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La plupart des cuisiniers ont l'habitude de saisir la viande jusqu'à obtenir une sorte de croûte en surface. Cela permettrait d'obtenir un rôti bien juteux et goûteux à l'intérieur. Un autre truc consiste à démarrer la viande bouillie à l'eau froide de façon à en faire sortir les sucs et parfumer ainsi le jus de cuisson. Ces idées, qui remontent très loin dans l'histoire, sont tellement ancrées dans la culture professionnelle qu'elles sont enseignées dans les écoles et les lycées hôteliers. Or ces théories sont fausses. Hervé This est en partie responsable de cette remise en question. Il a mené des expériences suite à la lecture d'un livre référence dans la profession. Il revient aujourd'hui sur ces sujets convaincu que l'enseignement doit se reformer culturellement en se basant non pas sur des intuitions mais sur les acquis scientifiques les plus modernes. Le branle-bas de cuisson. Vous vous souvenez que je vous ai promis de faire ici le compte rendu des Séminaires de gastronomie moléculaire. Plusieurs mois de suite, j'ai dû déroger, mais, le mois dernier, j'y suis parvenu, et je vous ai raconté comment les professionnels de divers horizons qui se retrouvent à l'Ecole Supérieure de Cuisine Française, chaque troisième jeudi du mois, ont exploré les odeurs de cuisson du chou-fleur. Ce mois-ci, ma promesse voudrait me pousser à vous raconter un autre séminaire, mais les événements en ont décidé ainsi : la rédaction de La Cuisine Collective a entendu parler d'un bouleversement de l'enseignement culinaire dont j'étais en partie responsable, et elle m'a demandé de ne pas laisser les lecteurs de la revue à l'écart de cet événement. Donc, je repousse le compte rendu de séminaires et je raconte ce que je dois. Tout a commencé avec mes expériences sur la cuisson des
rôtis. J'avais lu dans un livre intitulé La cuisine à
l'usage des familles, par la Société des cuisiniers de Paris
(le livre de la profession), Eyrolles, Paris (sans date), p. 414 : "
Les viandes noires demandent à être saisies, c'est-à-dire
soumises à l'action d'une chaleur assez vive pour se trouver rapidement
enveloppées d'une couche rissolée et résistante qui
forme barrière et s'oppose à la sortie du jus. Ce résultat
obtenu, l'intensité calorifique doit être diminuée
pour faire place à une chaleur moins forte, mais soutenue, à
une chaleur pénétrante, qui, progressivement, s'insinue
dans les couches intérieures de la viande. Si la chaleur de début
était maintenue, l'enveloppe rissolée se transformerait
en une croûte brûlée, qui ferait obstacle à
cette pénétration. L'extérieur de la pièce
serait carbonisé, et l'intérieur resterait à peu
près cru. Dans un rôti bien conduit, il se produit le même
phénomène que dans une viande grillée : la chaleur
périphérique gagne en profondeur par étapes successives,
refoulant le jus vers l'intérieur, jusqu'à ce que celui-ci,
frappé de tous côtés, s'échauffe et devienne
à son tour un agent de cuisson. Il n'en est pas de même en
ce qui concerne les rôtis de viandes blanches, dont les sucs existent
à peine ou se présentent sous forme de jus gélatineux
". Et puis, ne parle-t-on pas de cautérisation des viandes saisies
? De croûte qui retiendrait le jus ? Par exemple, Et puis encore, ne fait-on pas reposer le rôti après le
rôtissage afin que les jus qui ont afflué à cur
puissent se redistribuer dans l'ensemble de la viande ? Ces idées que propagent les praticiens figurent dans les manuels
qui sont utilisés par tous les jeunes cuisiniers en formation.
Et c'est ainsi que l'on parle de cuisson par concentration, cuisson par
expansion ou par extraction (selon les auteurs), et de cuisson mixte. Mettons donc les choses à plat, et regardons ce qui est dit dans
les établissements d'enseignement culinaire à propos de
cuisson, c'est-à-dire - insistons - du cur du métier
de cuisinier. On enseigne (pour encore peu de temps, j'espère)
qu'il existe trois types de cuisson : la cuisson par concentration, la
cuisson par expansion (certains disent extraction), et les cuissons mixtes.
