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Le scientifique sait pertinemment que toute théorie est fausse.
C'est pourquoi, il doit non pas la confirmer, mais la réfuter.
LES SÉMINAIRES DE GASTRONOMIE MOLÉCULAIRE
Chaque troisième jeudi du mois, à l'exception de juillet
et d'août, les séminaires de gastronomie moléculaire
se suivent et se ressemblent dans leur forme, mais pas dans leur contenu.
La forme ? Il s'agit toujours de discuter des questions culinaires importantes,
de prévoir des expériences qui sont faites par les participants,
de recueillir les résultats des expériences qui ont été
faites, et d'en discuter l'interprétation. Oui, pas de recueillir
les résultats, mais de les interpréter, car un résultat
est toujours discutable. Nous sommes nombreux à nous souvenir de
ce séminaire où l'un des participants qui annonçait
avoir cuit une viande pendant deux minutes n'avait, en fait, pas mesuré
le temps de cuisson. La science a ses méthodes, qui ne sont pas
de la cuisine. Insistons un peu sur cette idée : la cuisine n'est
pas de la science. Pourquoi? Parce que la cuisine est une activité
technique (pour la partie artisanale), qui peut se doubler d'une composante
artistique, quand elle est exercée par des artistes, qui veulent
émouvoir. La science, elle,n'a pas cette fonction: elle cherche
à explorer les mécanismes des phénomènes naturels.
Le ciel est bleu : pourquoi ? Une montagne se dresse devant nous: pourquoi?
Les soufflés gonflent: pourquoi? Les mayonnaises ratent plus facilement
à l'huile d'olive ou de pépins de raisin qu'à l'huile
de tournesol: pourquoi? Sa méthode est la méthode expérimentale,
qui, contrairement à une idée très fausse, n'est
pas la démonstration de théories. Cent fois non ! La science
commence par observer les phénomènes, à les caractériser.
Par exemple, dans le cas du soufflé, on chercherait la température
à cur en cours de cuisson, ou la pression au centre, ou encore
le volume de préparation
Puis, sur la base de ces mesures
(précises, surtout précises), le scientifique (je ne dis
pas le chercheur, parce que des gens qui cherchent, il y en a aussi en
cuisine) propose une théorie, encore nommée modèle
: par exemple, dans le cas du soufflé, on supposerait que les soufflés
gonflent parce que l'eau de l'appareil s'évapore ; or l'eau sous
la forme de vapeur prend environ mille fois plus de place que sous la
forme liquide. Une fois ce travail effectué, la science commence,
au lieu de s'achever : le scientifique sait que toute théorie est
fausse, et qu'il doit non pas la confirmer, mais la réfuter. Oui,
peut-être que le soufflé gonfle en raison de la vaporisation
de l'eau, mais cette vaporisation se fait sans doute différemment
de la vaporisation de l'eau d'une casserole; notamment parce que la vapeur
est un peu comprimée dans un soufflé ! Il faut en tenir
compte pour produire une théorie perfectionnée. Plus généralement,
la science ne peut nous assommer avec des certitudes, parce qu'elle n'a
aucune certitude : Jean Rostand écrivait " Je ne suis quand
même pas assez insensé pour être tout à fait
assuré de mes certitudes ". Du coup, la science " boucle
": elle fait une expérience pour réfuter la théorie,
trouve de nouvelles données, qu'elle cherche ensuite à intégrer
à l'édifice théorique. Cette explication montre pourquoi
la cuisine n'est pas de la chimie, et aussi pourquoi les méthodes
sont différentes. Elle montre aussi pourquoi un résultat
expérimental ne peut être accepté, mais doit être
discuté : comment a-t-il été obtenu? Avec quelle
précision? Quelle indication donne-t-il ? C'est le rôle de
nos séminaires (gratuits, ouverts à tous, venez ou, si vous
ne pouvez pas venir, n'hésitez à pas demander que votre
adresse de courriel soit ajoutée à la liste de distribution,
par laquelle sont envoyées les invitations, les rappels, les comptes
rendus
).
