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UNE
NOUVELLE OCCASION DE TRAVAILLER
Le mois dernier, j'ai promis aux lecteurs
de La Cuisine collective une présentation des discussions
qui ont lieu lors des "séminaires de gastronomie moléculaire
", ainsi qu'un compte rendu des résultats obtenus, entre
les séminaires, par les participants qui se sont chargés
d'expériences. Commençons donc dans l'ordre par le
premier séminaire.
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Nous avons
examiné et discuté les objectifs de la "gastronomie
molé-culaire ", cette discipline scientifique qui se préoccupe
de cuisine, non seulement du point de vue technologique (est-il vrai que
les gnocchis sont cuits quand ils viennent flotter à la surface
de l'eau de cuisson, par exemple ?), mais aussi du point de vue scientifique
(pourquoi les gnocchis viennent-ils flotter à la surface de l'eau
de cuisson, après un certain temps de cuisson ?). Les objectifs
des séminaires découlent de ceux de la gastronomie moléculaire,
mais il s'en ajoute d'autres, politiques, sociaux. Examinons donc l'esprit
qui anime ces rencontres, ainsi que le type de travail qui y est effectué.
"Travail" : le mot est lâché ! Oui, il s'agit de
travailler, de travailler en plus du travail quotidien, de prendre sur
son temps pour venir travailler, afin de travailler différemment.
Tous ceux qui viennent aux séminaires ont une vie active, pleine,
occupée, mais ils ne se satisfont pas de l'exécution de
tâches qui leur sont confiées ; ils ont une idée de
leur métier qui les appelle vers un perfectionnement. "L'âme,
cause toujours active de perfectibilité", écrivait
Jean-Anthelme Brillat-Savarin, l'auteur de cette remarquable Physiologie
du goût (l'avez-vous lue ? Je ne la recommanderai jamais assez,
surtout qu'on la trouve en édition de poche, à un prix très
abordable).
Un
regroupement de compétences
En matière de cuisine, les perfectionnements possibles sont nombreux.
Si l'on admet que la cuisine est technique et art, on est conduit à
admettre deux types de perfectionnements : un perfectionnement technique,
et un perfectionnement artistique. Permettez-moi de laisser les idées
artistiques aux artistes ; la chimie et la physique ne peuvent rien en
dire. En revanche, c'est un acte de foi de clamer que ces deux disciplines
peuvent contribuer aux progrès de la technique culinaire. Je le
répète inlassablement : les principaux objectifs de la gastronomie
moléculaire sont : le recensement des tours de mains, pratiques
et dictons culinaires ; leur test expérimental ; la modélisation
des recettes classiques ; l'introduction d'outils, méthodes et
ingrédients nouveaux ; l'invention de plats nouveaux fondés
sur les résultats des études précédentes.
Les objectifs du séminaire en découlent : on y évoque
les dictons, tours de main et pratiques culinaires, mais on ne considère
les aspects nutritionnels, diététiques, hygiéniques
ou sanitaires des procédés employés en cuisine que
comme des conséquences des gestes ou opérations culinaires.
Et comme les praticiens sont ceux qui connaissent le mieux les gestes
culinaires, le séminaire propose de réunir ceux-ci avec
des scientifiques. Le travail doit être concret, minutieux, précis.
Un exemple, ont rapidement demandé les participants. On dit qu'un
quignon de pain dans l'eau de cuisson du chou-fleur élimine l'odeur.
Est-ce exact ? Et, plus généralement, comment cuire le chou-fleur
? L'évocation de ce dicton a bien montré la nécessité
d'un examen rationnel des dictons et l'étendue du chantier qui
est celui de la "gastronomie moléculaire" : le dicton
était à peine évoqué, que des participants
du premier séminaire imaginaient des mécanismes d'action
du pain, qu'ils rapportaient des pratiques variées sur la cuisson
du chou-fleur... Les hypothèses (des hypothèses, non des
faits !) évoquées étaient le signe que des expériences
s'imposaient, afin de transformer des hypothèses en certitudes,
ou de reléguer les fausses idées au placard ; c'était
aussi le signe que les pratiques pouvaient être explorées,
confrontées, afin d'identifier les résultats accessibles
par les diverses méthodes.
