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Dans cette chronique, je me limite habituellement à m'émerveiller de la beauté des transformations culinaires, à m'interroger sur leur nature, leur transmission, leur enseignement, leur histoire Toutefois le monde extérieur bruit sans cesse de la guerre en Irak et d'ailleurs, des questions de religion, de Star Académie, du dernier match de football C'est la vie de la cité, notre culture vivante, qui contribue à forger le monde de demain. Tous nos actes nous engagent et contribuent, sans que nous en ayons toujours conscience, à faire notre futur. Un cuisinier de cuisine collective s'évertue-t-il, dans une école, à donner du bonheur aux élèves? On doit le créditer du fait que ces centaines d'enfants peuvent se mettre à aimer l'école. Une équipe de cuisine hospitalière cherche-t-elle à donner de l'amour (sous forme de bonheur gustatif) au personnel de l'hôpital et aux malades? L'équipe soignante supporte mieux les gardes de nuit, trouve du plaisir à rester dans l'établissement, et les malades supportent mieux leur séjour. Je n'en dis pas plus: tous les lecteurs de La Cuisine Collective savent l'importance de leur mission. A ce stade de ma chronique, j'ai déjà manqué à la promesse que j'avais faite à la rédaction du journal: j'ai accepté sa demande, qui était que j'évoque les questions de crédits de la recherche scientifique, que j'explique pourquoi des centaines de directeurs de laboratoires de recherche publique font circuler une pétition et menacent de démissionner et j'ai replongé en cuisine. Allons, un effort. Une pétition pour la recherche Ce qui me semble tout à fait remarquable, dans ce mouvement, c'est que les chercheurs émus ne revendiquent pas des augmentations de salaire (alors qu'à compétence égale, ils sont payés entre deux et dix fois moins que leurs stricts homologues de l'industrie). Ils sont préoccupés du bon fonctionnement des laboratoires publics. D'une part, pour faire fonctionner des outils d'analyse, pour construire des appareils de mesure des phénomènes naturels, pour produire des publications qui rapportent les résultats de la recherche, il faut de quoi payer les fluides utilisés, les matériaux de construction, les entreprises auxquelles on achète des produits et des matériels, des ordinateurs et des réseaux informatiques. D'autre part, pour produire des résultats scientifiques de façon pérenne, il faut accepter de jeunes chercheurs, leur proposer des postes. Au fond, un laboratoire est comme une cuisine : il faut des cuisiniers, et aussi des ingrédients. Sans l'un et sans l'autre, pas de cuisine, pas de science. Or c'est un fait avéré que, l'été dernier, les crédits de la recherche ont été gravement amputés : un tiers en moins, environ, pour les frais de fonctionnement, et des embauches en nombre restreint. Un tiers : c'est considérable ! Des postes en nombre restreint, c'est, à terme, une recherche nationale affaiblie. Habitué, par déformation professionnelle, à me mettre
un pas en arrière de moi-même, je vous propose de chercher
ici, derrière les chiffres, la signification de ce grave "
serrage de ceinture ". Mon analyse est que, si le gouvernement a
décidé cette réduction des frais de fonctionnement
des laboratoires publics, c'est que, représentant la population,
il a jugé que cette réduction était possible. Et
si la France a cru possible une telle réduction, c'est qu'elle
considère que la science est une fioriture, quelque chose que l'on
fait quand on est riche, et que l'on cesse de faire en périodes
de vaches maigres. Là me semble être le nud du problème.
Pour beaucoup de Français, la science ne sert, au mieux, qu'à
envoyer des sondes sur Mars (inutile, n'est-ce pas ?) ou à trouver
de nouveaux médicaments (n'avons-nous pas déjà ceux
qu'il nous faut, à part quelques-uns, n'est-ce pas ?). Nous ne pouvons plus nous passer de science, mais
l'avons-nous jamais pu ? Continuons notre examen : nos vêtements sont faits de fibres artificielles : si l'on en était resté à la laine des moutons et au lin, voire à la soie, beaucoup d'entre nous seraient nus, faute de matériaux pour tisser les tissus. Les " polymères ", naguère abusivement nommés matières plastiques, datent d'un demi-siècle. Ils sont nés dans les laboratoires de recherche en chimie, et l'industrie a rapidement pris le relais. Nos lunettes ou lentilles de contact ? Encore de la chimie. Les prothèses auditives : encore des applications de la physique du solide. Les plombages dans nos dents cariées ? Des amalgames tout chimique où l'on a cherché à supplanter le mercure. Nos dents saines ? Leur état résulte de l'usage de brosses à dent assorties de dentifrices : là encore, il y a eu l'intervention de la chimie des polymères, et de la formulation, bref de la chimie. Et en cuisine ? Nous voyons partout de l'acier inoxydable, qui a heureusement supplanté le cuivre des cuisines d'il y a un siècle : finis les pénibles rétamages ! Nous voyons aussi des plaques à induction (pas assez nombreuses, hélas), qui évitent ces terribles gaspillages d'énergie que sont les brûleurs à