La Cuisine Collective Magazine
[ Septembre 2010 - N°233 ]
 
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Lutte contre l’obésité infantile : quelle place pour la télévision ?
Fil info | Mai 2008

Un débat animé par Philippe BAILLY, directeur et fondateur de NPA Conseil.
Etaient présents : Philippe ALESSANDRI (Président de Télé Images Kids), Monique DAGNAUD (Directrice de recherche au CNRS, ancien membre du CSA), François DEPLANCK (Directeur du pôle Jeunesse du groupe Canal+), Emmanuelle GUILBART (Présidente de Gulli), Armelle LE BIGOT MACAUX (Présidente d'ABC+), Docteur Brigitte MILHAU (médecin généraliste et journaliste), Valérie PLANCHEZ (Directrice de Havas Media Intelligence), Kaoukeb RICHARD ALAOUI (conseillère municipale de la ville d'Asnières-sur-Seine, qui a souscrit au programme EPODE) et Professeur Patrick TOUNIAN (Pédiatre à l'hôpital pour enfants Armand Trousseau à Paris, auteur de l'ouvrage Obésité Infantile : on fait fausse route !).

Les causes de l'obésité et du surpoids
Armelle Le Bigot Macaux, dont le cabinet ABC+ a réalisé en mars 2007 une étude intitulée Quid du cadre législatif de la publicité alimentaire à destination des enfants… selon les experts ?, a introduit la table-ronde en dressant la liste des éléments qui, selon les experts qu'elle a interrogés, sont vecteurs de surpoids :
- le stress permanent des enfants ;
- l'absence d'enseignement au goût de la part des parents (et plus précisément des mères de famille), notamment par manque de temps ;
- le laxisme des parents face aux demandes des enfants en sucreries ou produits trop gras ;
- l'appartenance à une catégorie socioprofessionnelle peu aisée (des moyens financiers suffisants entraînent plus facilement de meilleures habitudes alimentaires) ;
- l'influence de la télévision (elle comble la solitude de l'enfant, est mis en cause également l'absence de décryptage du média, en particulier de la publicité) ;
- la sédentarité progressive des enfants (absence d'activités sportives, renforcée par la télévision).

Les messages sanitaires sont à double tranchant : on montre du doigt les effets négatifs de la nourriture alors que celle-ci bénéficie plutôt d'une image positive auprès des enfants (découverte du goût, nécessité vitale). La stigmatisation des enfants en surpoids peut aboutir à des cas d'adolescents dépressifs ou souffrant de troubles du comportement alimentaire (ex : anorexie).

Pour le Professeur Patrick Tounian, il semble évident que nous vivons dans un environnement " obésogène " (ou " obésitogène ", selon le terme du Dr. Brigitte Milhau), qui empêche les parents d'être pleinement en mesure d'assurer l'éducation de leurs enfants au goût et aux bonnes pratiques alimentaires. Ils se sentent perdus parmi toutes les injonctions culpabilisantes au " bien-manger " et les multiples messages nutritionnels, parfois contradictoires. En outre, il convient de bien différencier, notamment dans les campagnes d'information, l'obésité et le surpoids : l'obésité désigne un handicap lié au patrimoine génétique, alors que le surpoids est déterminé par de mauvaises habitudes alimentaires. Dès lors, un quart seulement des enfants français est susceptible d'être concerné par l'obésité. Dans la plupart des démocraties occidentales (France, Suède, Suisse, Espagne, Etats-Unis, Lituanie), le taux d'obésité touchant la population et plus particulièrement les enfants stagne depuis 15 ans.

Le Pr. Tounian réfute le laxisme comme cause de surpoids. Si le laxisme des parents est assez généralisé, tous les enfants ne souffrent pas pour autant de problèmes de poids. En revanche, la peur de l'obésité provoquerait chez certains parents des réactions excessives (restrictions alimentaires, stigmatisation de certains aliments). Plutôt qu'une injonction collective, la lutte contre le surpoids nécessite un dépistage précoce associé à un meilleur ciblage (même si la promotion généralisée du sport et de la consommation de légumes reste essentielle).

Pour le pédiatre, il convient également de faire évoluer le lieu commun " milieu défavorisé Ò problème de surpoids ", car c'est la discrimination des personnes en surpoids par nos sociétés qui poussent ces dernières (malgré de bonnes études ou un milieu familial initial aisé) vers les catégories CSP -.

Selon Monique Dagnaud, il ne faut pas sous-estimer l'impact de l'environnement culturel : alimentation, schéma familial (les divorces notamment). La publicité télévisée n'est que la partie émergente et aisément critiquable d'un iceberg nommé industrie agro-alimentaire. La société dans laquelle nous vivons nous fait baigner dans une logique de plaisir et crée de nouveaux besoins, voire des addictions, notamment alimentaires.


