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Je reviens de Grèce, et j'ai encore découvert de ces
évidences qui méritent d'être dites.
Dans un restaurant d'Athènes, j'ai vu le personnel de salle apporter
les assiettes sur des plateaux, puis le chef sortir de sa cuisine, pour
ajouter, à l'aide d'une cuiller, un peu de sauce, un peu de crème,
une pincée d'épices, quelque chose, quoi
Dans un autre
restaurant, j'ai vu un plat posé en milieu de table, à partager
entre les commensaux (de cum, ensemble, et mensa, la table). Tout allait
bien
jusqu'à ce qu'il faille décider qui mangerait
la cerise sur le gâteau. C'est une métaphore, car ce n'était
pas un gâteau que nous avons mangé, et que, par conséquent,
l'objet du litige n'était pas une cerise, mais l'idée était
la même. Encore dans un autre restaurant, j'ai vu la porte fermée:
il fallait sonner pour que l'on vienne vous ouvrir. Enfin, dans un quatrième
restaurant, un très vieil endroit, fréquenté par
des personnes âgées qui désertaient le café
branché d'à côté, j'ai vu le cuisinier venir
apporter à chacun son assiette, avoir un mot pour chacun, et, notamment,
pour une vieille dame seule et malade, auprès de laquelle il est
resté un long moment, lui découpant même sa viande,
dans son assiette.
Le point de vue de Sirius
Quels enseignements tirer de ces trois observations? Qu'en faire en cuisine
? Ces temps-ci, vous savez que c'est l'" amour " en cuisine
qui me préoccupe, de sorte que je cherche dans les traditions,
et aussi dans les raisonnements, des idées pour que la cuisine
soit encore plus belle. Rappel de l'idée précédente:
nous mangeons de l'amour. Je développe un peu : dans nos sociétés
où nous avons assez de nourriture, nous ne mangeons pas des protéines,
des glucides ou des lipides, ni mêmes des viandes, des poissons,
des légumes ou des fruits, mais l'amour de celui qui cuisine pour
nous, ou l'amour des commensaux. La preuve? Un superbe soufflé
qui serait techniquement réussi, et artistiquement préparé,
serait mauvais s'il nous était jeté à la figure.
Un repas d'affaires avec des salauds n'est jamais agréable, alors
qu'un sandwich avec de très bons copains est un moment merveilleux.
Donc, c'est l'amour qui compte. Pourquoi? Parce que cet " amour "
cache une raison profonde, biologique. En effet, nous sommes des animaux
grégaires : nous vivons en groupe, et l'exclusion est terrible,
parce que, précisément, nous avons dans nos gènes
ce comportement grégaire. C'est d'ailleurs ce qui nous pousse à
fumer du tabac (sinon, nous sommes rejetés du groupe des fumeurs)
ou à boire de la bière (elle est amère, mais, si
nous n'en buvons pas, nous ne sommes pas intégrés au groupe
des buveurs). Se réunir pour manger, c'est obtenir une " récompense
biologique ", élaborée par des millions d'années
d'évolution. Manger la cuisine d'autrui, c'est se réunir
à lui, au point de lui confier notre vie. D'où la très
haute idée que j'ai du métier de cuisinier de collectivité
: il doit donner de l'amour à des centaines, voire des milliers
d'êtres humains, chaque jour.
Le cuisinier qui sert chacun
Arrivons-en maintenant à la première observation rapportée
de Grèce. Que signifie " ajouter dans l'assiette de chacun
un petit quelque chose " ? Certes, l'équipe de cuisine a cuisiné
pour les convives, elle a passé du temps à préparer
les assiettes, mais le cuisinier qui vient ajouter une pincée de
quelque chose dit symboliquement à ses convives: " Regardez,
je vous aime tant que je ne me satisfais pas de laisser vos assiettes
partir de la cuisine sans venir vous ajouter une pincée d'amour
". Ce cuisinier agissait spontanément, mais il avait compris
l'essence de son métier, et il me rappelle ces cuisiniers de collectivité,
dans un lycée que j'ai visité, qui servaient eux-mêmes
les enfants un à un, ajustant la ration à la demande, avec
un mot pour chacun, un sourire, augmentant la portion des gros mangeurs,
encourageant ceux qui avaient un appétit plus léger, ajoutant
ici une pluche de persil, là une pincée de sel ou de poivre,
que sais-je ? Ce que je sais, en tout cas, c'est que chacun était
heureux d'être ainsi considéré. Au lieu de recevoir
une assiette, on recevait de l'amour. Peu importe que l'assiette ait contenu
du poisson, ou de la viande ; on venait chercher autre chose.
