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" Respecter le produit "? Je ne comprends pas cette expression,
qui est dans toutes les cuisines. Elle y est tant qu'on oublie de la questionner.
Chimiste, mon métier consiste à explorer, à chercher
les causes des phénomènes, à comprendre, en un mot.
Et comme le maître de tous les chimistes, Antoine Laurent de Lavoisier,
a bien expliqué que la science ne peut progresser que si le langage
progresse, et vice versa, ma déformation professionnelle m'incite
à poser la question: que signifie cette expression, exactement?
Et pourquoi la prononce-t-on si souvent, alors qu'elle est idiote?

ALLONS-Y DOUCEMENT sans quoi je vais encore me faire des tas d'ennemis.
Respecter quelque chose ou quelqu'un, c'est montrer du respect : il y
a du sacré, de l'intouchable, dans cette conduite. On respecte
quelqu'un qui fait de belles choses, ou même qui a fait de belles
choses, car nous avons un devoir de mémoire ! On respecte le travail
d'autrui: cela signifie que l'on ne le détruit pas, s'il a coûté
des efforts considérables. Respecte-t-on un produit ? Une langoustine?
Une carotte? En tant que langoustine ou carotte, non. D'ailleurs, la cuisine,
qui profère l'expression " respecter le produit ", ne
respecte rien: elle fait sauter les langoustines dans une huile très
chaude, pire que si l'on versait de l'huile bouillante du haut d'un château
fort, sur les envahisseurs; elle braise les carottes
Bref, le cuisinier
qui prétend respecter le produit ne respecte rien, sous peine de
ne pas être cuisinier ! Pourquoi, alors, la cuisine en est-elle
venue à dire qu'elle respecte les produits? J'y vois deux causes
essentielles. La première est un véritable respect
mais pas pour le produit : plutôt pour le producteur, qui s'est
donné la peine d'aller chercher la langoustine, alors que la tempête
fait rage, ou pour le maraîcher, qui s'est évertué
à réduire les pesticides, à soigner les légumes
Bref,on ne respecte pas le produit, mais l'homme ou la femme qui constitue
un maillon de la chaîne à laquelle nous appartenons nous-même,
et qui va du champ à l'assiette. Je crois qu'il existe une seconde
façon de respecter le produit, plus culinaire celle-ci. Il suffit,
en effet, de manger une tomate pour savoir que certaines sont fades, et
d'autres puissamment goûteuses. Il suffit de boire une gorgée
de bouillon de buf pour savoir s'il a du goût ou s'il est
éventé. Autrement dit, les produits que nous utilisons peuvent
avoir les caractéristiques que nous leur demandons, ou non. Un
" beau produit ", c'est celui qui correspond aux standards communément
ou personnellement acceptés, toujours implicitement. Car un bouillon
de buf est toujours un bouillon de buf, éventé
ou non, et l'on ne voit pas pourquoi un bouillon de buf serait moins
bon s'il est éventé : après tout, il existe bien
des cas, en cuisine, où il faut que le produit " s'ouvre "
(le vin, par exemple).Et puis, rien n'est bon ni mauvais: on aime ou on
n'aime pas. Donc le bouillon n'est pas bon, il est seulement conforme
à l'idée que nous nous en faisions. Et respecter le produit,
dans cette seconde acception, c'est seulement cuisiner de telle sorte
que le bouillon soit conforme à nos standards. Evidemment, il y
a des cas où le jugement est presque objectif. Par exemple,une
viande trop dure pour être mâchée est
trop dure.
Toutefois, là encore, le chimiste iconoclaste et questionneur ne
lâche pas le morceau. Est-ce respecter la viande que de la laisser
dure? Ou bien le cuisinier doit-il s'efforcer de transformer, par son
art, à faire que la viande dure devienne tendre? Nous sommes bien
tous d'accord: l'art du cuisinier, c'est d'apprêter les mets, de
travailler, avec technique et art, pour que les mets soient bons. Ah,
j'oubliais : ne devrions- nous pas dire que le premier devoir du cuisinier,
c'est de respecter ceux qu'il reçoit " chez lui "? Que
ce " chez lui " soit son domicile personnel, une cantine scolaire,
un restaurant d'entreprise
Oui, nous devons bien sûr nous
préoccuper du bonheur de ceux que nous recevons. D'ailleurs, je
suis gêné : comment nommer ces personnes que nous recevons?
Ce ne sont pas des " commensaux ", puisque les commensaux sont
ceux qui mangent à la même table (cum, avec, et mensa, la
table, en latin). Ce ne sont pas des convives, non plus, puisque les convives
sont ceux qui vivent ensemble, et non ceux qui vivent avec le cuisinier.
Alors, des hôtes ? Le mot est difficile, parce qu'il y a l'hôte,
qui reçoit, et l'hôte, qui est invité, convié.
