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Un des Séminaires de gastronomie moléculaire
a été consacré aux matériels utilisés
en cuisine. La séance a duré toute une journée, en
présence d'utilisateurs (les cuisiniers, évidemment) et
de fabricants. La discussion fut passionnante, parce qu'était enfin
posée la question essentielle: que fait le cuisinier, et, de ce
fait, de quels instruments a-t-il vraiment besoin?
C'est la réponse à cette question qui seule peut guider
des fabricants dans la conception et la réalisation d'instruments
utiles. Comme les débats seraient impossibles à retranscrire
ici, je vous propose d'examiner la question des fours. Desquels avons-nous
besoin ? Quelles doivent être leurs caractéristiques ?
Chauffer, mais comment?
Commençons par le commencement : la cuisson des viandes. Et commençons
par le commencement : le bouillon. C'est l'âme des ménages,
disait Jules Gouffé, et sa déclaration n'est pas inexacte,
car le bouillon qui est produit sert à faire les sauces, les fonds,
des soupes, consommés
La cuisson d'un bouillon n'est pas
une simple extraction, comme cela a été écrit, ni
une expansion de la viande (la viande elle-même, au contraire, se
contracte quand elle est chauffée). Non, il s'agit d'une opération
double qui consiste en une sortie du jus qu'il est plus juste de nommer
" expression " (la viande se presse comme une éponge),
suivie de réactions chimiques, lesquelles transforment l'eau teintée
en rouge par les jus en un liquide brun, parfumé et savoureux.
Pourquoi la cuisson dure-t-elle plusieurs heures et pourquoi ne se contente-t-on
pas de hacher de la viande que l'on mettrait dans l'eau ? Parce qu'il
faut le temps que les réactions chimiques se fassent.
A quelle température le bouillon doit-il cuire ? Tant que les
réactions chimiques qui font brunir le bouillon resteront mal connues
(ce qu'elles sont aujourd'hui), on sera bien en peine de répondre
à cette question. La tradition veut que le bouillon ne fasse que
frémir et qu'il ne bouille surtout pas. Autrement dit, la température
doit être comprise entre 20 et 100 °C. D'autre part, les recettes
classiques stipulent que la cuisson doit être très régulière.
Comment chauffer régulièrement à une température
comprise entre 20 et 100 °C ? La casserole posée sur une plaque
électrique ou à gaz est, aujourd'hui en tout cas, un mauvais
procédé : le rendement de ces appareils est très
mauvais, ce qui a une foule d'inconvénients. D'abord, un mauvais
rendement est synonyme de perte économique : après tout,
il faut payer ce gaz et cette électricité. D'autre part,
ces mauvais rendements sont des désastres écologiques :
pensez que 10 millions de Français (je ne parle même pas
des autres nations) cuisinent chaque jour, et que, chaque jour, ils perdent
ainsi en chaleur rejetée dans la cuisine jusqu'à 80 pour
cent de l'énergie qu'ils dépensent ! S'ils chauffent la
pièce, en hiver, pourquoi pas, mais en été ? Et,
de surcroît, ils s'imposent l'emploi de hottes aspirantes, qui consomment
également de l'énergie, en plus du bruit qu'elles font.
Au total, c'est un gâchis énergétique. Revenons donc
à la question : comment préparer le bouillon ? La plaque
à induction est clairement un ustensile qui s'impose. Certes son
prix est aujourd'hui excessif, mais un achat massif des particuliers et
des professionnels conduirait à un abaissement des prix (regardez
les fours à microondes : de 5 000 francs, il y a seulement dix
ans, ils sont passés à moins de 100 euros aujourd'hui).
Autre possibilité : le four, s'il est bien réalisé.
Bien réalisé signifie que la température dans le
four ne doit pas différer notablement de la température
de consigne, laquelle doit être indiquée en degrés
Celsius : avec les graduations 1 à 10, comment savoir si notre
four est à une température comprise entre 20 et 100 °C
? Bien réalisé signifie aussi que le rendement des fours
soit bon, ce qui a fait récemment l'objet d'une labellisation :
si vous voulez que vos enfants aient encore des combustibles fossiles
et que la Terre ne se réchauffe pas trop vite, n'hésitez
pas à préférer des fours bénéficiant
du label européen " économie d'énergie ".