Le partage
Deuxième observation: le plat que l'on partage. Il y a un vrai
plaisir, presque familial, à partager un plat entre convives, parce
que si nous mangeons l'amour des commensaux, nous nous sentons plus proches
de ceux qui sont servis du même plat: non seulement nous partageons
leur table, mais encore leurs mets. On dit que boire dans le verre d'autrui
fait connaître ses pensées. Il y a de cela à être
servi du même plat: l'illusion de savoir le goût qu'autrui
a en bouche. Illusion, car il a été bien montré par
les neurophysiologistes du goût que chaque individu détecte
différemment les odeurs et les saveurs, par exemple. Notamment
le seuil de détection du sucré, c'est-à-dire la plus
petite quantité de sucre perceptible dans un volume donné
d'eau, change selon les individus, ce qui explique notamment pourquoi
nous sucrons différemment nos cafés. Pour en revenir au
partage d'un plat, oui, il y a une idée d'amour échangé
à condition que la goujaterie de certains ne vienne pas rompre
le charme. Qui aura la cerise sur le gâteau? Et comment éviter
que certains aient plus que d'autres? Dans de nombreuses cultures, la
réponse est donnée par l'excès: les choucroutes,
les cassoulets, les couscous, etc. sont si abondants que chacun a sa suffisance.
Toutefois, il y aura toujours ce sentiment d'injustice qui gâchera
à certains le plaisir du partage : on aurait voulu tel morceau
de viande qu'autrui a eu, ou bien la cerise, l'unique cerise, sur le gâteau.
Le cuisinier résout le problème en plaçant sur son
gâteau autant de cerises que de convives, mais alors, le partage
disparaît. Comment le cuisinier peut-il s'y prendre pour susciter
un partage qui contente tout le monde? Une vraie question à étudier.
La porte ouverte
La porte du restaurant fermée et les mangeurs laissés à
la porte, c'est le pire que je connaisse! J'attends d'un restaurant que
l'on m'accueille, que l'on " se charge de mon bonheur pendant tout
le temps que je suis sous le toit de celui qui me reçoit ",
pas que l'on me rejette. Le cuisinier qui veut m'aimer doit m'accueillir,
tel Daniel Vézina, à Québec, qui a organisé,
à l'entrée de son restaurant, une sorte d'antichambre pleine
de pommes dans des paniers. Dans ce petit espace clos, les pommes libèrent
une
odeur enchanteresse qui nous accueille, un plaisir ! La porte fermée,
au contraire, c'est de la morgue culinaire : le cuisinier ne nous donne
pas de l'amour, mais il veut nous enrégimenter, nous utiliser pour
assister à sa gloire, nous asservir. Ne supportons jamais ces pratiques
qui déshonorent la profession: dénonçons-les
et passons rapidement à la dernière observation. Un mot
pour chacun Ce restaurant fané, où le cuisinier - fané
lui aussi - venait timidement servir chacun, et, surtout, dire un mot
de réconfort à ceux qui en avaient besoin, était
profondément humain. C'est le contraste avec le café branché
d'à côté qui était saisissant. Dans le café
branché, une serveuse en minijupe, un patron accroché à
son téléphone portable, des meubles design, de la musique
anglo-saxonne, des lumières, du bruit
Dans le vieux restaurant,
des tables en marbre couvertes d'une toile cirée, une carafe d'eau
pour chacun, des chaises et des tables que l'on pouvait déplacer
pour se mettre à plusieurs, ou bien que l'on pouvait dissocier
quand on voulait s'isoler. Naturellement, la cuisine y était traditionnelle,
et,mieux encore, ces plats traditionnels n'avaient pas été
" déconstruits ". La salade grecque y était parfaite,
non pas par recherche, mais par soin : les oignons étaient coupés
de façon que leur croquant s'harmonise avec les tomates, elles-mêmes
bien coupées, la tranche de fêta était épaisse,
le quartier de citron présent, les olives parfumées
Le cuisinier n'avait pas cherché des transformations complexes
des ingrédients, mais il avait donné du soin à la
production de ce plat pourtant simple. Les autres préparations
étaient à l'envi. Évidemment, ce soin s'harmonisait
parfaitement avec le comportement de cet homme, qui venait réconforter
chacun. Ce qui m'a immanquablement fait penser au rôle essentiel
des cuisiniers de collectivités dans les écoles : j'ai une
pensée reconnaissante - et émue - pour ceux qui, jour après
jour, se préoccupent du bonheur des enfants qui viennent à
la cantine. " Tu as une petite mine, dis donc
Une mauvaise
note? Comment cela se fait-il ? Allons, prend un peu plus de sauce, ça
te fera du bien. Et puis demain, tu te rattraperas. Et toi, ça
va ? Tu as l'air en forme. Et toi, ah, ta mère est encore malade.
