|
La prospérité
nationale dépend aussi de la cuisine servie en collectivités.
L'été dernier, le New York Times avait publié un
article où il déclarait la créativité culinaire
décrépite en France. Le journal Le Monde a enchaîné
en présentant mon ami espagnol Ferran Adria comme le plus grand
cuisinier du monde. Récemment, l'émission Envoyé
Spécial a repris l'information, sur un ton plus interrogatif, avant
que la revue News Week, il y a quelques jours, ne signale à ses
lecteurs la mort des bistros français.
Que de bruit ! On a oublié qu'il y a dix ans, la cuisine française
avait, de même, subi les mêmes attaques : à l'époque,
c'était l'Amérique, disait-on, qui dépassait la France.
Et, il y a cinq ans, la cuisine italienne devançait la cuisine
française. Aujourd'hui c'est l'Espagne, demain la Chine ? L'Angleterre
? L'Allemagne ?
Devons-nous nous émouvoir ? Sans doute, mais des faits, et pas
du bruit que font certains journalistes avec leur plume. Réglons
tout d'abord la question du " plus grand cuisinier du monde "
: si la cuisine est un art, alors comment comparer Rembrandt et Picasso
? Ce sont deux styles, incomparables. On a le droit de préférer
Rembrandt à Picasso ou l'inverse, mais de là à les
classer
Concentrons-nous maintenant sur les étrangers qui viennent en
France pour manger. Que cherchent-ils ? A manger ? Ils peuvent le faire
ailleurs. Ce qui est merveilleux de naïveté, dans l'article
récent de News Week, c'est que cet article déclare que la
cuisine française innove de façon incompréhensible,
tandis que le journaliste réclame du poulet rôti. Le vieux
proverbe latin dit " cordonnier, pas plus haut que la chaussure "
: de même, le " critique gastronomique " qui signe cet
article semble ne pas savoir que le faisan à l'Albuféra,
ou le lièvre à la royale façon du sénateur
Couteaux, sont des mets classiquement préparés en France,
tout comme les consommés, les quiches, les choucroutes, les bourrides,
les galettes de blé noir, les choux farcis.
On a toujours mangé cela, et on continue de le manger dans tout
autre endroit que les restaurants étoilés qu'il fréquente
et même là, la purée de pommes de terre de Joël
Robuchon n'était-elle pas célèbre, avant que le cuisinier
ne prenne sa retraite des fourneaux pour aller taquiner les ondes ?
Que mangeons-nous
?
Changeons de perspective : abandonnons les aboyeurs à leurs aboiements,
et regardons plutôt la caravane passer. De quel pas marchet- elle
? Il y a plusieurs rythmes.
Par exemple, le peloton des étoilés continue, très
dispersé : la cuisine de Bernard Pacaud, à l'Ambroisie (Paris)
n'a rien de commun avec celle de Michel Bras, à Laguiole, laquelle
se distingue du tout au tout de celle de Pierre Gagnaire, puisque ce dernier
allie son art à mes propositions technologiques fondées
sur la discipline scientifique qu'est la gastronomie moléculaire.
C'est une grande variété de talents, qui s'exercent ainsi,
au-dessus d'un socle commun de tradition culinaire française. Réclamer
un poulet rôti à l'un de ces artistes, c'est un peu comme
demander à Mozart de jouer " Au clair de la lune ".
" Les professionnels doivent préparer des
ufs durs dont le jaune n'est pas cerné de vert
"
Passons maintenant au gros du peloton : ces restaurants, auberges, brasseries
qui nourrissent quotidiennement une partie importante de la population
française. C'est dans ces établissements que mangent les
étrangers qui visitent la France. J'aurais tendance à penser
que la responsabilité de ces établissements est immense
: puisque ce sont eux qui sont gustativement visités par les étrangers,
ils ont une sorte d'obligation culinaire. On y trouve les entrées,
le plat du jour, la garniture, le fromage et les desserts. Effectivement,
si l'uf dur mayonnaise est composé d'un uf dont le
jaune est cerné de vert, et d'une mayonnaise croûtée,
alors l'impression sera mauvaise
d'autant qu'il en faut peu pour
que ce même uf dur mayonnaise soit remarquable : une cuisson
de l'uf à moins de dix minutes, une mayonnaise faite peu
à l'avance, et sur laquelle on a mis le jus d'un citron, font ensemble
un plat simple, mais bien apprêté. D'où la question
implicitement posée à l'enseignement culinaire et à
l'enseignement général : comment former des professionnels
qui feront mieux que les particuliers ? Les professionnels doivent préparer
des ufs durs dont le jaune n'est pas cerné de vert, parce
qu'ils auront appris les caractéristiques d'un travail culinaire,
artisanal, bien fait. Un artisan peintre ne doit pas laisser de coulures
sur son mur ; de même, un artisan culinaire ne doit pas servir de
mayonnaise croûtée. Comment éviter de faire porter
une trop lourde responsabilité à l'enseignement culinaire
? Je crois qu'il est urgent de réintroduire des formations culinaires
à l'école, au collège et au lycée. Les "
Ateliers expérimentaux du goût " se déroulent
dans quelques établissements, mais ils doivent se développer.
