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Craignons justement le naturel, au lieu de lui
accorder aveuglément des vertus qu'il n'a pas.
Ces temps-ci, je fais l'expérience à chaque conférence
que je donne ou presque : je pose la question " qui aime la nature
? ", et l'assistance lève la main d'un seul homme. Vivant
entassés dans des villes, régulièrement coincés
dans les transports publics ou dans les embouteillages, nous aspirons
à de grandes étendues de forêt, de plaine, de montagne
Le pylône électrique nous semble moins beau que le chêne
centenaire, et nous préférons les tons verts du printemps
au gris du béton. Vissée en nous, il y a cette idée
que nous aimons la nature. En cuisine, cet amour aveugle nous conduit,
pour certains, à manger des végétaux crus, pour d'autres,
à penser qu'il faut " respecter les produits ". Pourquoi
? Pourquoi manger des végétaux crus plutôt que des
végétaux cuits ? Pourquoi respecter les produits ? Je vous
invite ce mois-ci à regarder les faits en face.
La nature n'est ni bonne ni mauvaise
Faisons son compte, tout d'abord, à la nature. Le philosophe anglais
John Stuart Mill a bien écrit : " La Nature accomplit chaque
jour les actes pour lesquels les hommes sont emprisonnés ou pendus
lorsqu'ils les commettent envers leurs congénères. Selon
les lois humaines, le plus grand crime est de tuer. Or la Nature tue une
fois chaque être vivant, souvent après des tortures prolongées
[
]. La Nature empale les hommes, les brise comme sur la roue, les
livre en pâture aux bêtes féroces, les brûle
vifs, les lapide comme le premier martyr chrétien, elle les fait
mourir de faim, geler de froid, les empoisonne avec le venin rapide ou
lent de ses exhalaisons ". Oui, la nature, c'est la ciguë qui
tue, le fauve qui nous attaque, le froid qui nous gèle, la canicule
qui décime les vieillards, la peste qui ravage les populations
humaines, les champignons qui font pourrir les aliments stockés
Au total, la nature n'est ni bonne, comme on l'a vu, ni mauvaise: c'est
bien elle qui nous fait vivre. Et, en conséquence, nous devons
apprendre à en jouir sans pâtir de ses aspects les plus redoutables.
C'est d'ailleurs ce que fait l'humanité, même si beaucoup
d'entre nous n'en avons pas conscience. Si nous nous vêtons, c'est
pour nous protéger du froid. Si nous nous lavons, c'est pour nous
éviter des maladies
Et si nous cuisons nos aliments, c'est
parce que nous savons bien qu'ils sont souillés en surface (et
parfois à l'intérieur: pensons aux parasites du porc), par
des micro-organismes pas toujours bénéfiques. " Pas
toujours bénéfiques "
mais pas toujours maléfiques:
il faut insister sur cela un peu, car l'enseignement culinaire, selon
le référentiel de CAP, n'indique que le danger des micro-organismes.
Naturellement, on doit enseigner aux cuisiniers à éviter
d'empoisonner leurs hôtes, d'où la méthode HACCP.
Toutefois, il faudrait aussi leur enseigner que les micro-organismes peuvent
être domestiques, pour faire du pain, du vin, du vinaigre, des fromages
ou des saucissons délicieux ! Ce double aspect est au cur
du débat qui oppose les pays comme la France aux pays comme les
États-Unis: pour ces derniers, les produits alimentaires doivent
être cent pour cent propres, aseptisés. La France, au contraire,
a l'idée que des microorganismes bénéfiques, bien
installés dans un fromage au lait cru, éviteront ensuite
que ne s'installent des micro-organismes pathogènes. D'où
ma revendication : le référentiel CAP cuisine doit intégrer
cette idée, afin de ne pas faire le lit d'un hygiénisme
mal placé.