Des expériences simples montrent que cette théorie est fausse.
Et c'est parce que je le répète dans les lieux les plus
variés que le milieu de la cuisine s'agite. Quoi, on enseignerait
des choses fausses depuis des décennies ? On me demande des comptes,
je les donne, et la communauté des cuisiniers et des enseignants
prépare un changement merveilleux : se rapprocher des faits, des
expériences, et Commençons par la cuisson dite par concentration. La pièce de buf rôtie au four en est le prototype, et, dans les manuels d'enseignement de la technique culinaire, on représente un cercle (le périmètre du rôti), avec quatre flèches dirigées vers le centre du cercle. Dans certains cas, des phrases qui accompagnent le schéma disent que les saveurs se concentrent dans la viande. Commençons par une précision : la saveur n'est pas le goût, mais seulement la perception que donnent les papilles gustatives (on devrait dire " sapictives "), ces zones rondes de la langue qui nous disent qu'un aliment est salé, par exemple. Regardons-y maintenant de plus près. Une autre preuve ? Je vous ai dit que la viande était un corps plein d'eau (de jus, si vous préférez). Comme un ballon d'enfant plein d'eau, ou une éponge pleine d'eau. Que se passe-t-il quand on presse une éponge ? L'eau en sort. Et quand on cherche à comprimer un ballon ? Des protubérances se forment entre les doigts. Car, je le répète, l'eau est incompressible (ce qui permet, tous les garagistes le savent, de faire fonctionner les vérins hydrauliques). Donc le jus ne peut pas se concentrer Une autre expérience simple montre que les jus sortent de la viande en cours de cuisson : pesez la viande avant et après la cuisson. La perte de masse résulte de la perte de jus. De plus, une expérience toute simple montre que la viande perd du volume (son jus) en cours de cuisson : utilisez un récipient (par exemple un verre doseur) où vous placez la viande, et mesurez la quantité d'eau à ajouter pour recouvrir la viande et atteindre une graduation du récipient ; puis sortez la viande, cuisez-la et, une fois la cuisson effectuée, remettez la viande dans l'eau : vous verrez qu'il faut alors ajouter de l'eau pour atteindre la graduation choisie. C'est la preuve que la viande a moins de volume après qu'avant la cuisson. Et, enfin, pour les très courageux bien outillés, il restera
l'expérience compliquée qui consiste à doser la teneur
en eau d'un cur de rôti de buf avant et après
cuisson. L'expérience montre que, pour le cur, rien ne change. La preuve ? Une fois la viande rôtie, éliminez la couche
superficielle brunie, et goûtez la partie interne : elle n'a pas
ce goût de viande rôtie (pour la même raison, le sel
n'entre pas dans un steak que l'on grille). Hélas, ils ne s'en tireront pas ainsi. Une substance est concentrée quand il y en a beaucoup dans un petit espace. Et la chaleur dans la viande ? Cette fois, il suffit d'un thermomètre qui mesure la température de la viande à cur : elle atteint péniblement 60 °C, alors que la température du four est supérieure à 150 °C. Donc, pas de concentration de chaleur dans le rôti de buf. Finalement, pas de concentration de goût, pas de concentration
de jus, pas de concentration de chaleur. Il n'y a concentration de rien,
dans la cuisson par concentration. Il est temps d'abandonner ce terme
qui fausse les idées des cuisiniers, et les empêche de bien
penser la cuisine qu'ils font, afin qu'ils la fassent encore mieux. Et,
surtout, il est très urgent de cesser d'enseigner des choses fausses
aux jeunes : si nous voulons faire demain un monde meilleur, c'est en
aidant les jeunes à aimer leur métier, un métier
facile à comprendre, un métier raisonnable, un métier
