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Lors de sa dernière réunion annuelle, l'Académie
culinaire de France a posé la question : la chimie tue-t-elle la
tradition culinaire ? Je crains hélas que la réponse soit
" oui " ! Est-ce grave ? Je ne crois pas : plutôt qu'avoir
demain ce que j'ai aujourd'hui, avec le bon et le mauvais, je préfère
n'avoir demain que le bon.

DERRIÈRE LA QUESTION POSÉE
Il y a l'idée que la tradition est quelque chose de bien, que nous
devons chérir, conserver, transmettre. La tradition, étymologiquement,
c'est ce que l'on transmet. Toutefois, derrière le mot " tradition
", il y a le mythe de l'âge d'or, selon lequel le bon vieux
temps était mieux que le temps d'aujourd'hui, la croyance en un
passé plus serein, des produits meilleurs, des pratiques plus saines
Quelle erreur! On oublie un peu vite que l'esclavage a longtemps régné
(il était " traditionnel "), que l'espérance de
vie était réduite, en raison des maladies, du manque d'hygiène,
de la malnutrition! On oublie que, il y a seulement un siècle,
les livres de cuisine mentionnaient invariablement les moyens de reconnaître
les produits frelatés, le plâtre dans la farine, le jus de
purin utilisé pour colorer le café, le lait coupé
à l'eau
On oublie également que nous sommes la première
génération à ne pas avoir connu de famine, que nos
vins ne donnent plus mal au crâne, que nos produits sont contrôlés
par un corps d'inspection qui nous évite des dérangements
digestifs et des empoisonnements. La tradition ? Je crains que nous n'y
soyons attachés que par nostalgie d'enfance. Nous confondons l'amour
de notre grand-mère, et la qualité de ce qu'elle cuisinait.
J'ai même vu des personnes qui aimaient les ufs durs au jaune
verdi, à l'effroyable odeur de soufre, parce que leur grand-mère
cuisinait les ufs durs ainsi ! Nous semblons être conditionnés
à aimer ce que nous avons associé à de bons souvenirs.
Une grand-mère aimante d'un côté, des ufs mal
cuits de l'autre? Cela suffit à nous faire aimer les ufs
mal cuits. Observation qui conduit immanquablement à la question
: qu'aimons- nous? Observez que je ne pose pas la question: qu'est-ce
qui est bon ? Car les épinards ne sont ni bons, ni mauvais : ils
sont les épinards ; nous les aimons ou ne les aimons pas. Question
importante, surtout dans le cadre des cantines,où nombre d'enfants
sont pleins d'a priori, et de ces "Ce n'est pas bon " que nous
devons combattre. C'est un devoir de les conduire à du " Je
n'aime pas ", ou, mieux encore, à du " J'aime ".
Et puis, la tradition, c'est quoi ? En France, c'est le fond de pratiques
qui a été empiriquement accumulé : la mayonnaise,
les carottes à la Vichy, les petits pois à la Française
On les prépare selon des recettes
variées. D'où
la question : la tradition existe-t-elle ? La mayonnaise, par exemple,
a souvent été évoquée dans ces pages, et je
ne reviendrai pas, de crainte de me faire plus d'ennemis que nécessaire,
sur le fait que la mayonnaise ne doit pas contenir de moutarde, contrairement
à ce qu'indique fautivement le Répertoire général
de la cuisine, sous peine de devenir de la rémoulade. Considérons
plutôt la blanquette de veau, ou le pot-au-feu. La question de la
diversité des recettes conduit à se demander si ces dernières
sont suffisamment ressemblantes, soit dans leur exécution, soit
dans leur résultat. Autrement dit, donnent elles toutes un produit
analogue (pas identique, en tout cas, car chaque cuisinier met sa "
patte gustative " au plat qu'il produit), identifiable par tous ceux
qui appartiennent à la culture française comme étant
une blanquette? Pour la blanquette, la réponse est assez claire:
oui,quand nous voyons du veau, une sauce plutôt salée, de
couleur claire, liée, avec un goût de vin (blanc), un peu
riche, un bon goût d'oignons, alors nous reconnaissons une blanquette,
surtout servie avec du riz. Que peut faire la chimie, à cette blanquette
? Rien ! La chimie est une science, donc une exploration du monde, et
non une production. Donc tous ceux qui veulent faire la blanquette telle
qu'elle a été mille fois décrite pourront continuer