Les solutions aux problèmes de surpoids
Kaoukeb Richard Alaoui évoque le programme Epode auquel souscrit la ville d'Asnières-sur-Seine (en partenariat avec l'Education nationale) et qui se compose de trois phases : dépistage annuel des éventuels problèmes de surpoids chez les enfants de5 à 12 ans, information/sensibilisation des familles, conseils socio-diététiques personnalisés. Le programme consiste à faire découvrir des aliments à travers des " goûters équilibrés ", à valoriser l'activité physique, à renforcer l'idée du repas convivial et équilibré, etc. Le dépistage permet d'obtenir une photographie de l'état de prévalence du surpoids et de l'obésité sur la ville par quartier et de repérer les enfants concernés. La Ville estime que ces dynamiques d'actions, de projets, reposent sur un travail de réseau et de terrain, et sont en expérimentation constante. Cette politique d'action globale et personnalisée a généré des effets positifs : le nombre d'enfants obèse ou en surpoids a baissé de 1% par an.

Philippe Alessandri indique que les acteurs professionnels concernés, notamment au sein du SPFA, travaillent actuellement à l'élaboration d'une charte de bonne conduite permettant d'intégrer dans le comportement des héros des productions jeunesse de bonnes habitudes alimentaires mais également de mettre ces derniers à contribution pour promouvoir des actions d'éducation et de prévention. Il rappelle que la France se situe au 3ème rang des pays producteurs d'œuvres d'animation. Il faudrait investir dans des programmes responsables, où les bonnes pratiques (activités sportives, alimentation équilibrée) seraient présentées de manière ludique. Ainsi le dessin animé Popeye a-t-il permis de valoriser la consommation d'épinards auprès des enfants. A l'inverse, un dessin animé comme Scoubidou, dans lequel le héros et son compagnon ingurgitent des hamburgers et autres aliments non conseillés, semble aujourd'hui peu en phase avec la prise de conscience des acteurs audiovisuels sur le surpoids.


Les impacts d'une restriction publicitaire sur le secteur audiovisuel
Imposer des restrictions sur l'insertion publicitaire pour certains aliments lors des programmes pour enfants, ainsi que l'envisage la ministre de la Santé Roselyne Bachelot, implique de vrais risques économiques. Comme l'indique Valérie Planchez, de Havas Média Intelligence, une trop grande stigmatisation de certaines marques peut signifier à la fois une sortie du marché pour les annonceurs incriminés et une très large baisse des recettes publicitaires pour les acteurs audiovisuels, en particulier les chaînes jeunesse. En 2007, le secteur alimentaire a investi 1,4 milliard € en télévision. Les chaînes jeunesse ont bénéficié de 80 millions, dont 70% a permis de financer des programmes d'animation.

P. Alessandri souligne qu'en Suède, le bannissement de la publicité alimentaire destinée aux enfants a entraîné une restriction des programmes jeunesse dans les grilles de programmes jeunesse généralistes. En effet, alors que la moyenne des programmes dédiés à la jeunesse sur l'ensemble de la grille est de 7,5% en Europe, elle n'est que de 3% en Suède. De plus, étant donné que la durée d'écoute des enfants suédois est dans la moyenne européenne, cela signifie qu'ils regardent des programmes qui ne leur sont pas spécifiquement dédiés.

Ainsi, les enfants regardent très fréquemment des programmes qui ne leur sont pas spécifiquement destinés. Selon Emmanuelle Guilbart, la baisse forcée des investissements publicitaires aura nécessairement des répercussions sur les commandes passées aux producteurs de programmes pour enfants. En réponse à Monique Dagnaud, qui cite la réglementation de l'Ofcom en exemple, elle rappelle que l'écosystème français des chaînes jeunesse est très différent. En effet, les chaînes leader en audience appartiennent à des groupes privés français et sont le plus souvent gratuites car financées par la publicité. Il existe donc un sérieux risque de déséquilibre du secteur audiovisuel. Entre 20% et 30% du chiffre d'affaires de Gulli provient des investissements des annonceurs du secteur alimentaire. Si les propositions de la ministre Bachelot étaient votées, E. Guilbart prévoit pour impact immédiat tant une baisse des revenus qu'une réduction des dépenses en production propre et en coproduction.

Ces dangers inquiètent un peu moins François Deplanck, qui rappelle que Canal+ est un groupe de chaînes payantes, Mais F. Delplanck souligne que la publicité télévisée n'est qu'un aspect parmi d'autres de la logique publicitaire : si la télévision est soumise à des restrictions en ce domaine, alors il doit en être de même de l'affichage et de l'Internet.


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