrets qui peuvent être obtenus, se pose la question de la méthode
qui est utilisée pour les obtenir. Pendant longtemps, le monde
de la cuisine a évalué à vue de nez, à vue
d'œil, la sortie du jus, mais la variabilité du vivant (les aliments
proviennent d'organismes vivants, végétaux ou animaux) empêche
de tirer des conclusions certaines sur le comportement des produits que
l'on chauffe, que l'on cuit, que l'on transforme en mets, et le parti
pris de l'observateur est un écueil notable, contre lequel on doit
toujours lutter.
La science, elle, s'est précisément spécialisée
dans la recherche de méthodes fiables, objectives. Elle a appris
que les tests doivent se faire "toutes choses égales par ailleurs",
avec, si possible, un seul paramètre différent entre les
deux épreuves dont on compare les résultats. Elle a également
appris qu'une expérience isolée est insuffisante, et que
la répétition des tests est la seule méthode valable
pour aboutir à des conclusions répétables.
C'est ainsi que le Séminaire de gastronomie moléculaire
a, notamment, la fonction d'aider tous ceux qui veulent faire des tests
à bien définir les protocoles expérimentaux. Par
exemple, pour savoir si la viande perd plus de jus quand elle est salée
avant cuisson, on devra utiliser un même morceau de viande, que
l'on divisera en deux, et non deux morceaux, qui pourraient, par un hasard
malencontreux, se comporter différemment au cours de la cuisson.
De même, ces deux moitiés du même morceau devront avoir
la même épaisseur, la même taille, et elles devront
être cuites sur le même grill, chauffé de la même
façon et pendant le même temps. On décide de cuire
pendant deux minutes sur chaque face ? Les minutes devront être
mesurées au chronomètre, et la précision des gestes
devra être de l'ordre de la seconde, afin de supporter une erreur
sur la durée de cuisson qui sera déjà de presque
un pour cent (1/120).
De même, si la quantité de sel ajoutée est choisie
de un gramme par pièce de 100 grammes, par exemple, la masse
du sel devra être mesurée à l'aide d'une balance capable
de garantir que cette masse de sel est bien égale à un gramme,
à moins d'un dixième de gramme près, et non à
deux ou trois grammes. Cette rigueur absolument nécessaire impose
un équipement particulier, qui ne se trouve pas souvent dans les
cuisines. De ce fait, on s'étonne que le Guide culinaire du grand
cuisinier Auguste Escoffier (1846-1935) préconise d'assaisonner
les œufs à raison de 32 centigrammes de sel pour deux œufs :
Escoffier avait-il vraiment une balance capable de peser au centigramme
près ?
|
Dans le même
ordre d'idée, je vous conseille de tester vos fours : si la
température de consigne est donnée au degré près,
la température doit effectivement être assurée au
degré près, sans quoi le constructeur s'est moqué
de vous.
Inversement, si le bouton de consigne porte les graduations 1, 2, 3, 4,
5, 6, il est clairement annoncé que la température ne sera
juste qu'à 50 ou 100 degrés près, et vous ne pourrez
avoir que de bonnes surprises (mais bien peu de précision dans
la cuisson). Pour en revenir aux tests de la viande grillée, signalons
que des choix importants doivent être faits : par exemple,
les viandes seront-elles huilées avant cuisson ou non ? Et
quelle huile ? Et combien de temps doivent-elles attendre entre le
moment du huilage et le moment de la cuisson ? Toutes ces questions
ne sont pas anodines, et elles multiplient les tests à effectuer.
Enfin la sortie éventuelle du jus est difficile à évaluer,
car le jus qui sort de la viande est partiellement évaporé
dans la poêle. Il vaut mieux procéder par soustraction, en
pesant la viande avant et après la cuisson.
A ce stade, je ne veux pas gâcher le plaisir de ceux qui veulent
s'amuser à refaire les tests. Je serais un homme comblé
si des lecteurs de La Cuisine collective, ayant fait ces tests, m'en communiquaient
les résultats, afin que je les communique moi-même, en leur
nom, aux participants du Séminaire.
La
coloration
Avant d'en arriver aux résultats annoncés, je voudrais montrer
comment des expériences simples donnent parfois des idées
culinaires assurées, pour peu que l'on se fonde sur une théorie
saine. Un des premiers tests que nous avons effectués était
celui de l'influence du sel sur la couleur de la viande poêlée.
Généralement, pour présenter un résultat,
le monde scientifique indique les "matériels et méthodes",
c'est-à-dire qu'il commence par présenter les circonstances
dans lesquelles l'expérience a été faite, afin que
d'autres puissent refaire la même expérience, et en vérifier
les résultats et les conclusions. Non par méfiance, mais
parce que deux observateurs peuvent voir des choses différentes,
s'ils sont portés par des idées théoriques différentes.
Par exemple, dans notre étude, une pièce de viande (de la
poire) était coupée en travers des fibres, puis divisée
en deux morceaux, de masses respectivement égales à 47 et
39 grammes. Le morceau 1 était laissé sans sel, et
le morceau 2 était couvert de sel fin (sel fin iodé La Baleine).
