La Cuisine Collective Magazine
[ Février 2010 - N°228 ]
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Bilan de cuisine
Physico-chimiste à l'INRA | Hervé This | Novembre 2003

On court, on court… Et l'on ne prend pas le temps de se mettre un pas en arrière de soi-même, pour savoir où l'on va, si les moyens utilisés pour y aller sont les bons… Ce mois-ci, faisons un bilan. Où en est la cuisine française ? Où va-t-elle ? Où peut-elle aller ? Premier coup d'œil, dans le monde. Il y a les pays industrialisés et les pays en voie de développement. Dans les premiers, le principal bouleversement que nous devions considérer est le suivant : nous sommes les premières générations n'ayant pas souffert de la faim ; ayant à suffisance (pas tous, toutefois), la qualité nous préoccupe plus que la quantité. Dans les pays en développement, en revanche, la cuisine est hélas restée ce qu'elle était, des deux points de vue, quantitatif et qualitatif.

Pour parler de cuisine, de qualité, de métier, il faut qu'il y ait quelque chose à cuisiner. Regardons de plus près ces pays où les denrées sont abondantes et où il s'agit de les transformer en plats. Des cultures dont la cuisine était rudimentaire en sont aujourd'hui dotées et de nombreux cuisiniers étrangers ont à cœur de rénover des mets délabrés, de mettre en valeur leur culture alimentaire. Le goulasch peut être mauvais ? Je peux l'attester, mais un artiste peut aussi en faire une œuvre remarquable. La friture à l'huile d'olive peut être redoutable ? Elle peut aussi conduire à des mets délicieux. Et ainsi de suite.

En France, aussi, l'entreprise de rénovation est en cours. La gastronomie moléculaire, que la rédaction du journal m'invite chaque mois à présenter, en évoquant le Séminaire mensuel que nous tenons à Paris (entrée libre, de 16 à 18 heures, c'est-à-dire entre les services, pour tous ceux qui veulent travailler… en plus de leur travail), veut contribuer à cette rénovation. Notre discipline est si active que les manifestations se multiplient: journées françaises, séminaires, ateliers, projets, dictons et plats patrimoniaux… Je vous propose ce mois-ci une sorte de visite guidée, en espérant que vous trouverez votre bonheur dans une des possibilités maintenant offertes… par l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), puisque, il faut le dire, c'est dans ce cadre de service public que s'effectuent tous ces travaux.

Des réunions exceptionnelles
D'abord, les International Workshops on Molecular Gastronomy N. Kurti: nous les avons créés en 1992 avec le physicien Nicholas Kurti, décédé en 1998. Il s'agit, tous les deux ans environ, de réunir en Sicile, pendant quelques jours, des cuisiniers et des scientifiques du monde entier, pour des travaux (en anglais) de gastronomie moléculaire. Il s'agit d'ateliers et non de conférences et le nombre est nécessairement limité, puisqu'il s'agit de discussions entre spécialistes. On y discute des " définitions " données par les recettes (définition du bouillon: mettre de la viande dans de l'eau et chauffer) et des " précisions ", que sont les dictons, tours de main, pratiques, habitudes, on-dit (par exemple, dans la confection d'un bouillon, il faut partir à l'eau froide, il ne faut couvrir qu'à moitié, le bouillon est meilleur dans une marmite en terre…). Ces Workshops ne peuvent accueillir qu'un nombre limité de participants. Aussi avons-nous dû organiser des Journées françaises de gastronomie moléculaire. Celles-ci se tiennent tous les ans, dans une université de Paris ou des environs, souvent un samedi du mois d'avril ou de mai. Le nombre de participants n'est pas limité… mais il faut reconnaître que le niveau scientifique a généralement été élevé.

