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Chers Amis, Vous savez combien je partage avec
vous cet amour de la cuisine. Quand je critique " Le Répertoire
de la cuisine ", comme je l'ai fait le mois dernier, c'est évidemment
parce que je réclame beaucoup plus que ce simple aide-mémoire.
C'est aussi la raison pour laquelle le dernier Séminaire de Gastronomie
moléculaire a été consacré à la dénomination
des mets.
Tout a commencé avec une sauce en sachet que j'avais achetée
dans un supermarché : cette sauce était nommée "
hollandaise "
mais elle ne contenait ni ufs ni beurre.
Or n'importe quel cuisinier sait que la hollandaise s'obtient par réduction
d'échalotes dans du vinaigre ou dans du vin blanc, puis par ajout
de jaunes d'ufs et de beurre, à chaud. Comment une sauce
composée de farine, d'amidon modifié, de graisses végétales
et d'additifs pourrait-elle être une hollandaise ? Evidemment, j'ai
écrit au service consommateur de la société qui vendait
cette sauce, et il m'a été répondu que tous leurs
concurrents faisaient de même. D'où ma question : peut-on
laisser un industriel vendre un produit en lui donnant un nom classique
? Bien entendu, devant les tribunaux, cet industriel gagnerait, parce
qu'aucune loi ne protège les appellations culinaires (sauf quelques-unes
: la mayonnaise, par exemple, doit contenir au minimum six pour cent de
jaune d'uf). N'importe qui peut ainsi nommer Albuféra, une
vague sauce blanche, ou Robert, une sauce faite de quelques oignons avec
de la farine et de l'eau.
Les enjeux des mots
Quelles conséquences ces pratiques ont-elles ? Je prétends
que le tourisme, en France, repose en grande partie sur la qualité
de la cuisine française. Si cette cuisine est bien faite, les touristes
s'y retrouveront, et continueront de revenir, mais, s'ils viennent en
rêvant à des sauces hollandaises délicieuses et si
on leur sert de vagues veloutés sans jaunes d'ufs ni beurre,
ils seront déçus, et la réputation de la cuisine
française tout entière en pâtira rapidement. D'autre
part, des industriels peu scrupuleux ou ignorants risquent de scier la
branche sur laquelle ils sont assis : l'exportation de produits alimentaires
français se fonde sur la bonne réputation de la cuisine
française ; elle ne se poursuivra et ne se développera que
si les consommateurs étrangers ne sont pas déçus.
Et puis, quand même, la cuisine est une culture : peut-on faire
passer pour un tableau de Manet quelques coups de pinceau barbouillant
un petit bout de papier ? Enfin (et j'oublie des tas de bonnes raisons),
il y a le simple bon sens : on dénomme " chat " un animal
qui miaule, pas un animal qui aboie ! Bref, se pose la question de la
dénomination des plats classiques. Et c'est là que j'enchaîne
sur ma chronique du mois dernier : pour savoir ce qui se nomme sauce hollandaise,
il faut un document qui le dise. Or, il n'est pas possible, pour chacun,
de se livrer à une recherche bibliographique exhaustive, dans l'ensemble
des livres de cuisine française, pour savoir ce qu'est une hollandaise,
une mayonnaise, une mousse, une mousseline
" Le Répertoire
de la cuisine " est utile, on le sait bien, mais on a vu qu'il était
insuffisant. Au Séminaire de gastronomie moléculaire du
20 mars, nous avons discuté de cette grave question, qui intéresse
l'Education nationale au tout premier chef : pour enseigner quelque chose,
il faut des documents de base !
La question de l'innovation
Un troisième point qui fut discuté au Séminaire a
été celui de l'innovation. De ce point de vue, je mérite
des critiques, comme je le montre maintenant. En 1995, j'avais inventé
une mousse de chocolat, et non au chocolat, sans uf. L'idée
est toute simple : la crème fouettée s'obtient en fouettant
une émulsion, afin de la transformer en émulsion mousseuse
; pourquoi ne pas changer les ingrédients de cette recette, en
conservant le principe ? C'est ainsi que l'on obtient ce que j'ai nommé
du " chocolat Chantilly ".
