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Soyons clairs: cette chronique, dans La Cuisine
collective, est une émanation de mon travail de " gastronomie
moléculaire ", laquelle est une étude scientifique
de la cuisine. Discipline iconoclaste? Certes, elle montre parfois que
la cuisine est un mélange d'observations remarquables, d'interprétations
souvent fautives et des gestes pas toujours utiles, mais elle cherche
surtout la vérité. Si de grands cuisiniers du passé
ont fait des erreurs, il peut sembler iconoclaste de le souligner, mais
doit-on transmettre des erreurs ou la vérité? Doit-on cacher
les drames familiaux ou, au contraire, les reconnaître avec sincérité?
Cette question s'accompagne d'autres interrogations que je vous propose
d'examiner ce mois-ci : avons-nous le droit de mettre en cause la tradition
culinaire ? Devons-nous respecter la tradition culinaire française
? Pouvons-nous endosser la responsabilité de conduire la cuisine
à évoluer ?
Des faits, tout d'abord: la gastronomie moléculaire est une discipline
scientifique, c'est-à-dire une recherche ; ce n'est ni une méthode
d'enseignement, ni une technique. La différence ? La technique,
premièrement, c'est l'exécution de gestes ; l'enseignement,
deuxièmement, est une transmission des connaissances; la science,
enfin, est une exploration du monde.
C'est ainsi que la cosmologie explore l'Univers (Comment s'est-il formé
? Comment évolue-t-il ?), que la géologie veut comprendre
le Globe terrestre (a-t-il un noyau solide au cur du plasma liquide
qu'il a en son centre ?), que la botanique veut comprendre les plantes,
la zoologie les animaux, la chimie les réactions chimiques, la
physique les phénomènes physiques
A chaque science
son objet d'étude, lequel est une partie du monde où nous
vivons. Pour la gastronomie moléculaire, cette partie du monde
est la cuisine (et, un peu, la dégustation). Partie importante,
si l'on songe que chaque foyer, si petit qu'il soit, a toujours une cuisine
! Il fallait bien une science pour en explorer les mystères.
Science, ai-je dit : qu'est-ce que la science ? La science est cette activité
qui observe les phénomènes et qui cherche à les comprendre.
Pour la gastronomie moléculaire, il s'agit de chercher les mécanismes
des transformations culinaires, lesquelles sont essentiellement de nature
chimique, physique ou biologique. La méthode d'étude que
pratiquent les chercheurs est ce que l'on nomme la méthode expérimentale,
qui procède de la façon suivante : partant d'un phénomène
(les soufflés gonflent), on effectue des mesures pour caractériser
le phénomène ; puis, sur la base de ces mesures, on cherche
une théorie (on se demande si les soufflés gonflent parce
que les bulles d'air des blancs en neige se dilatent) ; puis on cherche
à réfuter la théorie, soit par le calcul, soit par
des expériences (on calcule très facilement que, si les
soufflés gonflaient en raison de la dilatation des bulles, le gonflement
ne serait au maximum que de 20 pour cent) ; sur la base des réfutations
effectuées, on change la théorie ou on l'affine (les soufflés
gonflent surtout en raison de l'évaporation de l'eau), et on continue
à chercher des réfutations.
On le voit, la science n'est jamais satisfaite d'elle-même, parce
qu'elle sait que toute théorie est fausse, ou, du moins, que toute
théorie ne décrit qu'imparfaitement les phénomènes.
Et c'est parce qu'elle " tient le probable pour faux jusqu'à
preuve du contraire " que la science évite le dogmatisme,
le contentement de soi, l'aplomb de la certitude.
A bas les idoles
La cuisine, au moins pour sa composante technique (j'ai suffisamment crié
que la cuisine, c'est de l'amour, de l'art et de la technique), est étudiée
par la gastronomie moléculaire de deux façons, parce que
les recettes, transmises par écrit ou oralement, ont deux aspects:
la recette donne une défi- nition (un pot-au-feu, dans le principe,
s'obtient par chauffage de viande dans l'eau), d'une part, et des "
précisions ", d'autre part (ce que je nommais naguère
des dictons, tours de main, pratiques, on dit
). Du coup, la gastronomie
moléculaire doit comprendre les définitions, et tester les
précisions. Ces études conduisent évidemment à
réfuter les grands auteurs du passé: Marin, Carême,
Escoffier, Nignon, Gouffé
La science serait-elle alors iconoclaste?