Des rendez-vous réguliers
Autre événement annuel: le Séminaire extraordinaire de gastronomie moléculaire. Pour l'évoquer, il faut arriver au Séminaire de gastronomie moléculaire, mensuel, qui fait généralement l'objet de cette chronique. Dans ce séminaire, nous examinons un thème par mois (la cuisson en croûte de sel, la fissuration des macarons, le sel sur les viandes grillées, la cuisson des champignons sauvages, le battage des blancs en neige…), nous discutons de protocoles expérimentaux qui visent à répondre à des questions techniques (par exemple, le sel entre-t-il dans la viande que l'on grille?) et nous rapportons les expériences qui ont été faites pour étudier ces questions (le sel mis sur un steak en début de grillage n'entre pas dans la viande, les aliments cuits à la vapeur, dans un couscoussier, ne sont pas salés si du sel est mis dans l'eau de cuisson…). Ce Séminaire se tient maintenant depuis deux ans et il ne cesse d'attirer des professionnels attentifs. Ses comptes rendus sont envoyés dans le monde entier, gratuitement, seulement par courriel, à tous ceux qui les demandent. Sauf en cas d'" incendie " (et il y en a eu, depuis le début de cette chronique!), je présente ici les principaux résultats des séminaires. Comme un séminaire mensuel risque de ronronner, il faut lui adjoindre des événements : ce sont les séminaires extraordinaires qui, au lieu de durer deux heures, durent toute une journée. Le premier, il y a deux ans, fut consacré aux matériels culinaires ; le deuxième, l'an passé, a été consacré aux dénominations de plats. Le troisième ?

Comme le séminaire de gastronomie moléculaire a sa destinée en mains, ce seront les participants du prochain séminaire qui détermineront le thème. Ah, j'oubliais une chose très importante: l'éloignement (de Paris) n'est pas une véritable excuse pour ne pas participer aux Séminaires de gastronomie moléculaire. Un professionnel qui ne peut se rendre à nos rencontres peut parfaitement, sur la base des comptes rendus, décider de faire des expériences dont il m'envoie les résultats, pour que ceux-ci soient discutés aux séminaires et inclus dans les comptes rendus.

Des actions dans l'Education nationale
En même temps que ces séminaires ont commencé une action nationale, dans l'Education nationale: les Ateliers expérimentaux du goût. Il s'agit d'ateliers, c'est-à-dire que des professeurs (ou n'importe quel adulte) peuvent se procurer des protocoles expérimentaux et des fiches pédagogiques, gratuitement sur Internet (http://crdp.acparis. fr/artsculture/gout.htm) et, avec des enfants, effectuer des expériences qui montrent… combien la cuisine est belle, avec ses extraordinaires transformations: un blanc d'œuf, transparent et jaune, devient blanc quand on le fouette (pourquoi?), de la levure dans de la pâte à pain la fait gonfler (dans quelles conditions?)… Initialement, ces ateliers ont été créés pour des élèves de plus de sept ans… mais des professeurs de maternelle les ont mis en œuvre avec des enfants! Et des professeurs d'autres pays (Allemagne, Italie, Espagne, Canada, Suisse, Belgique) les ont repris pour leurs écoliers.

Ces premiers ateliers ont été accompagnés d'autres projets, mis en œuvre dans des classes. Par exemple, le projet Dictons et plats patrimoniaux propose un projet pluridisciplinaire, où les professeurs de collèges évoquent des phénomènes culinaires, tout en constituant une banque de données de dictons culinaires. Recueillons-les avant qu'ils ne se perdent ! Le projet Explorations expérimentales du goût est un prolongement des ateliers expérimentaux du goût, mais pour des élèves plus avancés. Souvent, il rejoint les T.P.E. et TIPE, travaux personnels encadrés que font les élèves en classes de Première, de Terminale, ou de préparation aux concours des grandes écoles d'ingénieur. A noter que le gonflement d'un soufflé a été le sujet d'un problème de physique, au Concours des écoles des Mines et que l'évaporation de l'eau, en cuisine, a fait le sujet du baccalauréat, l'été dernier.