Je m'explique. La crème se prépare à partir du lait,
lequel est une " émulsion ", puisque composé de
gouttelettes de matière grasse dispersées dans de l'eau.
D'ailleurs, le mot " émulsion " vient de " mulgere
", qui signifie " traire "; ce mot " émulsion
" a été introduit au XVIIe siècle par les apothicaires,
pour désigner des préparations qui avaient l'apparence du
lait, et les physiciens l'ont adopté pour désigner toute
dispersion de matière grasse dans de l'eau, ou, inversement, toute
dispersion de gouttelettes d'un liquide dans un liquide non miscible.
Bref, le lait est une émulsion. La crème aussi, puisqu'elle
s'obtient à partir du lait : les gouttelettes de matière
grasse, moins denses que l'eau, viennent s'accumuler à la surface
du lait : on récupère cette émulsion concentrée
qu'est la crème.
De la crème, on passe à la crème fouettée
en fouettant : le fouet introduit des bulles d'air, de sorte que l'émulsion
se met à " mousser " (pensons aux bulles d'air dans l'eau
du bain, quand on a ajouté du savon et agité : on obtient
bien une mousse). L'émulsion que l'on a fait mousser, autrement
dit qui a été " foisonnée ", devient une
émulsion mousseuse. Et quand on a ajouté du sucre à
la crème fouettée, on a obtenu la crème Chantilly.
Comment transposer cette recette classique ? Il suffit de savoir qu'une
émulsion comme la crème est faite de gouttes de matière
grasse dispersées dans de l'eau. Prenons donc une casserole et
mettons-y 20 centilitres d'eau, puis ajoutons 225 grammes de chocolat
à croquer, et chauffons doucement : le chocolat, qui est essentiellement
composé de beurre de cacao et de sucre, fond. Le sucre se dissout
dans l'eau, tandis que le beurre de cacao se disperse dans l'eau sous
la forme de gouttelettes de beurre fondu. On obtient une " émulsion
chaude de chocolat ". Posons maintenant la casserole sur des glaçons
et fouettons : le fouet introduit des bulles d'air qui, finalement, seront
piégées par la cristallisation du beurre de cacao. Quand
on s'y prend bien, on obtient une émulsion mousseuse qui a la légèreté
de la crème Chantilly. J'ai proposé de la nommer "
chocolat Chantilly ". C'est une mousse de chocolat et non une mousse
au chocolat, puisque c'est le chocolat lui-même qui mousse, et il
n'y a dedans ni crème ni ufs, rien que du chocolat et de
l'eau, laquelle peut avoir du goût : prenez du café, du thé,
du jus d'orange
tout ce que vous voulez du moment que le liquide
contient de l'eau !
Nous arrivons maintenant à la question de la dénomination
de ce plat. Est-elle légitime ? Pour ceux qui pensent que le terme
de Chantilly est indissociable de la crème, sûrement pas.
Pour ceux qui pensent que c'est le procédé qui compte, la
dénomination est sans problème. Ce que je dois avouer, c'est
que j'ai repris le nom pour éviter de donner un nom " chimique
" : comme un de mes objectifs est de faire comprendre au monde de
la cuisine qu'il pratique de la chimie et de la physique, il ne fallait
pas lui faire peur avec des mots chimiques, et rester au plus près
de la tradition, laquelle a d'ailleurs inspiré cette invention.
Plus généralement, se pose donc la question de la dénomination
des nouvelles recettes. La question devrait être simple à
résoudre, pour qui a un peu d'imagination. Souvenons-nous, par
exemple, d'Auguste Escoffier, qui a nommé " pêche Melba
" un dessert du nom d'une actrice célèbre : pourquoi
ne pas continuer dans cette lignée, comme l'a bien fait Paul Bocuse,
avec sa soupe VGE, par exemple ? Cette pratique a l'avantage que la personnalité
honorée contribue ensuite beaucoup à la réputation
du plat inventé. Pourquoi pas des cailles à la Madonna,
ou de la daube à la Tom Cruise, ou encore une timbale de Pierre-Gilles
de Gennes, ou du poulet à la Zidane ?