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Lors de cette
très brève évocation de la cuisson du chou-fleur,
les cuisiniers ont utilisé le mot "blanchir", pas toujours
connu de certains scientifiques dans le sens culinaire, et les scientifiques
ont utilisé le mot "amylopectine ", inconnu de certains
cuisiniers. Une règle d'or des séminaires a alors été
instaurée : la taille limitée du groupe permet que les discussions
soient interrompues à tout moment, afin que tous les termes soient
clairs... ou éclaircis. Jus, suc, choc thermique, thermocoagulation,
anthocyanes... : pour des discussions claires et productives, on ne devra
jamais laisser dans l'ombre des mots qui gêneraient la bonne compréhension
des sujets traités (voulez-vous m'envoyer vos propres définitions
de ces mots ?).
Le fondateur de la chimie moderne, Antoine-Laurent de Lavoisier, l'avait
dit dans l'introduction de son Traité de chimie : "L'impossibilité
d'isoler la nomenclature de la science, et la science de la nomenclature,
tient à ce que toute science physique est nécessairement
fondée sur trois choses : la série des faits qui constituent
la science, les idées qui les rappellent, les mots qui les expriment
[...]. Comme ce sont les mots qui conservent les idées, et qui
les transmettent, il en résulte qu'on ne peut perfectionner les
langues sans perfectionner la science, ni la science sans le langage".
Organisations
Comme le travail est plus efficace quand il est effectué par une
équipe soudée, il a été décidé
que tous les participants devaient se connaître. A chaque séminaire,
lorsque la proportion de nouveaux participants est importante, un tour
de présentation montre les intérêts, les préoccupations,
les activités de chacun ; une telle présentation a l'avantage
que, lors des décisions de partage des expériences à
réaliser, le groupe tire un meilleur parti des capacités
et des équipements de chacun (à noter que ces travaux se
font sur la base du volontariat ; personne n'est obligé d'effectuer
des expériences, évidemment).
Ce
premier séminaire a également examiné des questions
pratiques : c'est ainsi qu'il fut décidé que le meilleur
horaire serait de 16 à 18 heures, c'est-à-dire entre les
services. Le rythme mensuel a paru suffisant à tous (il faut bien
un mois pour lancer des expériences et en préparer un compte
rendu), et le jeudi a semblé le meilleur jour de la semaine. De
ce fait, il a été décidé que les rencontres
auraient lieu tous les troisièmes jeudis de chaque mois, sauf pendant
les mois de juillet et d'août. Le lieu, l'Ecole Supérieure
de Cuisine Française, a été considéré
comme propice : il est suffisamment central, proche de la Gare Montparnasse,
du centre de Paris. Les participants ont ainsi remercié l'école
et son directeur, Thierry Demanche, de les accueillir périodiquement.
Comment devraient se dérouler les séminaires ? Après
discussion, il a été décidé que l'on examinerait
les pratiques culinaires, mais de façon systématique. A
chaque rencontre, on commence par analyser les résultats obtenus
lors d'expériences effectuées à la suite des séminaires
précédents. De ce point de vue, le séminaire sert
aussi à préciser les protocoles expérimentaux, dans
un souci de critique constructive. Puis on examine les tours de main,
dictons et procédés relatifs au thème choisi ; aux
tours de mains et dictons recueillis dans les ouvrages culinaires s'ajoutent
les pratiques rapportées par les cuisiniers présents. Comme
ces tours de mains et pratiques méritent une exploration expérimentale,
les participants se répartissent les études jugées
nécessaires. A noter que ces expériences peuvent être
de plusieurs types, et que tous les groupes présents au séminaire
peuvent participer à leur façon aux tests. D'une part, des
expériences de cuisine seront mieux entre les mains des cuisiniers.