La cuisson des viandes
Du bouillon, qui fait une mauvaise viande (le " bouilli ", auquel
les gastronomes ont jeté l'anathème), passons à la
bonne viande. Peu d'entre nous la voudraient dure. Donc, à moins
d'avoir un bon boucher qui ne délivre que de la viande tendre,
il faudra l'attendrir. Cela n'est pas difficile, pour qui sait que la
viande est composée de cellules musculaires, lesquelles sont analogues
à des sacs contenant du blanc d'uf (en fait, de l'eau et
des protéines), gainés d'un tissu dur : le collagène.
Attendrir la viande, c'est éviter de faire trop durcir l'intérieur
des fibres musculaires (pensez aux ufs durs dont le blanc est caoutchouteux,
quand la cuisson est trop longue) et c'est aussi dissoudre le collagène,
afin que le liquide de cuisson se charge de gélatine.
A quelle température effectuer ces opérations ? La réponse
est simple : dès 55 °C, le collagène se dissout dans
l'eau, mais la dissolution est lente. Doit-on alors cuire la viande à
55 °C ? C'est un peu risqué, pour des raisons microbiologiques
: aux trop basses températures, les micro-organismes prolifèrent,
surtout quand ils ont tout ce qu'il leur faut, à savoir de l'eau
et des nutriments. Voilà pourquoi le braisage à l'ancienne
était un si beau procédé : la vive chaleur initiale
tuait les microorganismes, en surface, en même temps que, faisant
brunir l'extérieur de la viande, elle formait des molécules
sapides et aromatiques (réactions de Maillard et autres) ; puis
la longue cuisson à feu très doux, dans la braisière,
" cendres dessus et dessous ", permettait de dissoudre le collagène,
ce qui attendrissait la viande.
Sur le site Internet de La Cuisine Collective, un lecteur irrité
(pourquoi ? et pourquoi ne m'a-t-il pas écrit directement?) a prétendu
que je prétendais être l'inventeur des cuissons basse température.
Non, je n'ai jamais dit ni écrit avoir inventé ce procédé
: en revanche, je maintiens que la cuisson sous vide basse température
n'est pas, pour la partie basse une invention récente
puisque
le braisage bien fait est précisément une telle cuisson.
A signaler d'ailleurs, dans la même veine que le braisage, les ufs
" hamine " des communautés juives de Grève et
de Turquie, où les ufs cuisent dans de la cendre tiède,
ou bien encore les " ufs des sources chaudes " (omsen
tamago) des Japonais, etc. Je le répète, la cuisson basse
température n'est pas une invention moderne, mais nous savons aujourd'hui
quelles sont les températures à retenir pour la faire mieux.
Quel ustensile utiliser pour la pratiquer ? Après la dernière
guerre, la " marmite norvégienne " s'était répandue,
et il est vrai qu'elle donnait d'excellents résultats : viandes
fondantes, juteuses, parfumées
Mais elle avait des relents
de restriction, et elle ne pouvait notamment pas faire brunir les viandes,
afin de leur donner ce brun externe délicieux. Autrement dit, elles
ne pouvaient chauffer suffisamment. Une casserole ferait-elle mieux l'affaire
? Oui si le système de chauffage sur lequel elle repose permet
une cuisson lente et longue. A l'heure où l'on travaille 35 heures,
où les personnels de cuisine (domestique ou de restaurants) ne
peuvent rester longuement à surveiller les fourneaux, la cuisson
lente s'impose (on la lance la veille pour le lendemain, ou bien le matin
pour le soir, et peu importe une heure de cuisson de plus ou de moins)
et on doit disposer de systèmes capables de maintenir la chaleur
douce sans variations. Le gaz, pourquoi pas, mais à condition qu'on
puisse le laisser allumé en toute sûreté quand on
est absent. L'électricité, de même, mais à
condition qu'un système coupe le courant en cas de surchauffe détectée.
