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UNE VISION NOVATRICE
J'ai fini par comprendre que les meilleurs dans leur discipline - en cuisine,
en chimie,en musique,en littérature, en mathématiques, qu'importe
- sont ceux qui allient une vision d'ensemble novatrice et un soin parfait.
Prenez le musicien Jean-Sébastien Bach: il y a un style, certainement,
mais aucune note n'est écrite au hasard. Tout compte! Mon ami Pierre
Gagnaire est analogue: il a une vision de la cuisine, mais, pour lui,
le plus important, c'est de savoir cuire parfaitement un morceau d'agneau,
dans un beurre juste noisette, que l'on déglace d'une cuillerée
d'eau, ni trop ni trop peu, pour récupérer les " sucs
" (un mot qu'il faudrait examiner de près, un jour). Et mon
ami Jean-Marie Lehn, prix Nobel de chimie, est pareil! Il s'attache à
chaque détail, avec un soin également infini. C'est paradoxalement
l'attachement aux petites choses qui fait la grandeur. Le thème
d'un des derniers Séminaires semblait si passionnant, a priori.
La tenue du séminaire, les discussions qui y ont eu lieu, ont confirmé
l'intérêt de la question. Il s'agissait de savoir si le suage
des carottes était important pour la confection d'un potage.
POTAGES OU BOUILLONS ?
Initialement, j'avais demandé si le suage des carottes était
important pour la confection d'un bouillon de carottes.Mais il est apparu
que les cuisiniers, les professeurs de cuisine, les scientifiques ne s'entendaient
pas bien quand on utilisait le mot " bouillon ": pour les uns,
un bouillon de carottes s'obtenait quand on cuisait des carottes dans
l'eau, pour d'autres, la question n'avait pas de sens, parce qu'il s'agissait
d'un potage. Nous avions déjà rencontré plusieurs
fois des problèmes dans la dénomination des mets, au point
d'en faire le sujet d'un séminaire extraordinaire (ceux-là
durent une journée, au lieu des deux heures habituelles ; le prochain,
en mars, aura pour thème " Comment cuisiner avec des additifs
? Comment cuisiner avec des compositions aromatisantes ? Comment cuisiner
avec des colorants ? "), mais cette fois, la question se posait pour
le plat le plus simple qui soit: des carottes cuites dans l'eau. Et déjà,
des subtilités. Décidément, je ne me lasserai pas
de sitôt de la cuisine ! Bouillon ? Potage ? La réglementation
ne nous aide guère à faire la distinction, comme l'a montré
l'examen du décret du 19/11/1954, qui définit bouillons
et potages : "Article 1er - Les bouillons vendus pour être
consommés après simple dissolution dans l'eau et, le cas
échéant, réchauffage, doivent, dans leur partie soluble,
contenir par litre de bouillon consommable un minimum de 0,4 g d'azote
total, dont 30 % au moins d'azote aminé et 12 % au plus d'azote
ammoniacal ; toutefois, si le pourcentage d'azote aminé dépasse
40 %, le pourcentage d'azote ammoniacal peut atteindre 15 %; la quantité
maximum de sel est de 10 grammes par litre. Article 2 - Les potages vendus
pour être consommés après adjonction d'eau, réchauffage
ou cuisson, doivent, par litre de produit consommable, soit contenir dans
leur partie soluble des matières azotées dans des proportions
égales à celles indiquées à l'article ci-dessus
pour les bouillons, soit posséder une valeur énergétique
d'au moins 180 calories calculée sur la base des coefficients 4,
4 et 9 appliqués respectivement au poids des protéides,
glucides et lipides. " Décidément, il faut que la cuisine
ne compte que sur elle-même, et non sur le législateur, pour
se déterminer. D'ailleurs, cette question en amène une autre
: pour le terrien, un bout de corde est un bout de corde; mais pour le
marin, il y a des tas de distinctions, entre le bout, le filin, la drisse,
l'aussière, l'écoute
Chaque objet, fut-il anodin pour
le profane, mérite un nom particulier pour sa fonction particulière.
Du coup, la cuisine mérite aussi d'avoir sa terminologie. Oui,
mais il y a une différence: celui qui prend la mer doit être
marin, mais celui qui cuisine est-il cuisinier? Si oui, quelle est la
différence entre celui qui cuisine pour une grande famille et celui
qui cuisine pour un petit restaurant ? Pas le nombre de couverts, assurément.
Alors? D'autant que je connais des mères de famille qui font meilleur
que des cuisiniers de profession ! Alors je conclus que la question est
difficile, et, si je ne me trompe, elle est au cur du débat
sur l'obligation (ou non) d'avoir un CAP de cuisine pour s'installer comme
cuisinier. Aujourd'hui, n'importe qui peut ouvrir un restaurant, alors
que le CAP est obligatoire pour le salon de coiffure. Laissons là
cette question épineuse et revenons aux sources. Le Larousse gastronomique
définit le bouillon comme le " liquide de cuisson des viandes
ou des légumes bouillis, utilisés pour cuire (à la
place de l'eau) certains mets et réaliser des sauces et des potages
". Donc, des carottes dans de l'eau font bien un bouillon. Dirait-
on " fond de carotte "? Non, car le fond est un bouillon aromatisé,
gras ou maigre, utilisé pour mouiller un ragoût ou un braisé.