sain, parce que sainement enseigné, non ? Et, là encore, les expériences montrent que les deux termes sont fautifs. Autrement dit, la théorie est fausse. Reprenez par exemple l'expérience de mesure du volume donnée précédemment pour de la viande bouillie, et vous constaterez que la viande bouillie occupe moins de volume après qu'avant cuisson. Donc il n'y a pas d'expansion de la viande qui est bouillie. D'ailleurs, il est exact que le bouillon est enrichi du jus sorti de la viande, mais ce jus a changé, lors de la cuisson : ce qui caractérise cette cuisson, c'est le fait que le jus dilué a réagi chimiquement et a pris un goût intéressant. La preuve ? Comparez l'eau obtenue par dissolution puis filtration à partir de viande hachée, et le bouillon obtenu par cuisson de la même viande hachée : rien à voir ! Ce n'est donc pas l'extraction qui est importante, mais la réaction chimique qui fait le bon goût du bouillon. Et puis, enfin, chacun peut tester la théorie de l'albumine qui coagulerait en surface : il suffit de prendre deux casseroles identiques, d'y mettre la même quantité d'eau dans chaque. On porte à ébullition la première casserole, et on laisse froide la seconde. Puis on plonge la même quantité de la même viande dans chacune des casseroles, et on pèse la viande toutes les minutes, pendant la première heure, puis toutes les dix minutes ensuite, pendant la durée réglementaire de la cuisson du bouillon. Selon la théorie de l'albumine qui coagule en surface, la viande
qui est mise dans l'eau bouillante devrait peser plus lourd que l'autre
mais l'expérience prouve que c'est l'inverse (voir schéma
ci-dessous). La cuisine peut devenir encore plus belle Bien sûr, on serait tenté de dire " avec caramélisation " et " sans caramélisation ", mais attention : contrairement à ce qui a été dit, le brunissement des viandes ne résulte pas d'une caramélisation, réaction chimique qui concerne les sucres. Ici, c'est une réaction chimique entre les acides aminés et les sucres, une réaction très différente, comme le montre l'expérience toute simple qui consiste à chauffer un sirop où l'on a mis un cube de viande : la viande brunit avant le sirop, ce qui prouve que les deux réactions sont différentes. Il ne faudrait pas dire non plus " cuisson avec oxydation "
et " cuisson sans oxydation ", car, là encore, on irait
si loin qu'on franchirait la frontière de l'exactitude. Non, restons
simplement à ce brunissement que l'on observe ou que l'on n'observe
pas. Chacun a des yeux pour regarder, et les jeunes y trouveront mieux
leur compte. Je ne réclame pas, évidemment, que l'on aille résoudre des équations pour cuire un poulet, et je ne suis pas insensé au point de penser que la technique culinaire soit l'essentiel de la cuisine : la physique et la chimie n'ont rien à dire du choix que font de très grands cuisiniers d'associer de la mangue à du pamplemousse, et du veau avec du saumon et de l'estragon, par exemple. Autrement dit, je sais que la cuisine, l'art culinaire, c'est surtout cette forme de sensibilité sublime qui conduit à des choix esthétiques, et aussi cet amour du prochain qui doit emplir le cur de celui qui cuisine. Oui, je le sais, mais la sensibilité ne perd rien à comprendre, et à juger sainement. Un soufflé qui allierait artistiquement du pamplemousse et de la mangue ne serait pas un soufflé s'il ne gonflait pas ; il resterait une crêpe minable ! Il faut que la technique soit bien établie pour que l'art s'exprime, il faut que les doigts sachent tenir le pinceau pour que le peintre dessine les arbres, il faut que le musicien sache poser ses doigts sur les touches pour qu'il exprime du sentiment quand il exécute une uvre. Une dernière remarque : la science risque-t-elle de faire perdre la poésie de l'acte culinaire ? Ce n'est pas parce que l'on sait pourquoi la lune brille que l'on est moins amoureux quand on va se promener au clair de lune. Et c'est ainsi que la cuisine est vraiment belle !
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