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" L'innovation pour l'innovation ne vaut rien, en cuisine comme ailleurs et la maîtrise du goût doit être le seul objectif des cuisiniers ". Ce mois-ci, je vous entretiens du séminaire de gastronomie moléculaire sans vous en entretenir. Je m'explique. Vient d'être publié par le New York Times un article qui dit, de la première à la dernière phrase, sans discontinuer, que la créativité culinaire est morte, en France, que l'Espagne, au contraire, est la terre de la cuisine. C'est dit, répété et cette antienne n'est pas nouvelle : périodiquement, les journaux américains et pas seulement eux, noircissent du papier avec ces idées trop rebattues pour être vraies. Naturellement, il ne faut pas s'émouvoir et les mauvais articles de journaux n'engagent que ceux qui y croient. Les mots passent et la réalité reste. La réalité, c'est qu'aucun autre pays que la France ne dispose de séminaires de gastronomie moléculaire, où des cuisiniers de plus en plus nombreux viennent partager leurs expériences techniques. Naturellement, la technique n'est qu'un aspect de l'artisanat et de l'art culinaire, mais sans technique, pas d'expression artistique ! Amour et art Ce qui m'amène à affirmer que l'art culinaire existe et qu'il ne faut pas le confondre avec l'art. Expliquons. On peut faire à manger pour un, pour dix, pour cent ou pour mille personnes, en reproduisant ce qui s'est toujours fait : cassoulet, choucroute, baeckeofe, bourride, fougasse, ou même entrecôte grillée avec des frites, omelette au fromage, osso-buco Le cuisinier est alors celui qui reproduit un objet classique, connu ; éventuellement il le remanie un peu. C'est de l'artisanat. Et puis il y a des cuisiniers " inspirés ", dont l'objectif est de rêver à des mets qui n'existent pas, à utiliser les aliments pour en faire des uvres, qui exprimeront un sentiment, qui susciteront une émotion, que sais-je ? Leur objectif n'est pas d'emplir le ventre de leurs hôtes, et ils font de l'art culinaire. De ce fait, les expressions telles que " les arts culinaires " semblent suspectes. Pourquoi ce pluriel ? En musique, par exemple, parlerait-on des arts musicaux ? Non. Il n'y a qu'un art musical et, de même, il n'y a qu'un art culinaire. L'objectif de l'artiste est-il d'être " créatif "? Ce mot est à la mode, imposé par la publicité et je peux m'empêcher de le trouver un peu snob et nuisible : il engendre des catégories, de ceux qui seraient créatifs et les autres. Mais passons. La créativité Confondre la mise au point de techniques nouvelles avec la créativité, c'est donc faire une erreur profonde : c'est aussi la preuve que l'on n'a pas compris l'essentiel de la cuisine, à savoir qu'en cuisine, tout est une question de goût. D'où une idée supplémentaire : l'art culinaire, ce n'est pas de faire de belles assiettes, avec une petite branche de persil sur un bord, une larme de sauce en forme de virgule dans un coin de l'assiette, un échafaudage d'ingrédients choisis pour leur forme ou leur couleur. Tout cela n'est que de l'apparence, car la cuisine, c'est surtout le goût. Oui, l'aspect visuel compte, et les mêmes aliments arrangés avec goût dans l'assiette sembleront meilleurs, mais, en bouche, il y aura aussi cette appréciation des odeurs et des saveurs, l'appréciation de la texture, l'appréciation de l'association de chacun de ces trois éléments avec les deux autres, l'harmonie globale. Celui qui oublie que la créativité culinaire doit surtout se préoccuper de cela n'a rien compris à la cuisine. Le travail du sucre tiré ou filé, ce n'est pas de la cuisine, mais une activité qui s'apparente à la sculpture. Les séminaires de gastronomie moléculaire, en ne se préoccupant que des aspects techniques de la cuisine, sont donc des " pousse au crime " : il faut dire aux cuisiniers qui y viennent, à ceux qui s'y intéressent, que, derrière, le véritable travail culinaire reste à faire. Derrière, il faut chercher les harmonies, les sensations. On veut saler une viande ? Il y a une technique saine pour le faire bien, mais la question qui est posée, en fait, c'est : pourquoi saler une viande ? Cet exemple est choisi à dessein. Pourquoi saler une viande ? La question semble presque idiote, car on sale une viande pour qu'elle soit salée, n'est-ce pas ? Pas tout à fait. D'abord, tous les cuisiniers savent qu'une soupe de légumes non salée, même confectionnée avec de bons légumes, n'a pas beaucoup de goût. On y met un peu de sel et, miracle ! Elle prend du goût. Il n'est pas inintéressant de savoir que le sel, en se liant à l'eau de la soupe, favorise la libération des molécules qui se lient mal à l'eau. Or les molécules odorantes sont précisément des molécules volatiles, qui se dégagent facilement de l'eau pour aller dans l'air, gagner les récepteurs olfactifs du nez. Autrement dit, saler une soupe lui donne plus de parfum. Sur l'exemple du sel La question du goût Ah, j'y pense: j'ai parlé ici de cuisine commerciale, de restaurants réservés à quelques dizaines de convives, mais je n'oublie pas que j'écris dans La Cuisine Collective. Ce que j'ai dit vaut aussi pour les cuisiniers des écoles, des hôpitaux, des entreprises Et je ne doute pas que ces cuisiniers soient, comme en restauration commerciale, selon leur tempérament, des artisans ou des artistes, je ne doute pas qu'il y ait dans leur cuisine autant de créativité. Les contraintes, seulement, sont différentes ; un violon n'est pas un violoncelle. Pour autant, le violoncelliste peut émouvoir autant que le violoniste. Et c'est ainsi que la cuisine est belle ! |