Que faire ?
Que faire contre les hollandaises qui n'en sont pas ? Des lois seraient
inutiles, puisque l'on serait dans l'incapacité de les appliquer,
d'une part, et que la répression n'est pas un bon moyen. Non, il
vaut mieux, positivement, proposer des solutions. Personnellement, ma
proposition est fondée sur l'étude de la cuisine. Par exemple,
on sait qu'une mayonnaise est une émulsion d'huile végétale
dans l'eau du jaune d'uf et du vinaigre. Ce n'est pas une mousse,
et ce n'est pas non plus une suspension, c'est-à-dire une dispersion
de solides dans de l'eau, comme le sont les sauces béchamel. La
proposition que je fais se fonde sur une " modélisation "
physicochimique des mets : je propose de réserver le nom de "
mayonnaise " à des émulsions, et à préciser
cette structure intime par des ingrédients obligatoires : jaunes
d'ufs, huile, vinaigre. Ainsi réglera t-on aisément,
en principe au moins, des cas comme celui de la hollandaise : je propose
que soit nommée hollandaise la sauce qui est une " suspension
émulsionnée ", c'est-à-dire faite d'eau où
sont dispersés de microscopiques agrégats d'uf, ainsi
que des gouttes de matière grasse ; en composant obligatoire, il
y aurait le jaune d'uf, l'échalote (ou son arôme ?
la question a été posée lors du Séminaire),
le beurre (et non les graisses végétales), le vinaigre.
Naturellement cette modélisation nécessite quelques études,
mais si nous avons des dénominations claires à ce prix
La proposition a suscité des remarques variées de la part
des participants du Séminaire. Certains, défaitistes, ont
jugé que les lenteurs administratives, en France et en Europe,
préviendraient toute tentative. D'autres ont jugé que le
" marché " avait toujours raison : que si l'on parvenait
à vendre des hollandaises sans jaune ni beurre, pourquoi ne pas
dénommer " hollandaise " ces sauces qui ne sont pas des
hollandaises du point de vue de la cuisine. D'autres encore, ont jugé
que la modélisation proposée poserait les bonnes questions
: si une sauce Robert doit avoir un goût d'oignon, peut-on le lui
donner avec des arômes, dans la mesure où les oignons sont
filtrés ?
Bref, ce problème n'a pas fini de faire causer dans les cuisines.
En attendant, le travail est lancé
et c'est ainsi que la cuisine est belle !
Comment assister aux séminaires de gastronomie moléculaire
?
Les séminaires sont organisés par l'I.N.R.A., le Collège
de France et l'E.S.C.F. Ils sont animés par Hervé This.
L'objectif : réunir les cuisiniers, les scientifiques, les enseignants
et les ingénieurs afin de répondre aux questions que se
posent tous les professionnels. Une fois par mois (le troisième
jeudi de chaque mois), de 16 heures à 18 heures, tous se rassemblent.
La participation est libre. Toutefois, le nombre de participants est limité
à une soixantaine. Chaque séminaire se déroule en
deux parties : d'abord, les résultats obtenus par les divers participants
depuis le séminaire précédent sont analysés
; ensuite, place aux discussions sur les questions ouvertes relatives
au thème sélectionné. Enfin, les participants s'engagent
à se charger des tests culinaires ou scientifiques, selon sa profession.
Intérêt ? Assainir les pratiques culinaires, rénover
l'enseignement de la cuisine, créer une dynamique de formation
des cuisiniers en activité, ajouter une composante de recherche
à l'enseignement culinaire, soumettre au monde culinaire des produits
travaillés par l'INRA. Pour ceux qui le souhaitent, rendez-vous
à l'Ecole supérieure de cuisine française Jean Ferrandi,
à Paris. N'oubliez pas de vous inscrire !
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