|
Peut-on cuire sans chauffer ? A l'heure où
se mitonne une modification des référentiels de CAP cuisine,
je propose ce mois-ci d'examiner une question fondamentale : qu'est-ce
que cuire ? Nous avons intuitivement le sentiment qu'il faut chauffer
l'aliment pour qu'il cuise, mais les apparences sont trompeuses. Nous
verrons ici que l'idée " cuire = chauffer " se discute,
et nous lancerons une grande consultation sur la terminologie culinaire.
Commençons par voir que l'on peut chauffer sans cuire : prenons
de l'eau, et chauffons-la jusqu'à ce qu'elle bouille ; puis laissons-la
refroidir. Certes, elle a été chauffée, mais elle
n'est pas cuite pour autant, puisqu'elle est dans un état analogue
à l'état initial. D'ailleurs, l'eau que nous utilisons a
déjà été évaporée plusieurs
fois, passant dans le ciel avant de retomber sous la forme de pluie, de
neige
Les partisans du " cuire = chauffer " me diront
peut-être, alors, que l'idée qu'ils soutiennent ne vaut que
pour l'acte de cuire, et non pas le fait d'être cuit, mais l'idée
devient tirée par les cheveux. Pourquoi l'eau n'est-elle pas cuite,
alors qu'elle a chauffé ? Parce que le chauffage n'a pas provoqué
de transformation. Ce serait donc la transformation qui serait le signe
de la cuisson ? Et cuire serait obtenir une transformation des aliments
par le chauffage ?
Cette solution de repli n'est pas parfaite, car si l'on part d'aliments
congelés, à une température de -20 °C, par exemple,
chauffer les aliments de 20 à 40 °C les transforme (ils décongèlent),
mais ne les cuit pas. Puisque ce n'est pas un nombre de degrés
à augmenter qui fait l'acte de cuire, serait ce plutôt une
température à atteindre ? Quelle température alors
? 50 °C? 100 °C? 200 °C? Chaque aliment se transforme à
des températures différentes, et, mieux encore, chaque aliment
peut subir des transformations différentes, selon la température
à laquelle on le porte. Le mode des cuissons à basse température
doit obliger les partisans de l'idée " cuire = chauffer "
à considérer que 59 °C suffisent, puisque cette température,
appliquée suffisamment longtemps, suffit à inactiver les
micro-organismes qui risquent de nous nuire et à dissoudre le collagène
qui fait les viandes dures.
La température de 55 °C serait-elle suffisante pour cuire ?
Ou 59 °C? A ces températures, un uf de poule normal n'est
pas cuit : son blanc et son jaune sont encore liquides. La température
à fixer, pour admettre que " cuire = chauffer " varierait
selon les aliments ? Pourquoi pas
Mais il faudra quand même
savoir que 100 °C ne suffisent pas toujours pour cuire : à
cette température, les ufs de tortue ne coagulent pas, comme
le mentionne justement Jules Vernes dans L'île mystérieuse.
Transformations sans
cuisson
Le terrain étant maintenant dégagé, le chimiste que
je suis vous invite à faire des expériences. Cela tombe
bien : les cuisiniers aussi se raccrochent aux faits. La main, l'il,
l'esprit : voici les outils qui évitent de verser dans les spéculations
théoriques idiotes
mais aussi dans les empirismes réducteurs
et pauvres. Le grand chimiste britannique Michael Faraday, orphelin à
10 ans, fut recueilli par un libraire qui lui apprit la reliure ; il raconta
plus tard qu'il devait ses avancées scientifiques à l'usage
habile de ses mains, appris lors de son apprentissage, et il écrivit
en exergue de son livre intitulé Manipulations chimiques: "
Ce n'est pas assez de savoir les principes, il faut savoir MANIPULER "
(c'est Faraday qui met le mot en majuscule).
Manipuler, expérimenter. Allons-y, passons dans un double laboratoire,
qui réunirait celui du chimiste et celui du cuisinier. Une première
expérience se révèle troublante : quand on verse
un verre d'alcool fort dans un blanc d'uf, ce dernier coagule aussitôt.
On obtient une sorte d'uf poché. La structure microscopique
reste à préciser, mais sans attendre, observons que l'apparence
extérieure est vraiment analogue à celle d'un uf poché.
De même, quand on met un uf frais, cru, dans sa coquille intacte,
dans un verre de vinaigre, on voit la coquille attaquée, et, après
un mois environ, l'uf transformé en une sorte d'uf
dur. Avec des viandes ou des poissons, on obtiendrait le même résultat.