gaz, ou les plaques électriques (jusqu'à 80 pour cent d'énergie qui part en chaleur dans la cuisine, quel gâchis !). Et, plus récemment, il y a les codes à barres, les systèmes de traçabilité, qui réduisent à quasi rien des contaminations potentielles, qui permettent de rappeler des denrées dangereuses avant qu'elles ne soient mises en circulation. Et j'en oublie, tels les détergents efficaces, qui permettent l'instauration d'une hygiène jamais vue Cessons cette évocation monotone et concluons : notre monde est aujourd'hui exclusivement fondé sur les applications de la science. Que l'on aime ce monde ou non, que l'on approuve ou non son évolution, il est peu probable que, avec sa population nombreuse (à chacun de réfléchir comment il contribue à l'accroissement démographique de notre petite planète), nous puissions faire marche arrière. En cuisine aussi, d'ailleurs, le phénomène a eu lieu, en raison de l'urbanisation de nos sociétés. Quel cuisinier de cuisine collective pourrait se permettre de battre des blancs d'ufs en neige pour les 200 élèves d'un collège, quel cuisinier accepterait de se rôtir lui-même devant un feu de bois pour faire griller des viandes pour le personnel d'une grosse entreprise ? Là encore, nous devons admettre que nous ne pourrions vivre sans technologie, laquelle est fondée sur la science. Ma conclusion est la suivante : la science est considérée comme une fioriture par une large partie de la population. D'ailleurs, les jeunes ne s'y trompent pas : ils désertent les cursus scientifiques des universités. Pourtant, je profite de l'occasion qui m'est donnée pour crier que la science n'est pas une fioriture, elle est le futur de notre économie, de notre pays. La science est indispensable, et réduire la science, c'est hypothéquer le monde que nous laissons à nos enfants ! Les résultats d'une politique ancienne D'autre part, la science ne fait plus rêver parce que l'on a promis plus que l'on n'a tenu. Faire aimer les sciences aux jeunes, c'est bien, mais leur laisser croire qu'ils pourront tous devenir chercheurs, c'est une faute. Or, aujourd'hui, soit parce que le nombre de postes ouverts aux jeunes est insuffisant, soit parce que les jeunes qui se présentent n'ont pas les capacités d'être pris, soit parce que l'on a invité trop de jeunes à faire de la recherche, le fait est là : de nombreux jeunes qui ont suivi un cursus scientifique n'ont pas d'emploi dans la recherche scientifique. Et se trouver sans travail alors que l'on a investi dans des études longues, c'est une pilule amère! Rapidement, l'image de la science en pâtit : légitimement, les jeunes ne veulent plus faire l'" investissement " de s'engager dans des études longues pour ne pas retirer les fruits de leurs investissements. Troisièmement, ces longues études ne sont plus rémunérées en proportion des efforts et de l'investissement en temps d'études : un chercheur, fonctionnaire ou agent de l'état gagne largement moins (entre deux et dix fois !) que son collègue qui travaille dans l'industrie. Souvent, des étudiants me montrent l'alternative qui leur semble offerte : de longues études, difficiles (disent-ils) pour des postes incertains et mal rémunérés, ou bien une entrée rapide dans la vie active, avec une rémunération proportionnelle aux efforts directement effectués. Leur choix est vite fait. Bref, c'est un fait (grave, à mon sens) que les jeunes ne veulent plus faire d'études scientifiques. Une conséquence en est qu'on a moins besoin d'enseignants, et, donc, que l'on réduit les équipes d'enseignants chercheurs, dans les universités : à Amsterdam, le département de chimie a supprimé six postes sur douze, faute d'étudiants. Enfin, les laboratoires L'espoir pour demain Il faudra certainement modifier l'enseignement. Premièrement, il faudra expliquer aux jeunes, dès l'école, ce qu'est la science : ce n'est pas une série d'exercices de calcul, mais une activité de recherche, qui utilise le calcul quand elle en a besoin. Deuxièmement, il faudra expliquer pourquoi le pays doit consacrer une part de son PIB à la recherche scientifique : après tout, chaque enfant, futur contribuable, mérite une telle explication. Troisièmement, il faudra bien expliquer que l'on peut aimer la science, pour ce qu'elle explique du monde où nous vivons, sans faire soi-même de la recherche : la recherche scientifique est une activité très particulière, qui doit être exercée par des individus spéciaux, aimant le calcul, les mathématiques, le formalisme, l'abstraction, le raisonnement, l'incertitude Quatrièmement, il faudra bien dire aux jeunes que la " vraie vie ", c'est l'industrie, l'artisanat, le commerce, la finance La connaissance des sciences est un atout pour toutes ces professions, parce que chacun peut être en situation de recherche, dans sa propre discipline. La science est une sorte de " modèle réduit " qui montre ce qu'est la recherche, et c'est à ce titre qu'elle est exemplaire. Enfin, surtout, ne manquons pas de nous étonner : comment se fait-il que ce soient les chercheurs qui aient réclamé, et non la population tout entière ? |