La Cuisine Collective Magazine
[ Février 2010 - N°228 ]
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Physico-chimiste à l'INRA | Hervé This | Juin/Juillet 2004

Des formations pour les cuisiniers
Il y a quelques semaines, Renaud Dutreil, qui était alors secrétaire d'état aux petites et moyennes entreprises, au commerce, à l'artisanat, aux professions libérales et à la consommation (ouf !), annonçait la création d'un Institut des hautes études du goût, de la gastronomie et des arts de la table (ouf, encore !). Nombre de cuisiniers qui savaient que j'avais été chargé d'en constituer le programme pédagogique m'ont interrogé : cet institut délivrerait- il des formations à leur attention ? Je propose, ici, d'expliquer mon idée de cet institut, et de compléter cette description par celle d'un cours de gastronomie moléculaire qui commence en septembre prochain, et complétera le séminaire INRA de gastronomie moléculaire qui se tient tous les mois à l'Ecole supérieure de cuisine française.

L'institut des hautes études du goût, de la gastronomie et des arts de la table
Pendant des siècles, la cuisine a évolué lentement. Naguère, un cuisinier pouvait se contenter de faire une bonne blanquette, ou un très bon civet, et les chalands se pressaient pour retrouver cette recette traditionnelle. Aujourd'hui, le développement des transports a élargi le goût du public, qui demande de la nouveauté. Plus exactement, la demande est complexe, puisque nous réclamons les plats de notre culture, mais ne supportons plus de nous les voir servis inchangés, jour après jour. Les cuisiniers sentent une demande pour de la création, du nouveau. Innover n'est pas facile, comme nous l'avons vu il y a quelques mois, car toute combinaison nouvelle d'ingrédients n'est pas admissible. Les convives n'acceptent le nouveau que s'il est sur un fond de familier, sans quoi ils ne comprennent pas ce qui leur est proposé. Comment se donner des chances de réussite? A lire les messages qui me sont adressés chaque jour (herve.this@collegede-france.fr), le monde de la cuisine ressent aujourd'hui un besoin de formation. L'inspection générale de l'Education nationale l'a bien compris, puisqu'elle a chargé la société Alain Ducasse Formation d'organiser des semaines destinées aux professeurs de cuisine (mais aussi de salle, de pâtisserie, etc.). L'Institut des hautes études du goût, de la gastronomie et des arts de la table donnera également des formations que je crois utiles : il y sera question d'ethnologie (l'étude des primates nous aide à comprendre l'évolution de l'alimentation humaine), de communication (comment créer et décoder un message gastronomique ?), de physico-chimie (la gastronomie moléculaire, évidemment !), de neurophysiologie sensorielle (qu'est-ce que le goût ?), de physiologie (comment organiser une alimentation ?), de toxicologie (pensons aux végétaux toxiques, comme nous l'avons vu dans ma précédente chronique), et j'en passe. Peut-on parler d'un programme cohérent de cours ? Certes, mais je préfère dire que les personnalités qui interviendront devant les auditeurs de l'Institut ont été sollicitées sur la base de leur compétence remarquable. Le Comité pédagogique n'a pas d'abord établi un programme, et ensuite cherché des personnes capables de l'assurer ; au contraire, nous avons d'abord sollicité des personnes qui ont un savoir original et utile dans le cadre de la gastronomie, pour établir un programme d'enseignement. Autrement dit, nous avons fait une offre que nous avons crue intéressante… et qui, semble-t-il, intéresse des personnes du monde entier. Les auditeurs viendront à Reims, où ils bénéficieront d'un programme chargé, les présentations étant complétées par des repas débats, des séances de discussion, des ateliers, des visites… Qui seront les auditeurs ? Ceux qui pourront disposer de semaines libres, au cours de l'année, afin d'obtenir une formation sanctionnée par un diplôme de l'Université de Reims, un peu disait Renaud Dutreil ; comme pour les séjours d'été dans les grandes universités américaines (Harvard…). L'organisation de tout cet institut n'est pas terminée, mais les enseignants sont déterminés, et ils se préparent à recevoir des auditeurs du monde entier, dès novembre 2004.

Un cours de gastronomie moléculaire
Permettez-moi de prêcher maintenant pour ma paroisse… car celle-ci est la vôtre. Je reviens à la demande qui m'était faite, et je sais que tous ceux qui voulaient une formation ne pourront se libérer deux semaines pleines, en plein milieu de l'année. Nombre d'entre vous ont réclamé les comptes rendus des séminaires de gastronomie moléculaire, dont je suis censé parler dans cette chronique de La Cuisine collective, mais cela ne leur suffit pas, car les séminaires ne sont pas des séances de formation, mais de recherche ; ils sont passionnants, mais ne répondent pas exactement à la question posée. J'ai donc décidé d'ouvrir un cours public et gratuit de moléculaire, dès septembre prochain. Il y aura trois niveaux. Le premier sera à l'attention des professionnels de la cuisine, qui n'ont pas de formation scientifique. L'objectif sera alors de leur donner, sans formalisme, des clés pour comprendre les transformations culinaires et pour innover. Qu'est-ce qu'une émulsion ? Une mousse ? Un gel ? Une caramélisation a-t-elle lieu quand on cuit une viande ? Qu'est-ce que le goût ? Nous examinerons la constitution des aliments, et les effets des opérations culinaires. Cette formation correspondra un peu à celle que j'assure dans les séminaires de la société Alain Ducasse Formation, ou encore celles que je fais dans le cadre des " Journées de réflexion sur les techniques culinaires ", qui ont lieu dans les diverses académies de l'Education nationale, à l'attention des professeurs de cuisine (et aussi de salle, de pâtisserie, de charcuterie…). Le deuxième niveau est destiné aux personnes qui ne craignent pas les calculs simples ; dans ce cas, l'objectif de fond sera de montrer que ces capacités de calcul permettent d'explorer plus avant, d'innover mieux, de mieux réaliser les opérations culinaires, de connaître les possibilités et les limites des gestes culinaires. Un exemple : un petit calcul, qui ne fait intervenir que des multiplications et des divisions, permet de savoir que l'on peut produire un mètre cube de blanc en neige à partir d'un seul blanc d'œuf. Il suffit de savoir que le blanc d'œuf est fait de 90 % d'eau et de 10 % de protéines, molécules de taille que l'on peut facilement évaluer. Bref, quelques connaissances de chimie, de physique, un peu de calcul, et l'on découvre un monde insoupçonné. Le troisième niveau, enfin, sera destiné à des personnes qui connaissent bien les sciences ; il s'agira d'une sorte de séminaire de recherche, qui tournera autour de questions telles que l'innovation, la créativité, l'esthétique… Ce sera une sorte de prolongement des séminaires de gastronomie moléculaire, pour les personnes les plus avancées en science. Ce sera aussi ce niveau qui me demandera le plus de travail ! Pour chaque niveau, trois jours pleins, répartis sur l'année, à raison d'une journée par trimestre (les dates sont fixées). Et, parce que cela m'est également demandé, une dixième journée sera consacrée à l'enseignement et, plus généralement, à la communication. Ce cours répondra-t-il aux demandes qui m'ont été faites ? Je l'espère.
En tout cas, c'est en le donnant que je ferai mon possible pour que la cuisine soit belle !

Prochain séminaire de gastronomie moléculaire: 3e jeudi de septembre


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