A noter que certaines plaques à induction sont équipées
d'un tel système. Le four, enfin, surtout s'il est électrique,
permet de faire ces braisages lents s'il est conforme à ce que
nous avons décrit plus haut. De surcroît, s'il dispose d'un
gril puissant, il fera le brun délicieux dont on a besoin, pour
la première opération.
Pas seulement la viande
Notez que la viande, si elle est prise ici comme deuxième exemple,
n'est pas seule concernée par la cuisson basse température.
Les daubes, ragoûts et autres plats en sauce se font selon le même
principe. Les terrines, également, bénéficient des
chauffages réguliers et doux : au lieu de mettre la terrine au
four à 150 °C au bain marie (lequel limite la température
à 100 °C), essayons donc d'allonger le temps de cuisson, mais
de cuire à plus basse température ; vous m'en direz des
nouvelles. Les poissons, eux, contiennent très peu de collagène,
de sorte que le chauffage à basse température leur convient
bien. Classiquement, on les poche (et le liquide de pochage ne doit pas
bouillir, sous peine de former une chair cartonneuse) en casserole, mais
avez-vous essayé le poisson au four, à basse température
? Si vous avez pris soin de caresser la surface avec de l'huile ou du
beurre fondu (clarifié ?), l'eau de la chair ne s'évaporera
que très peu, et la chair ne croûtera pas. Les ufs,
aussi, sont meilleurs à basse température, parce que le
blanc caoutchouteux est alors évité, ainsi que l'odeur de
soufre. Dans un précédent article de cette même revue,
j'évoquais les ufs durs parfaits. J'aurais pu aussi bien
évoquer les royales ou les crèmes prises (crème brûlée,
crème vanille, etc.) qui sont bien plus réussies à
basse température. Pour les légumes ? Là, on ne peut
donner d'indications générales, car les lentilles ne se
cuisent pas comme les pommes de terre, lesquelles diffèrent des
poireaux ou des choux-fleurs. On sait que le blanchiment de certains légumes
(dans l'eau bouillante) ôte de l'amertume et, surtout, évite
des changements de couleurs intempestifs. La casserole (toujours avec
les restrictions précédentes) est alors un bon outil, puisqu'elle
permet de chauffer rapidement de l'eau. La même casserole fera les
cuissons à l'anglaise (est-ce un bon procédé ? je
laisse la cuisson pour une autre fois). Le four ? Pourquoi pas, aussi,
mais attention aux températures trop basses, qui n'amollissent
pas suffisamment les légumes fibreux.
Et tout le reste
Notre panorama n'est pas complet. Il manque les pâtisseries variées,
qui se cuiront bien au four, à des températures variées,
selon les pièces. Par exemple, une meringue se cuit bien à
150 °C, pendant quelques instants, afin de former une croûte,
puis à 100 °C environ, afin de sécher partiellement
l'intérieur. Une tarte, en revanche, brunira excessivement si la
température est trop chaude, et une température de 180 °C
lui conviendra, toujours au chaud. (quoi que l'on puisse aussi cuire les
fonds de tarte à blanc dans une poêle). Le pain? Cette fois,
il faudra un four très chaud, avec une chaleur tombante, disent
les bons artisans. Les tomates séchées ? Tomates ou olives
dénoyautées, il vous faudra un four à une température
inférieure à 100 °C dont l'humidité pourra s'échapper.
Ce n'est pas pour rien que les fours de pâtissiers ont des ouras
que l'on peut ouvrir. Et ainsi de suite. La liste est longue, mais on
voit combien un bon four s'impose en cuisine, pour griller, certes, mais
surtout pour des cuissons lentes, à basse température. Vous
oubliez le rôtissage, me dira-ton ! Je répondrai que le seul
bon rôti, ont toujours déclaré les gastronomes, relayés
par Madame Saint Ange et bien d'autres, ne se fait jamais au four : le
rôtissage en enceinte d'air chaud n'est qu'un pis aller, qui ne
remplacera pas un véritable rôtissage par exposition à
des rayonnements infrarouges, qu'ils viennent d'un feu de sarments de
vigne ou, plus couramment, d'un grill, porte ouverte.
C'est ainsi que la cuisine sera encore plus belle !
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