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Venons-y enfin, à ces comptes rendus des
Séminaires de gastronomie moléculaire, qui devaient initialement
faire l'objet de ces articles dans La Cuisine Collective!
Se rassemblent à l'Ecole supérieure de cuisine française,
à Paris, tous les troisièmes jeudis de chaque mois (sauf
en juillet et en août), ceux qui veulent explorer la cuisine : de
16 à 18 heures, un nombre variable de personnes d'horizons divers
se retrouve pour discuter d'expériences qu'ils ont faites ou qu'ils
prévoient de faire pour savoir si les dictons culinaires sont justes,
si les méthodes utilisées sont appropriées, pour
résoudre des questions culinaires variées.
Chaque mois, un thème, et les participants du séminaire
repartent avec des expériences à faire s'ils le souhaitent,
et dont ils partagent ensuite les résultats avec tous les membres
du groupe. Cuisiniers, enseignants, industriels, chercheurs, élèves
chacun y met du sien, et les débats sont consignés dans
des comptes rendus qui sont envoyés par courrier à tous
ceux qui en font la demande. La nouveauté, c'est qu'une discussion
avec les responsables de La Cuisine Collective a conduit à deux
nouveautés. D'une part, j'ai enfin trouvé le moyen de rendre
compte, dans ces colonnes, des débats qui se tiennent aux séminaires
; d'autre part, La Cuisine Collective a proposé de mettre sur son
site Internet les comptes rendus complets. Les deux décisions vont
de pair : dans ces colonnes, je ne répéterai donc pas ce
qui se trouve dans les comptes rendus, mais je planterai le décor,
en expliquant les bases des discussions.
Ce mois-ci, j'ai choisi d'évoquer ce qui fut le thème d'un
des séminaires : le blanc d'uf battu en neige. Merci de réagir,
d'écrire à la revue qui me transmettra, pour donner votre
avis sur cette nouvelle orientation de la rubrique " Et c'est ainsi
que la cuisine est belle ! "
Une mousse
Un mot, tout d'abord : nous allons commencer par expliquer ce qu'est une
mousse, et les cuisiniers auront l'impression que toutes ces explications
sont inutiles. Je les invite à réserver leur jugement jusqu'à
ce qu'ils aient fini leur lecture : c'est à la fin de l'article
qu'ils trouveront la justification culinaire (et quelle justification
!) que tout cela est utile. Un peu de patience, donc, s'il vous plaît.
Un des enseignements les plus utiles de Pierre-Gilles de Gennes, prix
Nobel de physique, c'est qu'il faut examiner les phénomènes
au premier ordre, dans leur globalité, avant de se préoccuper
des détails, du deuxième ordre. Cela vaut pour les phénomènes
physiques comme pour les phénomènes chimiques. Un blanc
d'uf, au premier ordre, c'est de l'eau et des protéines.
Ah, je vais déjà trop vite. Non, commençons plutôt
par dire qu'un blanc d'uf, c'est un liquide transparent et jaunâtre
(pas blanc, contrairement à ce que le nom indique). Pour un uf,
c'est environ 30 grammes. Et, très rapidement, je vous invite à
faire une expérience simple et peu coûteuse: dans une poêle
antiattachante, vous mettez un blanc d'uf que vous chauffez doucement.
Une fumée blanche s'échappe: si vous mettez au-dessus de
la poêle un bol transparent et froid (dans la fumée, donc),
vous le voyez se couvrir de buée. La fumée blanche, c'est
le signe que de la vapeur d'eau s'échappe; et c'est cette eau qui
se condense sur le bol froid. Première conclusion: le blanc d'uf
contient de l'eau. Combien, demande toujours la science ? Si vous pesez
votre blanc d'uf une fois que toute l'eau est évaporée,
vous verrez que la masse est passée de 30 à 3 grammes, environ.
Autrement dit, le blanc d'uf est fait de 90 pour cent d'eau. Et
le reste ? Regardez dans votre poêle : il reste une sorte de feuille
jaune et cassante, comme une feuille de gélatine un peu épaisse.
Ce sont des protéines (plus quelques autres composés). Il
y en a 3 grammes, soit environ 10 pour cent. Voilà pour la composition
chimique. Repartons maintenant d'un blanc d'uf complet, et fouettons-le.
Au premier ordre, que se passe-t-il ? On voit des bulles dans le blanc,
qui mousse, donc, au premier ordre. Et si l'on poursuit le battage, le
blanc d'uf blanchit en même temps qu'il prend du volume. Pourquoi
? La réponse à cette question s'obtient quand on compare
de l'eau pure et du blanc d'uf. L'eau pure, c'est de l'eau sans
rien d'autre dedans ; le blanc d'uf, c'est de l'eau (nous l'avons
vu) avec des protéines dedans. La ressemblance entre les deux,
quand on les fouette, c'est que le fouet introduit des bulles d'air dans
les deux liquides. La différence, c'est que les bulles d'air introduites
dans l'eau par le fouet n'y subsistent pas : elles montent rapidement
à la surface, et y éclatent. Dans le blanc d'uf, en
revanche, les bulles sont stabilisées. Par quoi ? Puisque le blanc
d'uf est fait d'eau et de protéines, la conclusion n'est
pas difficile à obtenir : ce sont les protéines du blanc
d'uf qui retiennent les bulles dans l'eau du blanc d'uf et
les empêchent de s'échapper.
De plus en plus blanc
Regardons maintenant le blanc d'uf battu de plus près. Nous
voyons que des bulles sont dans le blanc. Chaque bulle est faite d'air,
et est transparente. Sur le sommet (la paroi supérieure) de chaque
bulle, nous apercevons des reflets, quand les bulles sont éclairées.