Les dangers de notre alimentation
Tant que nous y sommes, à évoquer les dangers de l'alimentation,
ne doit-on pas s'étonner, également, que seuls soient évoqués,
dans les études culinaires, les dangers des micro-organismes? Après
tout, le plomb a intoxiqué les Romains au point de provoquer la
décadence de l'Empire. Ne devrait-on pas, également, enseigner
aux cuisiniers à se méfier de certains métaux? Le
cas du cuivre, en particulier, mériterait d'être considéré,
car le monde culinaire utilise largement ce métal qui s'imposait
presque quand l'acier inoxydable n'était pas inventé. Pensons
aux " bassines à reverdir ", où l'on cuisait les
végétaux verts pour leur conserver leur belle couleur d'espérance:
le cuivre de la bassine remplaçait le magnésium qui se trouve
au cur des molécules de chlorophylle, produisant une molécule
d'un vert fluorescent, plus vert que le vert végétal. Et
l'on évitait ainsi le brunissement des légumes verts à
la cuisson! Pourtant, le cuivre est toxique, quand il est en trop fortes
concentrations, et l'on se souvient des intoxications au vert de gris,
cette " rouille du cuivre ". Dans quelques cuisines, on sait
encore que les confitures ne doivent pas séjourner dans les bassines
en cuivre où on les faisait cuire, parce que l'acidité des
fruits (elle existe, même si, gustativement, elle est masquée
par le sucre) attaque le cuivre, qui passe dans la confiture. Le cuivre,
lui, semble " chimique ". Les végétaux, eux, sont
" naturels ". Sont-ils bons pour autant ? La réponse
est évidemment non: la ciguë, qui ressemble tant aux carottes
sauvages, est un poison mortel, tout comme l'amanite phalloïde, ou
encore le gyromitre, qui ressemble hélas à la morille au
point qu'un cuisinier d'un palace parisien a intoxiqué tous ses
convives d'un soir, il y a peu! C'est pourquoi cette mode du naturel m'effraie
: ma vie est entre les mains des cuisiniers, et ceux qui mettent des herbes
dans leur cuisine doivent être vraiment sûrs de leur coup.
Que l'on ne me justifie pas l'emploi de certaines herbes étranges
par le fait que nos aïeux le faisaient : ces derniers vivaient bien
moins que nous ! D'où la question : quelles herbes sont comestibles
et lesquelles ne le sont pas ? Un cuisinier qui met dans sa cuisine des
herbes étranges doit se préoccuper de savoir précisément
leurs vertus
et le risque toxicologique dû aux végétaux
doit être présenté aux cuisiniers en formation ! Pourquoi
ne pas modifier la partie " science appliquée " du référentiel
CAP cuisine afin d'introduire ces données gravement manquantes
? Cela nous éviterait de voir servies ces crosses de fougères,
au délicieux goût de noisette, et, pourtant, gravement cancérogènes.
Cela nous éviterait les viandes cuites au-dessus de la braise,
à la surface couverte de benzopyrènes cancérogènes
apportés par la fumée. Evidemment, toutes les fougères
ne sont pas en cause
mais encore faut-il savoir quelles fougères
sont comestibles, et lesquelles ne le sont pas. Evidemment, les viandes
grillées ne sont pas toutes pleines de benzopyrènes, mais
encore faut-il savoir éviter ceux-ci, en mettant la viande devant
le feu, et non au-dessus. Mieux encore, il n'est pas interdit de lire
un peu et de ressortir des connaissances utiles du passé : les
cuisiniers du XIXe siècle utilisaient des " coquilles ",
demi-cylindres métalliques qu'ils plaçaient de sorte que
la viande soit entre le feu et la coquille, qui servait de réflecteur
et activait la cuisson. Sans oublier qu'ainsi une lèchefrite placée
sous la viande qui grille en récupère les jus délicieux.
Plus de chimie, moins de nature
Passons sur des connaissances utiles, comme de savoir qu'une noix de muscade
réduite en poudre tue un homme, quand elle est consommée
en totalité: de telles notions éviteraient aux cuisiniers
d'avoir la main trop lourde sur les épices, les herbes variées.
Et revenons à la nature, pour terminer avec cette idée de
" respecter le produit ". De la même façon que
nous nous vêtons au lieu d'aller nus, que nous nous logeons au lieu
de coucher dans la rue, nous cuisons nos aliments pour les attendrir,
pour les assainir et pour leur donner du goût qu'ils n'ont pas.
Respecter le produit? Cela n'a aucun sens, car cuisiner, c'est tout sauf
respecter le produit. Et puis, ne vaudrait-il pas mieux commencer par
respecter nos semblables?
Il faudra éviter de penser que la nature est bonne pour que la
cuisine soit encore plus belle !
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