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APPRENDRE
LE GOÛT AUTREMENT
Avant de poursuivre le compte rendu
de ses séminaires, Hervé This profite de la Semaine
du Goût pour définir ce qu'est précisément
le goût et pour proposer à la restauration collective
les pistes d'un bon apprentissage du goût auprès des
enfants. Hervé This s'oppose totalement à une éducation
réduite à la théorie des quatre saveurs : amer,
sucré, salé, acide. Le goût est plus complet
et il faut enseigner le plus de saveurs possibles. Le progrès
de la cuisine en dépend.
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Souvenez-vous
: dans le dernier numéro de La Cuisine Collective, nous avions
présenté les Séminaires de Gastronomie moléculaire
: lors de la deuxième réunion, les cuisiniers et les scientifiques
présents avaient discuté le problème simple, mais
ouvert, du sel ajouté à la viande grillée. Avant,
pendant, après ? Certains des tests effectués après
ce séminaire visaient à savoir si le salage avant cuisson
faisait perdre plus de jus que le salage après cuisson. Lors du
troisième séminaire, certains des participants qui avaient
effectué l'expérience ont rapporté les tests effectués...
et, conformément à ce que j'avais annoncé lors de
mon premier article de cette rubrique, je devrais aujourd'hui vous présenter
ces résultats et la discussion qui a accompagné leur présentation
au cours du séminaire.
Oui, mais il y a plus urgent, parce que la Semaine du goût est dans
l'air, et que je sais combien les cuisines collectives y participent avec
enthousiasme, depuis des années. Certains font des menus dégustation,
des menus à thème, des menus découverte, des animations...
Chacun apporte sa pierre à cet édifice qui est animé
par le CEDUS, le Centre d'étude et de documentation du sucre, qui
édite des livrets pédagogiques, qui organise des leçons
de goût, et qui contribue à l'organisation de cette semaine,
pour le plus grand bien du pays.
Cette année, toutefois, est un peu particulière, parce que
Jack Lang a mis en place, l'an passé, une Mission artistique, afin
que les arts soient mieux représentés dans l'enseignement.
Les arts du goût, notamment, sont à l'honneur, conformément
à l'idée qu'il avait eue, il y a plusieurs années,
quand Jack Lang était ministre de la culture, et qu'il avait poussé
à l'organisation de cette Semaine du goût que j'évoquais.
La Mission artistique a travaillé d'arrache pied pendant un an,
faisant d'abord un inventaire des forces mobilisables : elle a ainsi découvert
de nombreuses initiatives dispersées, mais toutes enthousiastes,
aussi bien dans les cantines scolaires que dans des associations régionales.
Mais l'objectif n'était pas seulement de voir ce qui se faisait
; c'était plutôt de proposer des initiatives nouvelles. La
première fut la création de ce que l'Éducation nationale
nomme classes à PAC (projet artistique et culturel) : les professeurs
qui ont un projet artistique déposent un dossier à leur
rectorat, et reçoivent un budget supplémentaire pour mener
à bien les projets avec leur classe. Tout est possible : le chant
choral, la danse, la peinture... et aussi, bien sûr, le goût.
Ah, le goût : un mot bien passe partout. "Éducation
au goût", aussi, est une terminologie qui mérite examen.
Les
mots pour le dire et pour le faire
Mais allons-y lentement et voyons ensemble ce qu'est le goût, pas
le bon goût ou le mauvais goût, mais le goût, cette
perception trop souvent confondue avec la saveur.
Préoccupons-nous d'abord des sensations. On ne changera pas le
fait que les Français nomment "goût" la sensation
générale qu'ils perçoivent en mangeant : un aliment
peut avoir bon goût ou mauvais goût.
Ainsi, le goût, c'est la sensation synthétique, globale,
avant son analyse éventuelle, avant sa décomposition en
plusieurs composantes.
Quelles sensations composent-elles le goût ? Approchons un aliment
de la bouche. D'abord, il a une couleur, qui détermine notre appréciation
de l'aliment. Si nous sommes mystifiés par les aliments diversement
colorés (faites l'expérience d'ajouter des colorants sans
goût à une même pâte de fruits, aux pommes par
exemple, et donnez-les à déguster en aveugle, vous verrez
les réactions !), c'est la preuve que la couleur est une composante
du goût.
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La sensation
tactile, le toucher, détermine également le goût,
mais notre culture, et l'usage général de couverts, nous
a fait oublier ce phénomène (pensons-y : il y a peut-être
là un germe de progrès culinaire pratique).
Puis nous approchons l'aliment de la bouche, et nous percevons son odeur.