[
] Ils sont à base de veau, de buf ou de volaille,
voire de gibier, de légumes et d'aromates (fond maigre) ".
Potage? "Mets liquide servi le plus souvent chaud dans des assiettes
creuses. [
] Les potages " clairs " comprennent: les bouillons
et consommés de viandes, de volailles, de poissons ou de crustacés
; [
] les potages " liés " (à la crème,
au beurre, à l'arrowroot, à la crème de riz, au tapioca,
au roux blanc, aux légumes ou au jaune d'uf) rassemblent:
les potages- purées, les coulis ou bisques, les crèmes,
les veloutés, les consommés liés, les soupes, souvent
à caractère régional, et les potages taillés,
c'est-à-dire non passés ".Reste à examiner "
soupe " : " Mets liquide chaud. A l'origine, la soupe était
une tranche de pain sur laquelle on versait du bouillon, du vin, une sauce
ou un apprêt liquide. Aujourd'hui, la soupe est un potage ni passé
ni lié, mais souvent épaissi. [
] Vers le XVIIIe siècle,
le terme de " potage " remplaça celui de soupe, jugé
trivial ". Au final, que conclure? Pour potage et soupe, c'est net.
Un bouillon de carottes servi en potage est un potage, bien qu'il soit
aussi un bouillon, puisqu'obtenu par décoction de carottes. Fond,
oui, aussi: c'est une question d'usage
comme le bout, la drisse,
l'aussière. Et qu'obtient-on avec des carottes suées ?
LA QUESTION DU GRAS
Ces discussions sont essentielles : nous savons tous qu'un chat est un
chat, mais nous devons mieux savoir quand un bouillon est un bouillon.
Lors du dernier séminaire, certains disaient que le liquide obtenu
à partir des carottes suées n'était pas un bouillon,
car le bouillon s'obtient seulement par ajout d'eau à des carottes.
Du coup, on aurait dû parler de fond ou de potage. Mouais
Après tout, on pourrait dire " bouillon de carottes suées
", au lieu de " bouillon de carottes ". D'autres n'étaient
pas gênés, et admettaient volontiers la terminologie "
bouillon de carottes ". Passons. Ce qui est clair, c'est l'intelligence
du procédé qui consiste à suer. Cette intelligence
se comprend quand on sait que les carottes contiennent des sucres, que
sont le saccharose (le sucre de table le plus classique
mais pourquoi
ne serait-il pas détrôné un jour?), le glucose (à
la saveur très délicate; à noter que c'est une poudre
blanche, quand il est sans eau; le liquide sirupeux et transparent que
l'on nomme souvent " glucose ", en cuisine, est généralement
un sirop de glucose) et le fructose (encore un sucre dont j'aime la saveur
!). Elles contiennent aussi des acides aminés, des molécules
de saveur intéressante. Et elles contiennent notamment des molécules
odorantes, souvent peu solubles dans l'eau. Le suage des carottes, dans
de la graisse, sert, sans qu'on le sache, à dissoudre les molécules
odorantes dans la graisse. Une fois dissoutes, elles y sont
dissoutes;
les sucres et les acides aminés, eux, sont peu solubles dans les
graisses. Puis, quand on ajoute de l'eau aux carottes suées, la
cuisson fait lentement passer les sucres et les acides aminés dans
l'eau. C'est ainsi que le bouillon acquiert de la saveur: ces molécules
solubles dans l'eau peuvent ensuite se dissoudre dans l'eau du mucus qui
tapisse la bouche et atteindre les papilles gustatives (on devrait dire
" sapictives ", puisqu'il s'agit de saveur, et non de goût).
Où vont alors les molécules odorantes, si importantes pour
la sensation globale du goût? Elles restent dissoutes dans les graisses,
qui se dispersent dans le bouillon. Quand on boit le bouillon, on boit
l'eau et ses " solutés " (les molécules qui y
sont dissoutes), mais on récupère aussi les molécules
odorantes, qui sont dans les graisses qui viennent tapisser la bouche,
donnant une belle longueur gustative. Sans le suage, pas de dissolution,
donc moins de goût, parce que les molécules odorantes sont
perdues. Au total, une telle analyse montre qu'un tout petit détail
peut largement contribuer à la réussite culinaire. Et quel
voyage! De la terminologie à la chimie, c'est le grand écart.
Je crois que c'est parce que la cuisine, c'est d'abord de la culture.
Et c'est évidemment ainsi que la cuisine est belle.
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