Réclamons au ministre de l'Education nationale que nos enfants
apprennent à cuisiner ! A l'occasion des cours d'art, à
l'occasion des cours de technologie et, pourquoi pas à l'occasion
des cours de sciences, de lettres, d'histoire, de géographie, de
sciences naturelles
D'autre part, nous avons tous, quand nous mangeons
dans un restaurant, une responsabilité : nous devons dire au cuisinier
ce qui nous a déplu et, surtout, ce qui nous a plu. Avons-nous
mangé une terrine délicieuse ? Disons-le, pour que la prochaine
soit encore meilleure. Avons-nous subi un uf dur au jaune cerné
de vert ? Disons-le, afin que l'artisan progresse et qu'il nous évite,
par des soins augmentés, ces redoutables odeurs soufrées,
généralement associées à une texture sableuse.
Et dans les collectivités
?
Le tableau que nous avons esquissé est gravement incomplet
car nous prenons de plus en plus de repas dans des restaurants scolaires,
restaurants d'entreprises
La cuisine collective se développe,
de sorte qu'elle a sa responsabilité aussi. Les restaurants scolaires,
tout d'abord, contribuent à forger le goût des jeunes. Les
cuisines d'hôpitaux doivent contribuer à donner du bonheur
à ceux que la maladie affaiblit. Les restaurants d'entreprises
doivent, par les mets qu'ils servent, donner aux travailleurs de l'énergie
pour le travail. J'ai déjà écrit, dans ces pages,
combien je juge ces cuisines primordiales. A l'heure où la cuisine
française est en cause, leur soin me paraît encore plus indispensable.
Les cuisiniers de ces cuisines de collectivité ont le devoir, non
seulement de servir les poulets rôtis que les critiques revendiquaient,
mais aussi tous ces plats modestes qui, bien exécutés, ont
toujours attiré les touristes en France. Des ufs durs mayonnaise,
des crudités, des poulets rôtis, des petits salés
assortis de lentilles, des omelettes, des quiches, des cassoulets, des
choucroutes
Chacun de ces mets classiques peut être un régal
s'il est bien exécuté. D'où la question : comment
faire un bon uf dur mayonnaise, un bon poulet rôti, un bon
petit salé, une bonne omelette, une bonne quiche
Pour chaque
plat, il nous manque un " code des bonnes pratiques " qui ne
se résume pas à une fiche microbiologique ! Naturellement,
éviter d'empoisonner les convives est un bon début, mais
il faut faire bien plus ! Il faut que les viandes braisées soient
tendres ; il faut que les poulets rôtis ne soient pas secs ; il
faut que les pâtes des quiches soient croustillantes, et non empâtées
par le jus exsudé de l'appareil ; il faut que les sauces soient
claires ; il faut que les juliennes soient bien taillées
C'est un projet merveilleux que d'identifier, pour chaque plat classique,
les caractéristiques qui en font un bel objet d'artisanat. Ne pourrionsnous,
dans le cadre du séminaire de gastronomie moléculaire, ou
ailleurs, faire la liste des propriétés des mets et chercher
les conditions d'obtention de ces propriétés ? Nous avons
du pain sur la planche
Et c'est pour cela que la cuisine est belle !
Cours de gastronomie moléculaire
A partir du mois de novembre 2004, des cours de gastronomie moléculaire
seront dispensés par Hervé This et des enseignants de l'Institut
national agronomique Paris-Grignon (INA-PG), dans le 5e arrondissement
de Paris, 16 rue Claude Bernard. Les cours sont ouverts à tous,
sans frais, mais sur inscription. Ils seront réalisés dans
le cadre de la formation continue pour les professionnels, et pour les
établissements d'enseignement supérieur, de conventions
passées avec l'INA-PG. Le niveau 1 regroupera les acteurs de la
restauration collective. Pour ce niveau, les dates ont déjà
été déterminées. La première journée
de " Modélisations " aura lieu le 8 novembre 2004 ; la
deuxième journée d'" Explorations " se déroulera
le 9 mars 2005 et la troisième journée d'" Innovation
" sera le 7 juin 2005. Les cours de l'année seront centrés
(mais pas limités) sur les sauces et les plats qui en sont dérivés.
Pour de plus amples renseignements, ici.
Inscriptions au 01 44 08 17 54.
|