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Alors que je viens de recevoir d'un ami un courriel alertant tout son
carnet d'adresses sur le danger des pesticides, j'ai la belle tâche
de présenter les travaux qui se sont effectués lors de la
dernière réunion du Groupe d'étude des précisions
culinaires.
Le rapport entre les deux ? Dans le premier cas, on nous alerte sur le
danger de " composés chimiques " (je rappelle que cela
n'existe pas, et j'expliquerai plus loin pourquoi) ; dans le second, on
fait une opération très étonnante - en tout point
identique, en pire ! - à ce qui se fait dans les réacteurs
des laboratoires de chimie
et personne n'y trouve à
redire. Il y a là une incohérence que, ce mois-ci encore,
je veux dénoncer.
Rappel des faits
Permettez-moi tout d'abord de rappeler qu'il est de la plus grande inconséquence
de critiquer les résidus de pesticide, alors que, au même
moment, nous préparons des barbecues qui déposent 2 000
fois plus de benzopyrènes cancérogènes qu'il n'en
est admis par la loi dans les produits alimentaires commercialisés.
J'ai bien écrit : 2 000 ! Au risque de passer pour un affreux (je
crois que je suis déjà catalogué, donc ce n'est pas
grave), je propose d'interdire à toute personne ayant fait du barbecue
d'élever la voix contre les résidus de pesticides ; d'ailleurs,
je mets dans la catégorie de ceux qui font des barbecues (et qui
" empoisonnent " donc ceux qu'ils nourrissent) les personnes
qui fument, ou qui font des confitures dans des bassines en cuivre, ou
qui utilisent basilic et estragon, lesquels contiennent du méthyl
chavicol, composé cancérogène et tératogène
Ici, il faut s'arrêter pour deux raisons : d'une part, parce que
je viens d'écrire à nouveau le mot " composé
", et, d'autre part, parce que je viens - j'espère - d'effrayer
les lecteurs de La Cuisine Collective. Le mot " composé ",
tout d'abord. Il faut commencer par expliquer que les aliments sont majoritairement
faits de molécules : pensons à d'innombrables grains de
sable agglomérés, mais bien plus petits, et en mouvements
incessants. Ces molécules sont elles-mêmes des assemblages
de petites " billes " que l'on nomme des atomes. Quand on dit
que la viande contient des molécules d'eau, cela signifie que la
viande contient des millions de milliards de milliards de petits grains
identiques, les molécules d'eau, chaque grain étant fait
par l'assemblage en forme de V de deux atomes d'une sorte (l'hydrogène)
et d'un atome d'une autre sorte (l'oxygène). Peu importe d'où
viennent les atomes, de l'espace, de la pluie, d'une rivière,
de la fragmentation d'atomes radioactifs
: dans tous les cas, la
molécule d'eau est une molécule d'eau, et la consommer a
toujours le même effet biologique.
Avec cette description, on comprend alors qu'il peut exister des composés
" naturels ", en ce sens qu'on les a trouvés dans la
nature (la pluie, les rivières) et des composés artificiels,
de synthèse, ce qui signifie qu'on est parvenu à réunir
des atomes d'hydrogène et d'oxygène par groupes de trois
pour faire de l'eau
Absolument identique à l'eau de pluie
ou des rivières. Bref, cela n'a pas de sens de parler de "
composés chimiques ", et l'on peut seulement parler de composés
naturels, et de composés artificiels, ou de synthèse. J'espère
ainsi éclairer le débat sur la possibilité de "
mettre de la chimie en cuisine "
car en réalité,
on ne mettra jamais de chimie en cuisine ! Oui, la chimie était
une science, qui produit des connaissances, on ne fera jamais manger de
chimie : les connaissances, cela ne nourrit pas ! Et si l'on a un plat,
ce n'est pas de la connaissance, et ce n'est donc pas de la chimie.
Composé très dangereux
Cela exposé, arrivons au second point qui nous a arrêté
: la crainte que j'espère avoir suscité du basilic et de
l'estragon. C'est un fait absolument certain que l'estragon et le basilic
contiennent une huile essentielle (responsable du goût) qui est
majoritairement faite d'un composé que les chimistes ont nommé
" méthyl chavicol ", ou " estragole ", pour
faire plus court. Et c'est également un fait que les tests toxicologiques
(sur des souris) ont montré que ce composé est très
dangereux, cancérogène (il provoque des cancers) et tératogène
(il provoque des malformations des souriceaux qui naissent de mères
qui ont consommé le produit). Ce qui est pire, c'est que, pour
ce composé, on n'a pas trouvé de dose minimale pour laquelle
l'effet n'est pas observé. On dit qu'il n'y a pas de dose minimale.