Il nous faut un nouveau mot, parce que le métier de cuisinier a
changé. Ne pourrions-nous pas les nommer nos " respectés
"?
LE RESPECT DU TRAVAIL
Allons, tant qu'à se poser des questions utiles, poursuivons sur
notre lancée. Lors du dernier Trophée Serbotel, de cuisine
de collectivités, à Nantes, nous avons eu une discussion
passionnante, avec cette personne de très grande qualité
qu'est Yvon Garnier (voilà quelqu'un de vraiment respectable !).
Cette discussion tournait autour de l'expression " respecter le travail
".
Faut-il respecter le travail ? Il est exact que l'on parle d'un travail
bien fait, et il est exact que tout ce qui mérite d'être
fait mérite d'être bien fait. Donc faisons bien notre travail
surtout quand nous avons la chance qu'il soit une passion. D'ailleurs,
permettez-moi de m'écarter un moment du droit chemin. Il a été
très largement dit que le métier de cuisinier était
difficile, pénible, mal payé
Mais les cuisiniers qui
travaillent comme apprentis voudraient-ils échanger leur travail
contre celui d'étudiants en sciences qui, eux, ne sont pas payés,
qui font, pour devenir capables de résoudre des équations,
autant d'heures de labeur, sans être payés ! Et sait-on assez
qu'un cuisinier triplement étoilé gagne beaucoup plus d'argent
qu'un scientifique lauréat du prix Nobel, ce qui est l'équivalent
des 3 macarons au guide Michelin ? Allons, que chacun choisisse selon
ses goûts. Un cuisinier qui aime son métier, parce que ce
métier consiste à donner du bonheur,n'a besoin que d'une
cuisine pour être heureux. Et un chimiste qui aime passionnément
la chimie n'a pas besoin non plus de grosses voitures ni de costume de
grand tailleur : un laboratoire suffit à son bonheur. Il y a d'ailleurs
un exemple à montrer, de la part des plus vieux: ils doivent montrer
aux plus jeunes qu'aller en cuisine, ou au laboratoire, est un bonheur,
un privilège
si l'on aime respectivement la cuisine ou la
chimie. Allons, pas de morale, revenons à ce travail qu'il faudrait
respecter. Pourquoi le respecter ? Le travail n'est pas une personne.
Respecter le travail, cela ne veut rien dire. Je propose plutôt
que nous faisions bien notre travail, parce que nous sommes engagés
dans ce travail qui nous plaît. Yvon Garnier, pour revenir à
cette " personne de qualité ", est un exemple. Pourquoi?
Parce qu'il est facile, en compagnie, de dénigrer: les hommes et
les femmes (chacun a ses défauts), les produits, les institutions.
Yvon Garnier, au contraire, ne cesse d'admirer, de voir que la bouteille
est à moitié pleine, parce qu'il est vrai qu'elle l'est
! Il donne de l'envie, et, sans avoir jamais goûté sa cuisine,
je suis certain qu'il donne du bonheur. L'écrivain Ernest Renan
disait, dans ses Souvenirs d'enfance, " L'homme vaut en proportion
de sa faculté d'admirer ". Je propose - mais vous avez bien
compris que je ne morigène que moi - que nous admirions le travail
de ceux qui donnent du bonheur - alimentaire - à ceux qui en ont
besoin.
COMMENT NOUS Y PRENDRE?
Evidemment, dans cette chronique, je me suis un peu écarté
de nos séminaires de gastronomie moléculaire. Nous n'avons
pas évoqué le dernier, où nous avons cuit du beurre
noisette. Oui, vous avez bien lu : du beurre noisette! Parce que le beurre
noisette est quelque chose que beaucoup d'entre nous aiment passionnément.
Il y a l'enveloppant du beurre, mais sa fadeur a été relevée
par la cuisson. Et, arrêté juste à temps, le beurre
noisette a un goût
de noisette. Un goût difficile à
maîtriser, parce qu'éphémère. Et, là
encore, une question s'impose: pourquoi donner au beurre un goût
de noisette alors que le beurre devrait avoir le goût de beurre,
si nous le " respections ", si, conformément à
ce qu'on prétendait - faussement, il faut le répéter
- les choses devaient avoir le goût de ce qu'elles sont ? Oui, pourquoi
cuire le beurre? Je crois que c'est parce que le beurre est ainsi le travail
de l'artisan, ou de l'artiste. Il y a une grande subtilité dans
le beurre noisette, et c'est un beurre intelligent. Ce qui me ramène
au Trophée Serbotel de cuisine de collectivité : vous le
voyez, je m'égare en restant toujours dans le droit chemin. Ce
concours a réuni des finalistes qui ont tous fait un travail de
grande qualité, qui ont mis tout leur cur dans leur uvre.