Reflets blancs quand la lumière est blanche. Et voici pourquoi
les blancs en neige sont blancs : ils sont faits de bulles individuellement
transparentes dans l'eau du jaune (transparente et un peu jaune), mais
les blancs en neige sont blancs, parce que chacune des myriades de bulles
introduites par le fouet réfléchit la lumière (blanche,
habituellement). D'ailleurs, il suffit de regarder les bulles pour mieux
comprendre la formation des blancs en neige. Au début du battage,
le fouet introduit quelques grosses bulles dans le blanc. Puis, à
mesure que l'on bat, le fouet (dont les fils poussent de l'air dans l'eau
des blancs) introduit de nouvelles bulles, tandis qu'il divise les bulles
déjà présentes. Autrement dit, le blanc d'uf
se gorge de bulles de plus en plus petites. Petites de combien? Il suffit
de regarder et de calculer un peu. Quand on regarde, on voit que les bulles
font initialement quelques millimètres de diamètre, mais,
dans un blanc bien battu, les bulles ne sont finalement plus perceptibles
à l'il nu. Pourquoi? Parce que, si vous comptez, vous observerez
que le fouet fait environ 40 mouvements toutes les dix secondes, soit
environ 250 mouvements par minute, soit encore 1000 mouvements (environ)
au total.
Supposons que le fouet ait initialement introduit une grosse bulle d'un
centimètre de diamètre dans le blanc. Si le fouet divise
à chaque passage cette bulle en deux, on obtiendra finalement des
bulles d'un millième de centimètre de diamètre. En
pratique, un microscope montre que les bulles d'un blanc d'uf battu
en neige ont des tailles d'un dixième de millimètre (parce
que le fouet ne coupe pas chaque bulle en deux à chaque passage).
Un fouet, mais lequel ?
A quoi toutes ces connaissances serviront-elles? A mieux battre les blancs
en neige. Par exemple, nous avons vu que les fils du fouet poussent des
bulles d'air dans l'eau des blancs. Si vous utilisiez un fouet à
un seul fil, il pousserait deux fois moins de bulles qu'un fouet à
deux fils. Autrement dit, ce qui compte, quand on choisit un fouet, c'est
le nombre de fils, bien plus que la forme du fouet ! Le manche aussi a
son importance, parce que tous ceux qui ont appris à écrire
savent que la main se crispe sur les crayons. De même, un manche
trop petit conduit à des crampes désagréables. Et
les batteurs électriques ? Lors d'un séminaire " extraordinaire
" (il durait toute la journée, et non seulement de 16 à
18 heures, comme chaque mois), nous avons comparé plusieurs d'entre
eux, avec des bols de volumes différents, et le battage manuel
en cul de poule. Les petits bols donnent des résultats qui approchent
ceux du battage à la main, mais les gros bols donnent de moins
bons résultats. D'autre part, Sylvie Verrier, professeur en stage
CNAM dans mon laboratoire, étudie les blancs en neige et a montré
plusieurs résultats intéressants. D'une part, elle a confirmé
que le transvasement des blancs fait perdre du volume de mousse. La poche
à douille, souvent indispensable, a donc des inconvénients.
D'autre part, prolonger le battage conduit à plus de volume de
mousse
au risque de voir les blancs grainer. Ce qui conduit à
la question suivante : si le sucre permet de retarder (ou d'éviter)
le grainage des blancs en neige pour des préparations sucrées,
comment s'y prendre pour éviter le grainage des préparations
salées ? Dans l'attente d'une réponse, Didier Averty, professeur
à l'ESCF, a montré que les soufflés faits avec des
blancs grainés ne sont pas inférieurs à ceux qui
sont faits avec des blancs non grainés. Une question, aussi : que
sont ces grains bizarres des blancs grainés ? Quand on laisse des
blancs grainés reposer, les grains s'évanouissent comme
par enchantement, ce qui semble montrer que, contrairement à ce
que je pensais naguère, ces grains ne sont pas de l'uf coagulé.
Des possibilités d'innovation
Combien de blancs en neige peut-on faire avec un blanc d'uf ? C'est
en posant cette question que tout ce qui a été fait précédemment
devient utile. Recommençons à battre un blanc comme on le
fait habituellement : on obtient finalement un volume de mousse qui dépasse
rarement un quart de litre. Pourquoi n'obtient-on pas davantage ? Parce
que l'on manque de quelque chose : la preuve en est que, si on bat deux
blancs, on obtient deux fois plus de volume qu'avec un seul blanc. On
manque de quelque chose, mais de quoi ? Le problème est très
simple, puisque nous savons maintenant que le blanc battu en neige est
fait d'eau, d'air et de protéines. Autrement dit, on manque soit
d'eau, soit d'air, soit de protéines, soit de plusieurs ingrédients
à la fois. Comment savoir quelle hypothèse est la bonne
? Tout d'abord, nous ne manquons pas d'air, puisque nous en sommes entourés.
Donc nous manquons d'eau ou de protéines. Pour savoir ce qui manque,
une expérience simple s'impose. La plus simple que nous puissions
faire consiste à ajouter de l'eau (une cuillerée) à
un blanc d'uf déjà monté et à fouetter
encore : nous le voyons monter davantage. Encore une cuillerée
d'eau, on fouette, et le volume augmente encore. Quel volume peut-on atteindre
ainsi ? Un mètre cube ! Autrement dit, la connaissance de la structure
du blanc en neige nous aide à faire bien mieux que ce que fait
la cuisine classique.
Au fait, une dernière question : ces blancs montés à
l'eau, si l'on peut dire, tiendront-ils aussi bien que des blancs normaux?
C'est une autre question, que je réserve pour une autre fois. En
attendant, je vous donne rendez-vous pour la totalité des comptes
rendus sur le site de La Cuisine Collective.
Et c'est ainsi que la cuisine est belle !
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