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Ce mois-ci, pas de casserole, mais un microscope. Lors de notre réunion
du Groupe d'études des précisions culinaires, nous avons
dû changer de lieu, et nous réfugier à AgroParisTech,
au lieu de notre amphithéâtre mensuel de l'Ecole supérieure
cuisine française : les vacances étaient là. Pour
autant, nombreux sont ceux qui sont venus étudier la question du
jour : le jaune brûlé.
Le jaune brûlé ? Cette précision culinaire se rencontre
lors de la préparation des crèmes anglaises, notamment.
Au début de la préparation, on doit mélanger du jaune
d'uf avec du sucre, et de nombreux livres de cuisine spécifient
qu'il faut surtout battre immédiatement le mélange et ne
pas le laisser attendre, sans quoi le sucre " cuit " le jaune
d'uf. Plus exactement, les manuels de cuisine des décennies
précédentes y allaient de leurs descriptions toutes plus
ahurissantes les unes que les autres, certains confondant même les
molécules avec des " globules " (De quoi ? D'où
sortent-ils ?) ! Il y avait donc lieu de douter de cette question du jaune
brûlé
A ceci près qu'il y a déjà
au moins 20 ans, j'avais fait l'expérience de comparer des jaunes
d'ufs battus immédiatement avec du sucre et des jaunes d'ufs
vaguement mélangés avec du sucre avant d'être battus.
Quand on bat immédiatement des jaunes avec du sucre, le mélange
blanchit, et il prend une consistance un peu particulière : on
dit qu'il fait le ruban. Cela étant, on voit aussi que les grains
de sucre disparaissent de la préparation. Le microscope - même
un microscope élémentaire comme il devrait y en avoir dans
tous les lycées hôteliers - montre pourquoi le mélange
blanchit : le fouet introduit une myriade de bulles d'air dans la préparation
jaune. Pensons au blanc d'uf battu en neige : là encore,
le fouet introduit de nombreuses bulles d'air, et la préparation
blanchit, parce que la lumière blanche avec laquelle nous nous
éclairons habituellement se réfléchit sur les parois
des bulles. Dans le cas du mélange de jaunes et de sucre, le mélange
blanchit parce que le blanc s'ajoute au jaune profond, orangé,
du jaune d'uf. Les grains de sucre se dissolvent : ce n'est pas
étonnant, puisque le jaune d'uf, c'est 50 % d'eau (oui, j'aurais
dû commencer ainsi, à donner la composition du jaune d'uf
: en gros, c'est 50 % d'eau, soit 15 g, 15 % de protéines et 35
% de " graisse ", plus exactement des molécules nommées
phospholipides).
Quand on laisse reposer du jaune avec du sucre sans le battre, les grains
de sucre captent l'eau de leur voisinage immédiat, laissant les
protéines et les graisses du jaune d'uf sans eau, ce qui
forme des agrégats à la structure physico-chimique encore
mal connue. Au microscope, on voit que les grains de sucre s'entourent
d'une mince pellicule sombre. Surtout, quand on laisse attendre du jaune
d'uf et du sucre avant de battre, le battage ultérieur ne
permet pas d'obtenir le ruban : des grains de sucre subsistent, la préparation
ne blanchit pas, et le microscope montre un aspect très différent
du premier cas : au lieu d'avoir une myriade de bulles d'air, on a de
bien plus grosses bulles, mal dispersées dans la préparation.
Et en broyant ?
Nous en étions là de nos connaissances avant notre réunion
du Groupe d'études des précisions culinaires. Ce que nous
avions prévu, c'était d'étudier si un jaune brûlé
par le sucre pouvait être récupéré par un broyage,
par exemple au mortier et au pilon. Cette fois, nous disposions d'un très
beau microscope, relié par une caméra à un écran.
L'expérience n'a nécessité que des ufs, des
bols, des fouets, un mortier, un pilon, de l'huile de coude, du sucre
et du sel. Oui, du sel, car si le sucre capte l'eau, le sel la capte aussi.
D'ailleurs, avant le fumage du saumon, par exemple, on fait souvent mariner
les filets de poisson dans un mélange de sucre et de sel, le sucre
étant beaucoup plus efficace dans son action osmotique, que le
sel.