ENFIN, LA FRITE
Lors de notre dernier séminaire, le thème discuté
était celui de la découpe des frites. Avant d'arriver à
la question précise qui nous a intéressés, permettez-moi
de vous expliquer ce que je sais des frites. Les frites sont généralement
faites à partir de pomme de terre (mais on peut frire beaucoup
d'autres choses, du navet à la pomme, en passant par la carotte
).
Il s'agit le plus souvent de plonger des bâtonnets de cette matière
dans de l'huile très chaude, mais on pourrait aussi frire dans
du sirop, dans un caramel, ou dans une solution d'un autre composé
qui supporterait des températures supérieures à 100
°C. Cent degrés ? Tout le monde a reconnu la température
d'ébullition de l'eau. Pourquoi faut-il que le liquide de friture
supporte des températures élevées et, notamment,
supérieures à 100 °C ? Parce que les aliments sont le
plus souvent pleins d'eau et que, placés dans un bain de friture,
leur eau de surface s'évapore immédiatement, tandis que
l'eau du cur est conservée. Comme dans un soufflé
ou comme dans du pain, en quelque sorte : la mince croûte qui se
forme est portée à la température du four, mais l'intérieur
reste à moins de 100 °C tant qu'il s'y trouve de l'eau liquide.
Une température élevée a un autre avantage : elle
procure ce que les physiciens nomment un gradient. Pour comprendre, examinons
le cas du steak: une viande chauffée doucement perd son eau et
durcit (parce que l'eau contribue à la tendreté et à
la jutosité), tandis qu'un steak bien saisi prend un goût
puissant à l'extérieur, mais conserve son jus. Idem pour
les frites: la frite cuite à très haute température
s'entoure d'une croûte (c'est de la pomme de terre sans eau), tandis
que son cur, où se concentre l'amidon contenu dans la pomme
de terre, reste plein d'eau. On obtient finalement une purée à
l'intérieur d'une enveloppe croustillante (la " croustillance
" dure tant que l'eau de l'intérieur n'a pas migré
vers la croûte: servons donc les frites sans attendre). La croûte
des steaks et celle des frites sont-elles imperméables? Pour le
steak, la question est vite résolue : un steak bien saisi, posé
sur une assiette, puis soulevé, laisse voir une mare de jus ; c'est
bien la preuve que la croûte prétendument imperméable
des steaks saisis n'est pas imperméable du tout (ce n'est pas parce
que cette idée est fausse qu'il faut cesser de saisir les steaks,
bien au contraire!). Pour les frites, la question de l'imperméabilité
éventuelle de la croûte est également facile à
résoudre: il suffit de voir des frites frire. On observe alors
que des bulles de vapeur, très abondantes initialement, se raréfient
quand les frites viennent flotter dans le bain ; finalement, on ne voit
de vapeur que par quelques ouvertures. En passant, notons que cette observation
est à la base des pommes de terre soufflées. En effet, une
fois que l'on a formé une croûte (pas complètement
imperméable) autour d'une rondelle de pomme de terre, si l'on sort
les rondelles, qu'on chauffe très fortement l'huile, puis que l'on
y replonge les rondelles, celles-ci soufflent parce que l'eau qu'elles
contiennent encore se vaporise trop rapidement pour pouvoir sortir par
les quelques ouvertures formées. En conséquence, les rondelles
" soufflent ".
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Hervé This
DE RETOUR À LA FRITE
Les séminaires de gastronomie moléculaire considèrent
toujours des questions très détaillées, parce
que les questions trop vastes égarent les expérimentateurs.
La question du dernier séminaire n'était donc pas
" la frite ", en général, mais " le
goût des frites change-t-il quand elles sont coupées
au couteau ou à la machine? ". Que faire pour étudier
une telle question? Prendre des pommes de terre d'une même
variété, les couper en deux moitiés, couper
une série de moitiés au couteau, et l'autre série
de moitiés à la machine. Dès la découpe,
on voit que les deux méthodes donnent des résultats
différents : au couteau, à moins d'être un praticien
remarquable, on obtient des résultats beaucoup plus irréguliers.
Puis, quand on frit, ces différences sont amplifiées.