D'autre part, des expériences scientifiques seront mieux entre
les mains des scientifiques. Enfin les participants choisissent collectivement
le thème du séminaire suivant : n'est-ce pas la meilleure
garantie que les sujets abordés seront d'intérêt général
?
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Le problème
de la publication des résultats effectués a également
été évoqué lors de la première rencontre
: il a été proposé que les divers participants qui
font état, à l'extérieur du séminaire, de
résultats qui ont été obtenus en relation avec le
séminaire, de mentionner le cadre dans lequel ces études
ont été faites, ce qui est un moyen de créer une
dynamique de recherche, d'une part, et de reconnaître l'apport du
groupe dans les résultats obtenus.
Enfin il a été accepté que les comptes rendus des
séminaires soient envoyés très largement, aux participants
du séminaire et aussi à tous ceux qui veulent les recevoir
(les demander à hthis@paris.inra.fr ou herve.this@college-de-france.fr).
Tout (invitations, comptes rendus, etc.) se fait par e-mail, afin d'alléger
la charge de secrétariat ou en écrivant (voir adresse dans
l'encadré ci-dessous).
Participer
sans être présent
Cette méthode d'envoi des comptes rendus et des invitations a l'avantage
qu'elle permet à des personnes intéressées, mais
dans l'impossibilité de se rendre à Paris, de participer
aux séminaires. Grâce à la précision des comptes
rendus, chacun peut avoir connaissance du thème proposé
pour le séminaire suivant, et se charger de collecter des dictons,
tours de main, pratiques culinaires relatifs au thème. Ces envois
sont alors lus (avec, évidemment, mention du nom de la personne
qui a communiqué les informations) au groupe, intégrés
dans le compte rendu. Puis chacun peut aussi se charger d'expériences,
dont il envoie les résultats, lesquels sont alors également
présentés et discutés au séminaire. Un an
après le début des séminaires, on constate que cette
méthode fonctionne parfaitement, et nombreux sont les personnes
qui, n'ayant pu participer à tel ou tel séminaire, y ont
néanmoins contribué.
Prendre
l'avenir en main
Le séminaire de gastronomie moléculaire a bien d'autres
fonctions, et, notamment, de constituer une force de proposition ou de
jugement dans bien des circonstances. Un nouveau programme d'enseignement
culinaire s'impose ? Il peut être discuté. Des matériels
spécifiques faciliteraient le travail culinaire ? On peut aussi
en discuter. Les ingrédients ne conviennent pas aux praticiens
? On peut analyser les besoins et les communiquer aux autorités
compétentes.
Il y a quelques années, la direction de la communication de l'Institut
national de la recherche agronomique (INRA) avait ainsi invité
des associations de cuisiniers à visiter les centres de recherche,
où étaient présentés les produits en cours
de mise au point : faisans, canard de Barbarie, porcs, légumes,
fruits... Les cuisiniers avaient la possibilité de tester expérimentalement
ces produits, et de donner leurs appréciations aux chercheurs,
afin que ces derniers infléchissent leurs travaux, le cas échéant.
Oui, on peut obtenir des endives moins amères, si le monde culinaire
le demande. Oui, on peut sélectionner des porcs plus gras, si les
cuisiniers ou les consommateurs le réclament.
Le séminaire de gastronomie moléculaire veut prolonger cette
initiative, mais en la simplifiant : au lieu de faire venir les cuisiniers
dans les centres de recherche de l'INRA, pourquoi ne pas inviter les chercheurs
et leurs produits au séminaire ? Le déplacement est limité,
et le résultat est analogue. Appel, donc, aux deux parties : que
les chercheurs qui mettent au point leurs produits n'hésitent pas
à venir les présenter au séminaire ; que les cuisiniers
qui ne sont pas satisfaits de certains produits le disent, lors du séminaire,
aux chercheurs présents.
Le premier séminaire, conformément à ce qui venait
d'y être décidé, s'est séparé après
avoir décidé que le séminaire Nû2 examinerait l'effet
du sel sur la viande poêlée (blanche, rouge ou noire). C'est
ce que je vous propose de voir le mois prochain.
Et c'est ainsi que la cuisine est belle !
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