à la faire. La chimie a ses objectifs, et la cuisine a les siens,
différents. D'ailleurs, plutôt que " chimie ",
nous devrions dire " gastronomie moléculaire ", puisque
c'est cette dernière discipline qui étudie la cuisine, et
non la chimie, qui, elle, se préoccupe des réactions chimiques
en général. La gastronomie moléculaire travaille,
donc, à étudier les transformations culinaires, et la cuisine
s'applique à produire des plats. La collision ne peut être
le fait des gastronomes moléculaires : ils n'ont aucun pouvoir
sur les cuisiniers, qui, seuls devant leurs fourneaux, décident
de ce qu'ils mitonnent. C'est d'ailleurs pour avoir cru que la chimie
était au-dessus de la cuisine que le chimiste français Marcellin
Berthelot s'est si gravement trompé dans un discours publié
en 1894 : il prévoyait que la chimie aurait remplacé l'agriculture
et la cuisine, en l'an 2000.Nous voyons bien que l'agriculture subsiste,
tout comme la cuisine! Berthelot n'avait pas compris que la cuisine comporte
une composante artistique qui ne se réduit ni à la chimie
(une connaissance) ni à l'application de la chimie. Naturellement,
les cuisiniers mettent en uvre des réactions chimiques et
physiques quand ils cuisinent, mais tout comme nous mettons des réactions
chimiques en uvre quand nous nous contentons de respirer : nous
vivons par le fait d'une myriade de réactions chimiques! Revenons
à nos casseroles : Berthelot s'est trompé; ne répétons
pas son erreur. Il faut que, modestement, le chimiste évite de
chercher à prendre le pouvoir, parce qu'il n'en a pas la légitimité;
il peut seulement s'intéresser au travail des cuisiniers, avec,
si possible, la volonté de les aider. Dans ces pages, nous avons
vu comment: si la gastronomie moléculaire montre que ces idées
classiques, traditionnelles, sont fausses, elle peut, en le disant, conduire
à des modifications des pratiques. Il faut être prudent,
toutefois ! Par exemple, des collègues italiens ont étudié
la possibilité de remplacer des hommes par des machines pour retourner
ces énormes meules de parmesan. La question qu'ils ont examinée
était : le retournement à la machine donnerait-il des résultats
gustativement différents du retournement à la main
et la réponse a été oui, car la machine retourne
les meules au rythme qu'on lui a indiqué, tandis que les maîtres
de caves savent juger quand s'impose le moment adéquat. Bref, le
retournement à la main donne un résultat gustativement différent
(ni meilleur, ni moins bon, car nous avons vu que ce " meilleur "
n'est qu'une décision culturelle)
de sorte que l'emploi de
la machine à retourner les meules a été récusé
pour des produits qui devaient recevoir une appellation d'origine contrôlée.
POURQUOI EXCLURE DEBUSSY ?
En cuisine, la question est plus compliquée parce que chaque cuisinier
y met sa patte. Les variations sont innombrables, et, pis encore, chaque
cuisinier prétend faire de la cuisine traditionnelle, mais, en
fait, ne cesse d'adapter à sa façon. Ce n'est pas la chimie
qui menace la cuisine, mais la cuisine elle-même, qui confond tradition
et innovation. Voilà pourquoi, notamment, je trouve très
exorbitant la récente proposition de certains de réclamer
à l'Education nationale un CAP de cuisine traditionnelle. Imagine-t-on
que les conservatoires de musique n'enseignent que la musique de Bach
ou de Mozart ? Pourquoi exclure Debussy? La tradition ? Reprenons la comparaison
avec la musique: cela n'a pas de sens ! Il y a la musique, et les musiciens
reconnaissent que la musique a évolué. Mozart est différent
de Bach, et Debussy de Mozart, et Messiaen de Debussy, et
Et chaque
artiste produit ses propres uvres, sans, évidemment, craindre
la chimie ! Pourquoi la cuisine ne ferait-elle pas de même? Je crois
qu'il est temps que cesse la confusion,qu'il est temps que nous nous demandions
vraiment quelles sont les bases techniques qu'il est légitime d'enseigner,
sans nous reposer paresseusement sur cette prétendue tradition.
Travaillons, réfléchissons, discutons, confrontons les idées
et c'est ainsi que la cuisine sera belle!
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