Cette odeur résulte de l'évaporation de molécules
initialement présentes dans l'aliment. Plus ces molécules
"aromatiques" sont volatiles, plus elles stimulent en grand
nombre les cellules réceptrices du nez. Notons que l'on nomme parfois
arômes ces molécules aromatiques, en les confondant avec
la sensation qu'elles engendrent. Dans un souci de clarification, nous
proposons de qualifier d'aromatiques les molécules qui sont perçues
par le nez, en prenant garde que certaines de ces molécules pourraient
également stimuler d'autres sens que l'olfaction. L'arôme
sera alors à la sensation donnée par une molécule
ayant des propriétés aromatiques.
L'aliment vient maintenant en bouche. Certaines de ces molécules
passent dans la salive, puis se lient à des molécules nommées
récepteurs, à la surface de cellules spéciales de
la cavité buccale. Ces molécules dites sapides sont celles
qui donnent la sensation de saveur. Les cellules qui portent les récepteurs
des molécules sapides sont regroupées en papilles (les petites
zones rondes que l'on perçoit sur la langue, surtout après
qu'on a bu du lait). Dans la bouche, l'aliment chauffé et décomposé
par la mastication laisse évaporer d'autres molécules aromatiques,
qui remontent vers le nez par l'arrière de la bouche, par les "fosses
rétronasales". C'est encore l'olfaction qui est en jeu, et
l'on devrait réserver le terme d'arômes à ces odeurs.
Et dans la bouche toujours, d'autres molécules de l'aliment ont
d'autres actions : par exemple, des molécules stimulent les cellules
qui signalent la douleur ou la chaleur, engendrant la sensation de piquant.
Et diverses cellules ou capteurs détectent les caractéristiques
mécaniques, par exemple : ainsi percevons-nous le dur, le mou,
le gras, le mouillé, etc. L'ouïe intervient aussi : le croustillant
fait intervenir la perception auditive, laquelle participe au goût.
L'ensemble des sensations, gustatives (saveur), olfactives (odeurs et
arômes), mécaniques, proprioceptives, thermiques... est le
goût, qui, une fois perçu de façon physiologique (le
goût dépend des circonstances, de l'environnement, des convives
de l'état de santé, de la culture, de l'histoire individuelle...),
est interprété par le cerveau, qui lui associe des qualités
d'après les expériences individuelles ou sociales (souvenirs,
émotions, apprentissages, etc.).
Doit-on alors nommer gustation la perception de la sensation générale
du goût ? Il faut alors nommer différemment la perception
des saveurs. Je propose le terme de sapiction.
Une
éducation au goût ?
Ces précisions étant données, quelles
initiatives pédagogiques s'imposent ? Certains ont voulu enseigner,
et si possible au cours de séances pratiques, les différentes
distinctions. Et c'est ainsi que, dans un souci louable de vouloir montrer
ce que sont les saveurs, des ateliers ont proposé des jeux de reconnaissance
des odeurs. Merveilleuses initiatives, qui permettent, quand les produits
utilisés sont bien choisis, de faire comprendre à ceux qui
se désolaient de ne pas l'imaginer, ce qu'est une odeur de pierre
à fusil, ou une odeur de fruit rouge, etc.
Il
y a aussi eu ces ateliers de découverte des saveurs, avec dégustations
de solutions salées, sucrées, acides et amères :
là, je veux alerter tous ceux qui, comme moi, ont une passion pour
ce monde merveilleux qu'est la cuisine, et leur demander d'être
vigilant. En effet, traîne dans notre pays (et ailleurs aussi) une
vieille théorie, qui est celle des quatre saveurs. Elle stipule
qu'il existe quatre saveurs, certains disent quatre saveurs de base, qui
seraient donc ce salé, ce sucré, cet acide et cet amer.
Oui, mais... Mais la réglisse n'est ni sucrée, ni salée,
ni acide, ni amère. Alors ? Pendant que vous y pensez, je vous
donne aussi le cas du monoglutamate de sodium, ce corps utilisé
dans de nombreux produits industriels et dans la cuisine asiatique comme
"exhausteur de goût" (qu'est-ce que ce terme signifie
?). Ce composé n'est ni salé, ni acide, ni amer, ni sucré
: il a une saveur que les physiologistes du goût nomment aujourd'hui
umami.
Bref, au total,
la théorie des quatre saveurs est fausse, et il est d'utilité
publique de lutter contre elle, surtout dans le monde de la restauration
collective.
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Cette lutte a plusieurs intérêts : d'une part, elle est un
combat contre l'indignité qu'il y a à dire des choses fausses
aux enfants (certains rétorquent que ces derniers n'auraient pas
la capacité de comprendre plus ! Quel mépris, quelle erreur
!) ; d'autre part, elle est un combat pour la découverte de saveurs
nouvelles. Oui, nous manquons de mots pour décrire les saveurs,
mais ce n'est pas en se limitant à ces quatre mots classiques et
quasi obscurantistes que la cuisine a des chances de progresser.