Alors mange bien, mon petit, ça te donnera des forces
"
Et ainsi de suite. Prisons, hôpitaux, écoles, entreprises
Ces cuisiniers de collectivités qui se préoccupent du bonheur
de ceux qu'ils reçoivent méritent la béatification,
ou, au moins, notre reconnaissance. J'ai pensé à eux dans
ce petit restaurant d'Athènes, comme je pense à eux en écrivant
ces lignes. Au fond, ils n'ont pas besoin que j'analyse leur comportement
vertueux, car ils savent bien que leur mission est de donner de l'amour
en donnant à manger. Ils méritent que l'on reconnaisse toutefois
le rôle essentiel qu'ils ont dans nos sociétés. Pardon
de n'avoir pas examiné de question de technique culinaire, cette
fois-ci, mais la technique ne vient qu'à l'appui de l'art, et,
d'autre part, l'amour est une composante de la cuisine bien supérieure
à l'art et à la technique. Il fallait que cela soit répété
pour que la cuisine soit encore plus belle !
Chers Amis, Après la " nouvelle cuisine ", il y a eu
des entreprises désordonnées, souvent de " déconstruction
". Toutefois, cette entreprise de déconstruction a la froideur
de la " combinatoire ". Sous le couvert de modernisation, j'ai
vu des pot-au-feu, dont le bouillon était en gelée, la viande
en mousse et le cornichon en purée, ou bien le bouillon en mousse,
la viande en quenelle et les cornichons en poudre, ou bien
On peut
multiplier à l'infini, mais à quoi bon? Quel est le "
sens" culinaire qui préside à ces réalisations
? Du coup, je me suis demandé quelle était cette entreprise
qui m'anime, ainsi qu'un certain nombre de cuisiniers amis, et j'ai trouvé:
il s'agit d'abord de partir de l'idée artistique, puis de mettre
la technique au service de cette idée. Certains ont nommé
cela " cuisine moléculaire ", ou gastronomie moléculaire
ce qui n'est pas juste, car la gastronomie moléculaire est une
science, et pas une technologie, ni une technique, ni un art. Du coup,
je vous propose que l'on nomme ce nouveau courant le " constructivisme
culinaire " ! Et l'art culinaire sera toujours plus grand si l'art
passe avant sa réalisation : Picasso disait " quand je n'ai
plus de rouge, je prends du bleu ". Vive l'art culinaire, vive la
chimie, en particulier, et vive la connaissance en général
! "
PROCHAINS COURS DE GASTRONOMIE MOLÉCULAIRE
Mercredi 9 mars 2005 :
Comment nommer l'émulsion gélifiée ?
Les systèmes dispersés complexes
Et les sauces ? Des parentés
Etude de la structure physique des sauces
Vers de nouvelles sauces : les nouvelles sauces classiques et les nouvelles
sauces modernes
Pourquoi la tradition s'est-elle limitée à 23 sauces ? Les
dictons de la mayonnaise
Robustesse et nombre de précisions
Qu'en faire ? Décorer les recettes de béarnaise
Faut-il des recettes ?
Etude d'un cas complexe : les pâtes à foncer
Puisque la cuisine n'est plus la répétition de recettes,
que doit-elle être ? Description physico-chimique et artistique.
Mardi 7 juin 2005 :
Peut-on faire une mayonnaise chaude ?
Innovation par généralisation de procédés
classiques
Comment inventer ? Transposition de recettes
L'innovation suit-elle toujours la tradition ? Néophobie alimentaire,
effet bière et tabac
Comment donner du goût ? Comment construire ?
Les idées classiques
Formalisme de structuration de l'espace. Qu'en faire ?
Nécessité d'idées esthétiques
Questions esthétiques
Que mangerons-nous demain ?
Pour tout renseignement et inscription, contacter : Clémence Wegscheider
- Tél. : 0144081754 - Fax : 0144081853 wegschei@inapg.fr
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