En conséquence, que faire ? Faut-il être terrifié,
comme je l'ai moi-même été pendant un an (un an privé
de poulet à l'estragon et de salade de tomate au basilic, de pistou
)
? Et, par ces temps où la moindre nuisance faite à autrui
suscite un procès, les cuisiniers ne risquent-ils pas non seulement
d'empoisonner leurs convives, mais, en outre, d'être condamnés
pour empoisonnement ? Je voudrais bien rassurer mes amis de La Cuisine
Collective, mais je ne le peux pas entièrement. La seule chose
que je puisse faire, c'est de signaler que, contrairement au cas du barbecue,
où l'on observe que les populations du nord de l'Europe souffrent
davantage de cancers digestifs que d'autres populations (ils mangent beaucoup
de fumé), on n'a pas observé de cancers et de malformations
en surnombre dans les populations qui consomment beaucoup de basilic.
Ce n'est pas très rassurant, mais ça l'est un peu quand
même.
Et puis, faut-il vraiment être rassurant, alors que l'on subit tous
ces combats contre les engrais, les pesticides, et autres composés
sans lesquels nos sociétés ne pourraient vivre ?
Et la réduction du vin, dans cette affaire ?
On est ici dans la même situation paradoxale. Tout d'abord, parce
que nous aimons le vin, nous voudrions bien que l'on nous dise que le
vin contient des " polyphénols " qui seraient "
bons pour la santé ". Et certains le disent, souvent pour
vendre leurs produits. Ils disent le mot, et nous l'entendons sans poser
de question, parce que cela nous fait plaisir de boire du vin avec la
bonne conscience de celui qui fait du bien à sa santé. Toutefois,
en réalité, nous ne voulons absolument pas savoir si le
vin contient aussi des composés qui, eux, sont néfastes
à la santé. L'éthanol ? Et les autres composés
? En réalité, nous voulons avoir le confort de ne pas savoir
: imaginons que l'on trouve dans le vin des composés dangereux
! C'est d'ailleurs ce qui s'est passé il y a quelques années
avec le pain, et les produits du même type, où l'on a identifié
des doses notables d'un composé dangereux nommé acrylamide.
Qu'avons-nous fait ? Nous avons dit " c'est terrible "
et nous avons continué à manger du pain.
Pour le vin, même chose : on n'empêchera pas les cuisiniers
d'utiliser du vin en cuisine
parce que c'est vrai qu'il apporte
quelque chose aux mets ! Et quand nous le " réduisons ",
nous ne voulons pas savoir ce qui se passe.
Ne comptez pas sur l'enfant que je suis pour vous éviter d'entendre
que la réduction du vin concentre tous les composés non
évaporables. Les composés non évaporables ? Des sucres,
des acides aminés, des polyphénols, des tartrates et autres
sels minéraux et bien d'autres composés, notamment soufrés
si le vigneron a soufré ses tonneaux
Lors de notre dernière rencontre, ayant ainsi réduit un
vin de Graves de 350 g à 10 g, en vue d'une sauce miroir, nous
avons goûté
quelque chose de terrible : très
acide, très amer, astringent
La composition du résidu
? Je l'ignore, mais je peux assurer que la chose était pleine de
composés.
Ce qui est amusant, c'est que le produit n'a été jugé
par nos amis cuisiniers que du point de vue du goût
alors
que la réduction, on le sait, engendre des composés nouveaux,
avec leurs qualités et leurs défauts gustatifs, toxicologiques
Oui, la réduction du vin, tout comme la cuisson d'un bouillon
ou toute autre cuisson, provoque des réactions entre les composés
: des composés se heurtent, leurs atomes se réarrangent,
et il n'y a pas de raison pour laquelle on ferait des composés
" bons pour la santé ", bien au contraire.
Tant que j'y suis, il faut quand même reconnaître que la position
qui consiste à juger les mets du seul point de vue du goût
est quand même bien " enfantine ", car on sait que les
Romains ont périclité notamment parce qu'ils édulcoraient
leurs vins avec des sels de plomb : oui, les sels de plomb donnent une
belle saveur sucrée
mais ils provoquent aussi une maladie
grave nommé le saturnisme. N'est-il pas temps de cesser ces explorations
idiotes du goût ? N'est-il pas temps que nous étudiions mieux
l'activité culinaire, même si les résultats ne sont
pas conformes à nos goûts ?