A signaler, d'ailleurs, que la fausse théorie des quatre saveurs
va souvent de pair avec une théorie, tout aussi fausse, de la localisation
des saveurs sur la langue. Autrement dit, il est souvent enseigné,
écrit, que la langue a des zones qui distinguent chacune une saveur
: la pointe de la langue sentirait mieux le sucré, l'arrière
de la langue l'amer, les bords antérieurs le salé, et les
bords postérieurs l'acide. Oui, mais puisqu'il y a plus de quatre
saveurs, cette théorie est nécessairement fausse. D'autre
part, la première fois que j'ai rencontré cette théorie
des localisations de papilles, j'ai fait immédiatement l'expérience
de tremper la pointe de la langue dans un sirop... et je n'ai rien senti.
Chez moi, c'est plutôt au milieu de langue que se fait la perception
du sucré (d'ailleurs, quel sucré : le sucré du saccharose
n'est pas celui du glucose, non ?).
Et cette expérience personnelle m'a conduit à aller chercher
à la source, chez les neurophysiologistes du goût... qui
ont travaillé et étudié les langues de très
nombreuses personnes, pour démontrer que chaque langue est différente,
et que nous percevons chacun à notre manière.
La
fin des temps obscurs
N'est-il pas temps de mettre fin à toute cette confusion
? La Semaine du goût n'y est pas parvenue, et c'est seulement une
collaboration de tous les professionnels amoureux de leur métier,
désireux de comprendre, de mieux faire, qui permettra à
notre pays, à nos enfants, de comprendre enfin ce qu'est le goût.
Les ateliers de dégustations des saveurs peuvent être conservés,
mais ajoutons des solutions de réglisse, ou de monoglutamate de
sodium, multiplions les solutions amères, afin de montrer que l'amer
n'est pas une saveur, mais que le mot "amer" recouvre assez
généralement ce que nous n'aimons pas, ou, du moins, ce
qu'il n'est pas naturel de manger ou de boire (pensez à la bière).
Et, dans ces mêmes ateliers, faisons explorer la langue de chacun.
Prenons des précautions méthodologiques pour être
certain que les enfants percevront bien les saveurs : souvent, quand seul
le nez est pincé, les arômes remontent quand même par
les fosses rétronasales, à l'arrière de la bouche,
et la sensation de saveur est mêlée à celle d'odeur.
Bref, faisons des choses précises. C'est ainsi que les enfants,
ou même les adultes, iront à la découverte des sensations
gustatives, à la découverte du goût.
Est-ce suffisant ? Quand la Mission artistique m'a posé la question,
en septembre 2000, j'ai répondu que des initiatives complémentaires
s'imposaient, parce que la découverte des sensations n'est pas
la seule voie de l'initiation au goût. Je schématise le monde
en y voyant deux types d'individus : les contemplatifs et les actifs.
Ces derniers, dont je suis, ne se satisfont pas de contempler le beau,
ils veulent y contribuer. Et, pour eux, une méthode active d'initiation
au goût s'impose.
Cette méthode existe : elle a pour nom les "Ateliers expérimentaux
du goût" (voir les pages 6, 7 et 8) qui sont proposés
aux professeurs des écoles primaires depuis septembre. Il s'agit
de dix protocoles expérimentaux qui peuvent être mis en oeuvre
dans n'importe quelle classe, à un coût très minime
: avec des saladiers et des fouets que les enfants apportent de chez eux,
avec une douzaine d'oeufs, la classe peut travailler une après-midi
entière, et découvrir que l'on peut faire plusieurs litres
de blanc en neige à partir d'un seul blanc d'oeuf... si l'on comprend
et si l'on s'y prend bien. Ces protocoles explorent le pain, le lait,
le beurre, le fromage, le vinaigre, le vin même, le thé et
ses couleurs, etc. Chaque protocole est accompagné d'un long commentaire
pédagogique, qui permet à n'importe quel adulte de faire
exécuter les expériences par les enfants, et de répondre
à leurs questions. C'est gratuit, et c'est en ligne, à l'adresse
Internet : http://crdp.ac-paris.fr, avec en prime une bibliographie, des
séquences filmées qui montrent l'exécution de certaines
expériences.
Bref, je vous invite à utiliser ces protocoles, à vous amuser
en explorant la cuisine, non pas seulement pendant la Semaine du goût,
mais pendant toute l'année. Et c'est ainsi que la cuisine est belle
!
Et c'est ainsi que la cuisine est belle !
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