Oui, d'une certaine façon: les faits sont les faits, et les erreurs,
même proférées par les plus grands des cuisiniers
du passé, sont des erreurs. Estce pour autant que nous cesserons
d'admirer les grands du passé? Certainement pas! L'illustre chimiste
Antoine-Laurent de Lavoisier, le père de la chimie moderne, a cru
que tous les acides contenaient de l'oxygène, et l'on sait aujourd'hui
que ce n'est pas vrai (l'acide chlorhydrique, par exemple, ne contient
que de l'hydrogène et du chlore); pour autant, les chimistes ne
cesseront pas d'admirer Lavoisier, individu à la pensée
remarquablement lucide, claire, intelligente, qui ne s'est trompé
(dans quelques cas), que parce qu'il défrichait un pays broussailleux.
N'importe qui, sans la carte du pays chimique que nous a légué
Lavoisier, ce serait sans doute trompé bien plus que lui, et bien
d'autres, à son époque, n'ont pas obtenu les résultats
qui lui sont dus. J'en reviens à la gastronomie moléculaire
: ce n'est pas parce qu'elle remet en question des idées du passé,
qu'elle montre des erreurs, qu'elle est une entreprise de " déconstruction
". Au contraire : c'est une entreprise de rénovation, telle
qu'il y aurait dû en avoir depuis longtemps !
Rénovation d'un héritage
Du coup, la question est posée : si nous apprenons à faire
des soufflés plus gonflés que par le passé, des mayonnaises
avec des goûts différents, des mousses plus légères,
des gnocchis mieux cuits, des mousses au chocolat sans uf, et ainsi
de suite, nous risquons de modifier la cuisine française. Est-ce
bien raisonnable ? Je vous propose de considérer que la cuisine
française, la grande cuisine française que nous envient
tant d'autres états, est comme la maison de nos aïeux. C'est
une superbe bâtisse
dépourvue du confort moderne. Pas
de salle de bain, des toilettes au fond du jardin, un antique poêle
à bois
Devons-nous conserver la maison en l'état,
même si les autres nous l'envient? Il serait irresponsable de vendre
la maison: nous la regretterions tout le reste de notre vie. La démolir,
aussi, serait une façon de perdre toute l'intelligence qui s'y
trouve: par exemple, ces murs épais, en pierre, nous protègent
mieux du froid en hiver et de la chaleur en été que des
parpaings doublés d'amiante. Nous devons conserver la maison, mais
nous devons l'aménager, pour y vivre mieux que n'y vivaient nos
aïeux (en raison du manque d'hygiène et de mille autres raisons,
leur espérance de vie était bien inférieure à
la nôtre, leur vin plus souvent piqué, leurs fruits fréquemment
tavelés, leurs ufs moins frais
). J'arrive donc à
la grande question : que pouvons-nous transformer sans le regretter plus
tard ? La question s'impose avec urgence, car, si nous ne la considérons
pas, nous risquons de faire des modifications regrettables. En revanche,
nous ne devons pas remettre à un futur trop éloigné
les travaux, sans quoi elle s'effondrera.
Retour en cuisine
Chacun a compris où je voulais en venir. Les cuisiniers créateurs
(les " cuisiniers artistes ") ne m'ont pas attendu pour changer
la cuisine française, et même les " cuisiniers artisans
" y sont allés de leurs changements: personne ne pratique
plus les crèmes anglaises comme Auguste Escoffier, parce que le
nombre de jaunes d'ufs au litre leur semble excessif. Bref, nous
avons tous " bidouillé " la maison des aïeux sans
chercher à en avoir une idée d'ensemble. N'est-il pas temps
de poser la question : que pouvons-nous transformer? Que devons-nous conserver?
Poser ces questions systématiquement, institutionnellement, c'est
la seule façon de transformer en connaissance de cause. Connaissance
de cause : c'est ainsi que la cuisine est belle !
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