En écrivant ces mots, j'entends les autorités sanitaires
dire qu'il ne faut pas effrayer le public, déjà déstabilisé
par les crises de la vache folle et autre, mais ne devons-nous pas aussi
être honnêtes, et revendiquer qu'il y ait plus de connaissance
distribuée ? Plus de science faite, en vue de mieux connaître
ce que nous mangeons ? Certes, cela ne fait pas plaisir de savoir que
l'acrylamide contamine le pain et les pommes de terre, mais ce n'est peut-être
pas grave : il suffit de ne pas nous nourrir exclusivement de pain ou
de frites. D'ailleurs, c'est ainsi qu'il faut que je vous rassure, à
propos de basilic ou d'estragon : on peut en manger, à condition
d'en manger raisonnablement. De même pour le barbecue
et de
même pour le vin réduit !
A petit feu ou à grand feu ?
Nous voulions savoir si la réduction du vin à grand feu
ou à petit feu donne des résultats différents. Et
c'est pourquoi nous avons comparé le même vin réduit
à grand feu et réduit à petit feu. Le résultat
n'est pas net, parce que l'expérience n'a pas pu être faite
de façon suffisamment rigoureuse : il est apparu que la réduction
du vin se fait tranquillement pendant tout le long début
et que tout s'accélère sur la fin, où le liquide
prend très rapidement de la viscosité, de l'épaisseur.
Cela se joue à quelques secondes, et il faudrait peser en permanence
pour savoir quand arrêter la réduction.
Dans les deux cas, nous avons obtenu le produit que j'ai décrit
précédemment : une sorte de produit épais, collant,
avec une saveur très (trop) puissante, une couleur sombre, beaucoup
d'acidité, de l'amertume, de l'astringence. Et comme les différents
vins donnent des résultats très différents, nous
avons comparé la réduction du premier Grave à un
autre vin de Bordeaux, qui, lui, a moussé, et à produit
une réduction d'un goût très différent. Ce
qui n'est pas étonnant : je me souviens d'une comparaison que j'avais
faite, de réduction " à sec ", de Noilly et d'un
vin blanc de Bordeaux ; le Noilly avait conduit à un résidu
sirupeux, brun, délicieux, tandis que le Bordeaux blanc
ne
laissait rien dans la casserole !
Pour éclairer ces résultats, il faut évidemment penser
au sucre, qui peut caraméliser, quand il finit dans un produit
contenant très peu d'eau. Et puis, comme le vin contient des acides
aminés, qui ont de la saveur, il n'est pas étonnant que
le vin réduit ait beaucoup de saveur. Comme l'acide tartrique est
en concentration notable, il ne faut pas non plus s'étonner que
le résidu soit acide. La couleur ? Les polyphénols ne sont
pas volatiles, de sorte que leur concentration doit augmenter, même
s'ils participent à des réactions variées (j'ai décidé
de ne plus parler de " réactions chimiques ", mais de
réarrangements atomiques, comme je l'explique plus longuement dans
un livre que j'ai intitulé La Sagesse du Chimiste
et où
je ne dis pas, évidemment, que je suis un chimiste sage !).
Enfin, il y a la question des molécules odorantes : il suffit de
mettre son nez au-dessus de la casserole où s'effectue la réduction
pour comprendre que l'on perd l'éthanol, et aussi les molécules
odorantes
ce qui montre que le procédé de réduction
est une sorte de gâchis terrible ! Pourquoi ne conserverait-on pas
ces composés précieux, par distillation ? Une cocotte-minute
(si possible transparente) où l'on adapterait un tuyau à
la place de la soupape de sécurité permettrait la récupération
et l'utilisation culinaire du distillat.
Une note de plus au piano de l'artiste culinaire ? Quelle belle perspective
mais surtout, revenons à la discussion initiale : ce que je propose,
c'est de la connaissance, et de nouveaux produits. N'est-ce pas ainsi
que la cuisine sera encore plus belle ?
Participez aux réunions du Groupe d'étude des précisions
culinaires
Le 3e lundi de chaque mois de 16 à 18 heures à L'Ecole supérieure
de cuisine française (ESCF)
Centre Jean Ferrandi
(C.C.I. de Paris)
28 bis, rue de l'Abbé-Grégoire - 75006 Paris
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