L'uf au vinaigre et l'uf à l'alcool sont-ils cuits
? Si l'on s'accroche à la définition qui impose l'usage
de la chaleur, ces ufs ne sont pas cuits puisqu'ils n'ont pas été
chauffés. Oui, mais s'ils sont pochés ou durs, ils sont
cuits. Alors, crus ou cuits ? Je ne joue pas sur les mots, car les cuisiniers
eux-mêmes parlent de la " cuisson des poissons à la
tahitienne ", effectuée à l'aide de jus de citron vert,
qui transforme le poisson en un produit analogue en tout point au poisson
cuit
sauf en ce qui concerne l'échauffement, qui n'a pas
eu lieu.
Dans le cas du poisson à la tahitienne, le procédé
ressemble à une marinade, mais dans le mot " marinade ",
il y a le mot " mer " : à défaut d'une saumure,
il y aurait immersion de l'aliment dans un liquide. Un solide, pourtant,
a le même effet : dans du sel, la viande durcit en surface, et dans
du sucre, le jaune d'uf est dit " cuit " par les pâtissiers,
sans intervention de chaleur. Enfin, le chimiste a toujours la ressource
de mettre un acide ou une base solides au contact de l'aliment, et il
provoque alors la coagulation. Bref, on peut obtenir le même effet,
avec un liquide ou un solide, et le mot " marinade " ne convient
pas.
Recours à l'étymologie
Cuire : puisqu'il s'agit de mots, consultons les spécialistes de
la langue. Les dictionnaires populaires disent que l'on cuit un aliment
en le chauffant, mais ils sont toujours en retard sur les connaissances.
Par exemple, le mot " albumine " n'a pas toujours existé.
Il a été introduit par un chimiste, M. Fourcroy, en 1792,
dans l'Encyclopédie méthodique: " L'albumine, (mot
nouveau dont l'adoption est fondée sur les raisons exposées
dans un des articles précédents) est une matière
composée organique, fort abondante dans les animaux, et qu'il est
nécessaire de considérer comme formant un genre bien distinct
parmi les composés dus à l'organisation ". Dans cette
chimie débutante, les chimistes - et donc aussi les dictionnaires
- confondaient l'albumine et les protéines.
La cuisine est restée longtemps dans cette erreur, et, même
aujourd'hui, certains livres de cuisine propagent la confusion, parce
qu'ils sont restés collés aux dictionnaires de langue générale,
au lieu d'aller à la source qu'est la science. Bref, l'usage de
dictionnaires populaires pour définir la cuisson ne me semble pas
approprié. Il faut observer les faits. Si le dictionnaire ne suffit
pas, l'étymologie est-elle un recours ? Cuire vient de coquere,
un mot latin qui dérive d'une racine indo-européenne, italo-celtique,
" KweKw ", qui signifie cuire ou mûrir.
La deuxième acception est importante, pour notre discussion, car
elle montre l'importance de la transformation. Pensez par exemple au mot
" précoce ", prae-cox, cuit par anticipation, au sens
moral. Dans d'autres langues, " cuire " et " mûrir
" sont désignés par le même mot, ou par des mots
ayant la même racine " Pâk ". Cuire, mûrir,
digérer, amollir, maturer, faire une révolte, entretenir
Toutes ces acceptions ont la même racine, qui indique toujours une
préparation, physique ou morale.
La leçon est claire : l'étymologie ne cantonne pas le mot
" cuire " dans son acception intuitive de transformer l'aliment
par la chaleur ; elle admet la transformation sans chaleur.
Cuire
par le
froid
Elargir l'acception du mot " cuire " élargit le métier
de cuisinier, au lieu de l'appauvrir en restreignant la cuisson au chauffage.
Par exemple, un jaune d'uf que l'on congèle, puis que l'on
ramène à la température ambiante, change de texture
: cuisson par le froid ! Nous avons déjà considéré
les cuissons par le sucre, l'acide, le sel, les bases (les ufs de
cent ans d'Asie)
Et l'application d'une pression, aussi, tue les
micro-organismes en coagulant les viandes, ufs ou poissons : cuisson
par la pression.
Oui, mais de nombreux esprits seront choqués que l'on puisse cuire
sans chauffer, puisque, pour eux, cuire c'est chauffer. L'autre solution
consiste à inventer un nouveau mot pour désigner toutes
les transformations qui ne résultent pas d'un chauffage. J'ai cherché,
et j'ai trouvé le mot " coction ". On le connaît
déjà dans " décoction ", et il a la même
racine que " cuire ". Je vous le propose : que diriez-vous de
" cuire ", quand il y a de la chaleur en jeu, et de " coction
", quand il n'y en a pas ?
Bien nommer les actes culinaires, n'est-ce pas
ainsi que la cuisine est belle ?
|