Les deux morceaux étaient cuits ensemble dans une poêle anti-attachante
préchauffée (plaque électrique réglage 12,
préchauffée pendant 15 minutes) et huilée (un
gramme d'huile d'arachide Lesieur). Les morceaux étaient posés
dans la poêle quand la température de l'huile était
de 260°C (mesurée au thermocouple : une sorte de thermomètre
électrique, bien plus précis et fiable que les classiques
thermomètres à mercure).
L'observation principale ne portait pas sur la couleur des viandes salées
ou non, mais sur la température de la viande dans sa partie inférieure :
en cours de cuisson, elle atteignait 138°C, mais s'abaissait à
98°C quand on pressait la viande avec le doigt (pour les deux morceaux).
Pourquoi cette observation était-elle intéressante ?
Parce qu'elle venait à l'appui d'une autre expérience, qui
consistait à mesurer la température sous deux morceaux de
viande, l'un cuit à feu doux et l'autre à feu fort :
sous la viande cuite à feu doux, on mesurait une température
de 99°C, alors que la température atteignait 145°C sous la viande
cuite à feu vif. Expliquons-nous : 98 ou 99°C, c'est environ
100°C, soit la température de l'eau qui bout.
|
Donc,
si on mesure une telle température sous de la viande qui grille,
c'est que du jus sort de la viande et s'évapore. En revanche, si
l'on mesure une température supérieure, telles 138 ou 145°C,
on doit conclure que la viande grille à sec. Autrement dit, quand
on cuit à feu doux, le jus a le temps de sortir de la viande, en
cours de cuisson, pour qu'il y en ait toujours sous la viande ; mais quand
on cuit à feu vif, le jus est évaporé plus vite qu'il
ne sort, et la température de la viande peut augmenter, ce qui
conduit à une coloration de bon aloi. Enfin, si l'on presse une
telle viande, on fait sortir du jus, et la température descend
malgré le feu vif.
J'insiste pour signaler que la prétendue "croûte imperméable"
qui, dit-on, prévient la sortie des jus, n'est absolument pas imperméable :
la preuve, c'est qu'une fumée surmonte la viande, même lors
de la cuisson à feu vif. Cette fumée, c'est de l'eau qui
s'évapore et qui, par conséquent, est sortie de la viande
et a gagné le grill. Et la couleur, finalement ? Le morceau
1 est légèrement plus coloré que le morceau 2, mais
l'expérience que nous avons faite ne donne pas de résultat
concluant ; il faudra y revenir. A vous de jouer si vous avez envie.
Dégorgement
de viande
Le sel fait-il sortir le jus de la viande qui grille ? Cette question
en appelle une plus simple : à quelle vitesse une viande dégorge-t-elle
? Examinons d'abord le problème à la température
ambiante. Posons un steak (de la poire) de 67 grammes sur un lit de sel
fin (le même que précédemment), et couvrons-le de
sel jusqu'à le recouvrir. Puis, toutes les minutes, sortons la
viande du sel, lavons-la et séchons-la, pesons-la et remettons-la
dans le sel.
Une telle expérience donne un tableau de valeurs, mais les chiffres
sont bien difficiles à décoder, à interpréter,
et on voit mieux l'évolution quand on l'exprime sous la forme d'une
courbe :
Comment lire cette courbe (voir les tableaux du dégorgement) ?
On considère un temps, inscrit sur l'axe horizontal inférieur
(c'est l'axe des "abscisses") et on monte à la verticale jusqu'à
atteindre la courbe ; là, on tourne à gauche à l'horizontale
jusqu'à atteindre l'axe vertical (l'axe des "ordonnées")
et on lit la valeur : c'est la masse de la viande au temps considéré.
Par exemple, après 242 minutes, la viande pèse 66 grammes.
Que conclure de cette première courbe ? Que le dégorgement
dû au sel est quelque chose de très lent, pour cette viande.
Naturellement, le phénomène n'est pas celui qui s'observe
à haute température, mais il donne déjà une
idée. Poursuivons le dégorgement pendant plusieurs jours :
On observe que la masse de la viande, qui changeait très peu dans
les premiers jours, diminue ensuite rapidement ; c'est le stade où
l'on voit aussi une croûte se former. Puis la diminution se ralentit
après dix jours environ : la croûte épaisse qui
est formée ralentit la sortie du jus et explique que, même
après un mois, la viande est dure en surface, mais elle reste tendre
à cœur.
Avec
un suprême de volaille, la même expérience donne des
résultats différents :
Cette fois, la diminution est d'emblée rapide, et le croûtage
est bien plus rapide.
Que conclure ? Que si deux viandes se comportent différemment,
bien d'autres essais doivent être faits, avec d'autres viandes,
à différentes températures. C'est aussi l'indication
que des dictons tels que "toujours mettre le sel après la cuisson
sans quoi le sel fait dégorger la viande" ne s'appliquent pas universellement.
Une question aussi simple que celle de savoir quand saler la viande qui
grille conduit à des études passionnantes, à des
résultats étonnants.
Et c'est ainsi que la cuisine est belle !
|