En effet, une frite très mince brunit et croustille davantage
qu'une frite ventrue, qui s'apparente plus à de la purée
un peu fade. Bien au contraire, pour des frites coupées à
la machine, il y a plus d'homogénéité, bien
moins de goût, moins de " croustillance "
Morne plaine ! Au final, la question méritait bien d'être
posée. La solution n'était pas difficile à
trouver, mais pourquoi ne priser que les difficultés. La
simplicité a aussi ses vertus, et, si nous savons mieux frire,
nous donnerons plus de bonheur, d'" amour " à nos
convives. C'est pour cette raison que la cuisine est belle !
ET C'EST AINSI QUE LA CUISINE EST BELLE
!
Voici une nouvelle série d'articles intitulée : "
Et c'est ainsi que la cuisine est belle ! ". Elle est animée
par Hervé This, un scientifique de terrain dont les titres,
les fonctions et surtout l'expérience nous ont amenés
à lui proposer de collaborer avec nous. Hervé This
est physico-chimiste à l'INRA.
COMMENT SALER LA VIANDE ?
Le dicton de cuisine qui voudrait que l'on mette toujours "
le sel après la cuisson sans quoi le sel fait dégorger
la viande " est-il vérifié ? Une question aussi
simple que celle-ci conduit à des études passionnantes
et à des résultats étonnants. C'est tout le
travail d'Hervé This et des séminaires qu'il propose
COMMENÇONS PAR L'UF DUR !
La cuisson de l'uf est un remarquable exercice pour les cuisiniers.
Il paraît simple au premier abord mais il ne l'est pas. Réussir
la cuisson parfaite de l'uf, avec un écalage facile,
un jaune bien jaune et bien centré, un blanc pas caoutchouteux
est tout un art. Il suppose que l'on ait réfléchi
à la question. Dans cet article, Hervé This examine
avec vous les phénomènes physiques et chimiques qui
se produisent durant la cuisson. Il en tire des conclusions passionnantes
et vous révèle les "trucs" permettant de
faire de votre uf dur, un vrai plaisir gastronomique
LA SCIENCE AU SERVICE DE LA CUISINE
Hervé This était l'invité spécial du
salon Serbotel à Nantes. Il a présidé le jury
de dégustation du concours des chefs de collectivité
autogérée. Nous avons profité de cette présence
pour l'interviewer sur son activité. Le message du scientifique
est le suivant : en cuisine, il faut s'interroger sur tout ce que
l'on fait pour mieux le faire. Les habitudes, les trucs, les dictons
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Cher Monsieur, Je viens de lire votre article " C'est ainsi
que la cuisine est belle " qui m'a été donné
par le cuisinier de la maison d'accueil où je réside. Je
voudrais vous dire bien simplement à quel point je suis d'accord
avec vous. La cuisine, c'est de l'amour! Je suis Gascon d'origine et,
par nature, je peux comprendre cela. Plus tard, je suis devenu prêtre,
et vous savez que le christianisme s'exprime dans un repas, celui de l'Eucharistie.
Qu'on ait la foi ou pas, il reste que cela signifie quelque chose : l'Amour
le plus fort se manifestant dans un repas. Je regrette bien souvent que
notre analyse de la vie sociale, de la vie des commensaux, comme vous
dites, de la vie familiale, soit si courte. Mais si nous mettons l'amour
au sein de nos actes les plus simples, alors la vie est belle. Merci de
votre article inspiré. Bonne et heureuse année 2005, pleine
de découvertes. Bien cordialement. "
Lettre de Père Bernard Peyrous, maison de Chézelles (Indre-et-Loire),
à Hervé This
| SÉMINAIRE EXTRAORDINAIRE |
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Jeudi 17 mars, à l'amphi Jean Rouquié de l'Ecole
supérieure de cuisine française
- Comment cuisiner avec des additifs ?
- Comment cuisiner avec des arômes ?
- Comment cuisiner avec des colorants ?
10h-12h30 : L'utilisation des additifs : présentation, usages,
éthique, réglementation.
14h30-16h : L'utilisation des colorants : présentation, usages,
éthique, réglementation.
16 h-17 h 30 : L'utilisation de composés définis et
de compositions pour l'aromatisation : présentation, usages,
éthique, réglementation.
Pour participer, envoyez nom et prénom, société,
activités, à bmouton@ccip.fr.
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