Et dans les lycées hôteliers
Il ne faut surtout pas oublier de mentionner une autre action, qui, cette fois, concerne spécifiquement les établissements d'enseignement culinaire (lycées hôteliers, lycées professionnels, centres de formation des apprentis…): les Ateliers de gastronomie moléculaire. Ce sera l'occasion de revenir à la question : où va la cuisine ? Ces ateliers ne se confondent pas avec les ateliers expérimentaux du goût. Ils sont un moyen d'introduire de la recherche dans les lycées d'enseignement culinaire et, surtout, d'enseigner des vérités passées à l'épreuve des faits. La situation classique (je caricature, pardon à tous les professeurs qui font bien leur métier et je sais qu'ils sont nombreux!) est la suivante: un élève entre dans un établissement d'enseignement culinaire, on lui dit de ne pas couvrir la casserole où cuisent des haricots sous peine de les voir jaunir ou de toujours démarrer les bouillons à l'eau froide, ou de ne pas trop battre les blancs d'œufs qui feront un soufflé, ou de saler la viande avant de la griller… que sais-je? Cet élève fait ce qu'on lui dit, le retient et, plus tard, quand il exerce son métier, il fait ce qu'on lui a appris: il ne met pas de couvercle sur les haricots, il démarre son bouillon à l'eau froide… Pourtant les travaux expérimentaux effectués dans le cadre des Séminaires, par exemple, ont bien montré que les haricots ne sont pas moins verts avec un couvercle qui économiserait de l'énergie ou que les soufflés gonfleraient mieux si les blancs étaient en neige ferme… Il faut une autre méthode. Celle qui est proposée par les ateliers de gastronomie moléculaire consiste à mettre les élèves en situation de recherche: au lieu d'asséner des faits, faisons comparer aux étudiants des haricots dans deux casseroles, l'une couverte et l'autre non. Une fois en situation professionnelle, que feront des élèves qui auront suivi un tel cursus? Ils feront ce qu'ils ont appris: de la recherche! Et c'est ainsi que progressera la cuisine française, par la recherche de vérités techniques, sur la base desquelles des idées artistiques pourront fiablement s'ériger. Je suis très heureux de vous signaler que, à la fin de l'année scolaire 2002-2003, un atelier de gastronomie moléculaire se créait, chaque semaine, dans un établissement français. Quelle vigueur de notre système d'enseignement! Signalons également que les protocoles, résultats, débats autour de ces ateliers sont également accessibles librement, sur simple demande: tout se fait, à nouveau, par e-mail. Ah, j'oubliais ce qui est peut-être l'essentiel : des groupes de travail, mis en place par l'inspecteur général Christian Petitcolas, ont révisé les référentiels et mis l'enseignement culinaire sur une piste qui me semble tout à fait favorable. Abattues, les dénominations fautives de " cuisson par concentration " ou de " cuisson par expansion ", par exemple! Il est à signaler, d'ailleurs, que le combat qui a conduit à ces rénovations est né dans La Cuisine Collective.

La recherche, en soutien de l'enseignement
Mon ami Pierre Gagnaire, pour lequel j'ai la plus grande admiration, parce qu'il ne cesse de penser à l'art culinaire et que, en conséquence, son talent est immense, raconte dans le livre qu'il vient de publier (Sucré-salé, avec des photographies de Jean-Louis Bloch-Lainé et des textes de François Simon et Benedict Beaugé, éditions de la Martinière) qu'il s'est mis à aimer la cuisine le jour où il a cessé d'être condamné à la répétition. Ce qui nous unit, c'est cela: la recherche. Scientifique pour la gastronomie moléculaire, artistique pour sa part. Sur l'exemple d'Edmond Roudnitska, créateur de parfums (on lui doit notamment Femme de Rochas, Diorama de Dior, L'eau de Hermès, Eau sauvage de Dior…) qui publiait ses recherches sans chercher à conserver de petits secrets, nous avons entamé une collaboration que je suis heureux d'annoncer ici: chaque mois, la gastronomie moléculaire tend une idée à l'artiste et le cuisinier élabore des mets nouveaux, qui font usage de l'idée technologique. Le résultat du travail est donné à tous, sur le site Internet de Pierre Gagnaire. Il ne s'agit pas, dans cette occurrence, de parler à des nantis: n'importe qui pourra, s'il le souhaite, exécuter en cuisine collective le " chocolat Chantilly " (une mousse de chocolat, sans œuf) ou les " demiglaces de légumes ". La question n'est pas l'argent, mais la volonté.

Terminons cette chronique en parlant de recherche. Il n'est pas anodin que le gouvernement ait pu décider de réduire de 30 %, au début de l'été, les crédits alloués à la recherche scientifique, il n'est pas anodin que les facultés des sciences se vident de leurs étudiants… et il n'est pas anodin que les jeunes soient moins nombreux à se diriger vers des études culinaires. Manifestement, les jeunes ne veulent plus s'engager dans des études longues, au risque d'être sans emploi et ils ne veulent pas non plus se diriger vers des métiers très prenants et médiocrement payés: comment leur en vouloir?
Une lueur d'espoir, dans tout cela? Il y en a mille. Si la cuisine évolue, si elle n'est plus une fastidieuse répétition, mais une recherche permanente, si la cuisine s'allie à la science et à la technologie pour se transformer, si - sans perdre en qualité - elle se donne des conditions d'exercice moins pénibles, si elle identifie un idéal clair, si, construite sur des bases techniques stables, elle se focalise davantage sur ses composantes artistiques et culturelles, si elle comprend plus explicitement qu'elle est d'abord amour de ceux que l'on nourrit, alors elle sera vraiment belle!


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