Ils y étaient encouragés par les organisateurs, par le public
et par le jury. Du coup, il ne s'agissait plus, à la limite, d'une
compétition, d'un individu en face d'adversaires, d'ennemis. Non,
il s'agissait de faire le mieux possible, de penser, puisque la cuisine
doit être pensée avant d'être exécutée,
de donner du bonheur. Un concours où chaque concurrent gagnait,
parce qu'il n'était que face à lui-même. Comment gagner
un tel concours? Je crois que le travail de préparation ne doit
pas se faire en cuisine. Il faut bien réfléchir aux plats
que l'on doit servir, parce que, immanquablement, vient un président
de jury qui demande: "Vous avez servi une purée de céleri
avec un filet de poisson et une sauce au beurre, mais pourquoi? ".
La préparation, seul, devant une feuille de papier, permet d'anticiper
ce type de questions. Veut-on des contrastes de texture ? Pourquoi ? Veut-on
des oppositions de couleurs ? Pourquoi? Après tout, la peinture
pastel n'est précisément pas celle de l'opposition, mais
elle n'en est pas moins belle qu'une peinture plus violente. Il en est
de même pour la musique, alors pourquoi pas en art culinaire? Permettez-moi
de dire encore du bien de quelqu'un d'admirable : Pierre Gagnaire. C'est
un ami, donc je suis partial. Toutefois je peux témoigner que je
l'ai vu préparer son nouveau menu, avec un papier et un crayon,
plusieurs jours d'affilée, hors de sa cuisine. Il écrivait,
rayait, modifiait, jamais satisfait de ce menu dont il accouchait dans
un mélange de bonheur et de douleur. Et, finalement, le menu a
été écrit. Il restait à passer en cuisine,
ce que Pierre aime par-dessus tout. Qui est l'intellectuel de notre duo
amical? Le chimiste que je suis, qui rêve d'être dans son
laboratoire, à " jouer " avec ses équipements,
à " bidouiller " pour identifier les mécanismes
des phénomènes? Ou bien Pierre qui conçoit, échafaude,
planifie, imagine ? Je le répète : il n'est pas vrai que
la cuisine soit une activité manuelle. Pour donner du bonheur,
il faut le vouloir, et le vouloir activement; c'est-à-dire se donner
les moyens d'y parvenir. Ces moyens sont en nous. Ils se nomment passion,
réflexion, intelligence
Et la main ne fait que suivre la
tête. N'est-ce pas ainsi que la cuisine est belle ?
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Hervé THIS
LES ATELIERS DE GASTRONOMIE MOLÉCULAIRE
Hervé This revient sur les théories de cuisson. Depuis
la parution de son article à ce sujet (La Cuisine Collective,
février 2002, N° 148), de nombreux professeurs et des
professionnels lui ont demandé de s'expliquer. Il soulève
la question d'un nouvel enseignement possible.
LES THÉORIES DE CUISSON REMISES EN
QUESTION
La plupart des cuisiniers ont l'habitude de saisir la viande jusqu'à
obtenir une sorte de croûte en surface. Cela permettrait d'obtenir
un rôti bien juteux et goûteux à l'intérieur.
Un autre truc consiste à démarrer la viande bouillie
à l'eau froide de façon à en faire sortir les
sucs et parfumer ainsi le jus de cuisson. Ces idées, qui
remontent très loin dans l'histoire, sont tellement ancrées
dans la culture professionnelle qu'elles sont enseignées
dans les écoles et les lycées hôteliers. Or
ces théories sont fausses. Hervé This est en partie
responsable de cette remise en question. Il a mené des expériences
suite à la lecture d'un livre référence dans
la profession. Il revient aujourd'hui sur ces sujets convaincu que
l'enseignement doit se reformer culturellement en se basant non
pas sur des intuitions mais sur les acquis scientifiques les plus
modernes.
LA CUISSON DU CHOU-FLEUR
La cuisson du chou-fleur. Les uns ajoutent du pain à l'eau
de cuisson, les autres du citron, les troisième de la farine
ou du lait... bref les pratiques concernant la cuisson du chou-fleur
sont innombrables. Mais sont-elles fondées ? Après
en avoir présenté quelques-unes, Hervé This
passe aux expériences sur le chou-fleur menées dans
le cadre de ses Séminaires de gastronomie moléculaire.
Les discussions passionnent et les résultats sont sur la
bonne voie...
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6e journée française
de gastronomie moléculaire "
Vin et gastronomie moléculaire " Le 28 mai 2005 à l'Université
de Reims-Champagne-Ardennes Inscriptions : arnaud-haudrechy@univ-reims.fr
Séminaires de Gastronomie
Moléculaire 3e jeudi de chaque mois sauf exception.
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