Nous avons donc commencé par mélanger du jaune d'uf
et du sucre en poudre, à fouetter aussitôt, à obtenir
le ruban que nous avons regardé au microscope : les observations
ont confirmé celles d'il y a 20 ans. Puis, nous avons fait de même
avec un jaune d'uf et du sel : cette fois le résultat a été
bien différent, parce que l'on obtenait une sorte de pâte
très dure. L'interprétation n'est pas difficile : alors
que le sucre se contente de se dissoudre dans l'eau du jaune d'uf,
le sel, lui, composé d'ions, c'est-à-dire d'atomes électriquement
chargés, peut interagir avec les protéines du jaune d'uf,
en modifier la configuration, et en favoriser l'agrégation ; de
surcroît, les ions du sel se lient à l'eau d'une façon
toute particulière - bien différente de la liaison du sucre
à l'eau. Cela étant, nous avons vu que le fouet introduisait
encore de nombreuses bulles d'air Nous avons ensuite préparé
deux mélanges, l'un de jaune d'uf et de sucre que nous n'avons
pas battu, l'autre de jaune d'uf et de sel que nous n'avons pas
battu non plus. Les deux mélanges ont attendu entre 15 et 30 minutes
(c'est une faute, mais le temps n'a pas été mesuré),
puis on a essayé de battre : et on a réussi ! Le mélange
du jaune avec le sucre a blanchi, même si les cristaux ne se sont
pas tous dissous - ce que nous avons vérifié au microscope.
Avec le sel, le tableau était plus difficile à interpréter,
mais du même ordre.
Nous avons ensuite repris un mélange de jaune et de sucre qui n'avait
pas été battu immédiatement et l'avons passé
au mortier et au pilon : par chance, notre groupe a bénéficié
de l'énergie d'un élève de l'Ecole supérieure
de cuisine française (merveilleux : des jeunes qui s'intéressent
tant à leur futur métier qu'ils font des heures supplémentaires
!), qui n'a pas ménagé sa peine pour broyer tous les grains
de sucre. Malgré tout, des grains seront restés présents
- invisibles à l'il nu, ils apparaissaient au microscope.
Et lors de la confection d'une crème anglaise, ces grains auraient-ils
subsisté ? Oui, la crème brûlée se fait avec
du lait, mais nous n'avions pas de lait sous la main, et, de toute façon,
ce n'est pas le lait en lui-même qui est important pour l'expérience,
mais l'eau apportée par le lait. Nous avons donc ajouté
de l'eau au mélange de jaune " brûlé " par
du sucre et tout s'est dissous ! Autrement dit, brûlé ou
pas, le jaune d'uf qui coagule ne cuit pas vraiment, et c'est là
une question merveilleuse pour la science de savoir en quoi cette coagulation
est particulière. D'ailleurs, on dit " coagulation "
mais rien ne prouve qu'il y ait une coagulation effectivement. Il y a
certainement une agrégation, mais une coagulation ?
Points divers
Si nos réunions explorent des précisions culinaires, elles
évoquent également d'autres points, et, notamment, une partie
est consacrée à des " points divers ", où
diverses informations sont communiquées. Je n'en fais pas souvent
état, parce que La Cuisine Collective a la gentillesse de relayer
les informations.
C'est ainsi que sont annoncés, notamment, les Cours de gastronomie
moléculaire, mais aussi que seront présentés les
divers débats de la Division " Art " de la Société
scientifique d'hygiène alimentaire. Notre première rencontre
avait porté sur la question " L'art culinaire existe-t-il
? ", et la deuxième se tiendra sur la question " Faut-il
vraiment de bons produits pour faire du très bon ? ". Les
lecteurs de La Cuisine Collective auront reconnu là des questions
iconoclastes telles que celles qui avaient créé un soulèvement
de la profession, dans les années 2000 à propos des prétendues
" cuisson par concentration " et " cuisson par expansion
", très justement supprimées des référentiels
(la terminologie fautive et l'interprétation erronée, pas
les cuissons correspondantes !). A suivre, des questions du type "
Comment juger de la qualité d'un mets ? ", par exemple. Toutes
les suggestions sont bienvenues, car ce n'est pas en ronronnant, mais
en travaillant, que la cuisine sera encore plus belle !
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