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Que sera la cuisine de demain? La question est régulièrement posée, et, comme personne ne lit fiablement dans les boules de cristal, les réponses sont soit de prétentieuses erreurs, soit des prévisions confirmées par les hasards de l'histoire. L'une des plus grandes erreurs a été proférée
par un chimiste français célèbre : Marcellin Berthelot.
Professeur au Collège de France, membre de l'Institut, ministre
des Affaires étrangères, Berthelot est aujourd'hui au Panthéon,
avec son épouse qui, pourtant, n'a aucune réalisation scientifique,
politique ou artistique à son actif. En 1894, Berthelot avait été
invité par l'Union des industries chimiques, où il avait
prononcé un discours intitulé " En l'an 2000 ",
qui stipulait que, en l'an 2000, on mangerait des tablettes nutritives,
parce que la chimie triomphante aurait supprimé la cuisine et l'agriculture.
Grave erreur ! Nous sommes en l'an 2000, et nous continuons de manger
des choucroutes, des pot-au-feu, des baguettes de pain, des viandes, des
poissons, des ufs, des légumes
Nutritionnellement,
la prévision de Berthelot était idiote, car les corps qui
contiennent le plus d'énergie, par unité de volume, sont
les graisses ; or un calcul simple montre qu'il faudrait manger l'équivalent
d'une plaquette de beurre par jour pour subsister. Même si cette
graisse avait bon goût
je ne l'échangerais pas contre
un simple sandwich au saucisson. Bref, nous avons un appareil gustatif élaboré, qui ne se satisfait que de la détection des aliments habituels de notre espèce. Soulignons d'ailleurs que c'est la stimulation de tous les récepteurs du nez et de la bouche qui déclenche la satiété, plutôt que le ventre empli: un rat, dans le ventre duquel on gonfle un ballon, continue de manger, tant que ses récepteurs gustatifs n'ont pas été stimulés suffisamment et suffisamment longtemps. Autrement dit, nous avons dans le cerveau une sorte de compteur, relié aux récepteurs gustatifs, qui nous prévient quand nous avons assez mangé. Et voilà pourquoi c'est en donnant des goûts aux aliments que les cuisiniers lutteront contre l'obésité qui menace les enfants et les adultes! A condition que le repas dure au moins 20 minutes: c'est donc une bonne chose que de commencer par une soupe, qui donne déjà un peu de temps au cerveau pour déclencher le sentiment de satiété. De la nutrition à la cuisine Quelques possibilités Commençons par évoquer quelques ingrédients. Les arômes alimentaires sont analogues à des flacons d'épices: au lieu d'utiliser du curry ou de la muscade, les cuisiniers du groupe testent l'emploi d'arômes fraise, pêche, lys, rose Naturels ou artificiels? La population européenne étant très opposée à ce qui est " chimique ", les producteurs d'arômes se limitent le plus souvent à fabriquer leurs compositions par des extractions à partir des produits naturels: aucune différence, dans le principe, avec les épices de nos étagères, mais une gamme élargie. Les gélifiants, également, s'introduisent en partie en raison de la demande sociale : la crise de la vache folle a poussé nos concitoyens à refuser la gélatine (pourtant démontrée inoffensive) pour d'autres gélifiants, tels que les alginates ou les carraghénanes, extraits de produits naturels telles que les algues. Les alginates, notamment, sont d'un emploi amusant: l'industrie en fait depuis longtemps du caviar artificiel. En pratique, c'est tout simple : imaginez que vous ayez un délicieux fumet de poisson; vous y dissolvez des alginates comme vous dissoudriez de la gélatine, puis vous prenez une cuillerée du fumet, et vous plongez doucement la cuiller dans une solution contenant du calcium. Aussitôt une peau gélifiée entoure le fumet, que vous pouvez alors manipuler comme des quenelles. C'est à ce jeu que joue beaucoup le cuisinier espagnol Ferran Adria, réalisant des quenelles de jus de petit pois d'un vert limpide (il l'obtient par centrifugation), ou encore des spaghettis sans farine. Les ustensiles, maintenant: nous avons évoqué le cas de la filtration, mais mentionnons aussi des appareils pour obtenir des dispersions plus fines. L'enjeu? Augmenter la stabilité des émulsions, par exemple. On comprend ce phénomène en considérant une simple mayonnaise. Commençons par mélanger un jaune d'uf, une cuillerée de vinaigre, sel et poivre, puis ajoutons de l'huile en fouettant à la fourchette. Se constitue une mayonnaise un peu liquide. Dans cette dernière, descendons un mixer plongeant et, sans bouger ce dernier, mettons-le en action: à l'endroit où il a tourné, la mayonnaise est devenue ferme, alors qu'elle est restée un peu liquide autour. Le microscope montre que le mixer a divisé les gouttelettes d'huile par dix, environ: plus les gouttelettes d'huile dispersées dans l'eau sont nombreuses, plus elles sont tassées ; or quand elles sont tassées, elles se meuvent difficilement, de sorte que la sauce, faite de ces gouttelettes, s'écoule mal, elle est ferme. C'est ce principe qui est utilisé dans l'industrie pour réaliser des crèmes allégées épaisses: la crème débarrassée d'une partie de sa matière grasse est envoyée dans des filières aux trous microscopiques, de sorte que la matière grasse restante est divisée en très fines gouttelettes. Dans le cadre du groupe de recherche Inicon, les cuisiniers testent des prototypes que l'on met au point pour eux. Les premiers essais, effectués par Oliver Schmidt, lui procurent des sauces émulsionnées très stables: dans une émulsion épaisse, visqueuse, le crémage est ralenti (de la même façon, une bulle d'air dans du miel y reste piégée si le miel est épais, visqueux). L'avantage est nutritionnel (on obtient une texture nappante avec moins de matière grasse), et aussi technique (on obtient des produits plus stables). Un dernier exemple : avec des collègues de Mayence, nous avons mis au point le prototype d'un appareil que j'ai nommé " pianocktail ", en l'honneur de l'écrivain français Boris Vian, qui avait imaginé un piano à fabriquer des cocktails : un musicien jouant une mélodie douce aurait fait des cocktails suaves, et un air plus enlevé aurait engendré des cocktails plus robustes. Pour notre appareil (qui peut faire aussi des cocktails, si l'on veut), il ne s'agit pas de jouer de la musique, mais de créer des plats nouveaux d'après des formules, que l'on peut introduire dans un ordinateur ; la machine réalise ensuite, à partir des ingrédients qu'on lui donne, les plats dont la constitution est décrite par les formules. Et demain
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