| Le texte d'Hervé
This paru dans notre numéro de février (N°148) au sujet
des théories de cuisson a suscité des réactions de
votre part. Lecteurs du magazine ou visiteurs de notre site Internet, vous
n'êtes pas toujours d'accord avec ses observations. Son texte vous
a peut-être choqué. Nous vous demandons donc de nous écrire
à ce propos, nous transmettrons à Hervé This. Il ne
s'agit pas de polémiquer sur les théories de cuisson mais
de faire avancer les idées dans la sérénité.
En attendant vos courriers, Hervé This répond à vos
premières réactions. Le rédacteur en chef de La Cuisine Collective me le répète chaque mois : les textes de cette rubrique doivent servir à présenter les discussions qui ont lieu au Séminaire de gastronomie moléculaire, à tous ceux qui ne peuvent y venir. Mais c'est un diable tentateur, puisqu'il m'a lui-même demandé, il y a quelques mois, de déroger à la règle pour parler de l'attaque en cours contre les notions de cuisson par concentration et de cuisson par expansion, notamment. Un autre mois, il m'avait demandé de présenter les Ateliers expérimentaux du goût, mis en uvre dans les écoles primaires depuis septembre 2001. Et, le mois dernier encore, il m'a invité à évoquer, à ma façon toute particulière, le difficile problème des 35 heures en cuisine. Au total, sur 8 textes, bien peu ont été consacrés aux Séminaires de gastronomie moléculaire. N'est-ce pas bon signe ? N'est-ce pas la preuve que la cuisine a besoin d'entendre parler d'autre chose que de cuisine, en plus de la cuisine ? Ce mois-ci, nous devrions revenir à des discussions techniques, mais l'éditorial du mois dernier, plus mon texte lui-même, ont suscité sur Internet des discussions passionnées, qui méritent que l'on repousse encore la technique d'un mois. Certains cuisiniers disent en substance : Hervé This a fait encore des siennes, en critiquant les concentrations par expansion et par concentration ; qui est cet hurluberlu qui n'est même pas cuisinier, et qui se mêle de dire ce qu'est la cuisine, et de quoi se mêle-t-il à vouloir rectifier des idées qui ont fait leurs preuves depuis un siècle, et qui ont été avancées par des génies tel Auguste Escoffier ? Ces personnes ont raison de réagir, et je leur dois des explications.
Puisque c'est un article dans La Cuisine Collective qui est la cause de
ce " branle-bas de cuisson " (c'était le titre de l'article),
je crois juste de m'expliquer dans La Cuisine Collective. D'abord, je
reconnais aux cuisiniers la connaissance de leur art, mais je ne leur
reconnais pas la vérification de leurs intuitions
car le
Séminaire de gastronomie moléculaire nous a amplement apporté
la preuve que les comparaisons justes ne sont jamais faites avec autant
de rigueur qu'en laboratoire. Non ! Les jeunes cuisiniers sont des individus aussi intelligents que vous et moi, et ils méritent qu'on leur donne des idées justes, patiemment testées. Et je revendique, moi, chimiste, d'être passionné par la
cuisine autant que mes amis cuisiniers qui sont parmi les meilleurs. Je
revendique une passion à ma manière, et je ne vois pas pourquoi,
sous prétexte que je ne suis pas un cuisinier qui cuisine, je ne
pourrais exercer mon " art ", qui est précisément
celui de comprendre ce qui se passe quand on cuisine. Certains dictons semblent faux et ils sont faux : par exemple, il n'est pas exact que les blancs montent mieux en neige quand on les fouette toujours dans le même sens, ce qui est parfois dit aux jeunes cuisiniers. Certains dictons semblent faux et ils sont vrais : par exemple, j'ai vérifié en 1991 qu'il est vrai que les cochons de lait rôtis sont plus croustillants quand on leur coupe la tête au sortir du four. Certains dictons semblent vrais et ils sont faux : c'est le cas de la cuisson par concentration ; je répète que le rôtissage d'une pièce de buf ne s'accompagne d'aucune concentration, ni de jus, ni de molécules aromatiques ou sapides, ni de chaleur. Enfin, certains dictons semblent vrais et ils sont vrais : un peu de bicarbonate ou de la lessive de cendres dans l'eau de cuisson des légumes les amollit. J'oubliais : il y a aussi les dictons qui étaient vrais et ne le sont plus. Par exemple, Escoffier disait que les fruits rouges ne doivent pas être mis dans des récipients en cuivre étamés, mais l'expérience de mettre des framboises dans une casserole étamée ne montre aucun effet ; en revanche, si l'étain est oxydé, les fruits rouges virent au bleu violacé ! Escoffier, parlons-en. C'était un homme remarquable, j'en conviens
tout comme ses disciples. Ses livres sont à mon chevet, je les
lis et les relis, tant ils sont remarquables. Ce fut un superbe cuisinier,
qui inventa nombre de mets, qui monta nombre de cuisines de palaces ou
de navires transatlantiques. Ce fut surtout cet homme qui vivait pour
ses prochains, qui sut notamment lutter contre l'alcoolisme ambiant, et
chercher des moyens de faciliter la vie des cuisiniers par ses actions
mutualistes. Ce fut ce que l'on pourrait nommer un " honnête
homme ", en plus d'être un grand homme. Escoffier, en homme de son siècle, parlait d'albumine, mais ce serait un mauvais service à rendre à la cuisine de continuer à parler comme lui. Mieux encore, je crois qu'Escoffier nous en voudrait de le suivre là où il doit être réfuté. Le plus grand hommage que nous puissions faire à Escoffier, en ce qui concerne la partie technique de la cuisine, c'est justement de traquer les erreurs d'Escoffier, afin de les rectifier. Chaque fois que je me vois dire ou écrire qu'Escoffier s'est trompé sur un point, c'est un hommage que je lui rends, soyez-en sûr ! J'espère que ces arguments seront entendus, et, comme je veux
avant tout éviter toute controverse inutile, je serais reconnaissant
à tous ceux qui ne sont pas d'accord avec moi de m'écrire
à La Cuisine Collective, qui transmettra : la discussion de bonne
foi n'est-elle pas la base du progrès ? Je vous ai dit plus haut, et aussi dans d'autres livraisons de La Cuisine Collective, que le cur de la discipline nommée Gastronomie moléculaire est le recensement des dictons et pratiques culinaires, assorti de leur vérification expérimentale. Autrement dit, mon travail me met incessamment le nez dans les livres de cuisine anciens où l'on trouve des joyaux. C'est ainsi que la Suite des Dons de Comus, de Marin (édition de 1742) montre comment on en est venu à confondre les mousses (de poisson, par exemple), avec les mousselines (toujours de poisson). Une mousse, partons du simple, c'est un système composé de bulles de gaz dispersées dans une préparation. Par exemple, la mousse de savon est composée de bulles d'air dispersées dans l'eau où a été dissous du savon. Escoffier, lui, savait que les mousses (de poisson, par exemple) devaient contenir des bulles ; il le dit même explicitement dans le Guide culinaire. Marin, lui, explique que les mousselines étaient des préparations analogues aux mousses d'Escoffier, mais qui étaient cuites dans un linge léger, une mousseline. Autrement dit, la confusion actuelle entre mousses et mousselines est un fruit de l'histoire. Initialement, les mousselines étaient des farces cuites dans des mousselines. Puis l'usage des mousselines a été abandonné, alors que de beaux cuisiniers transformaient les mousselines en mousses, en travaillant les préparations sur glace afin d'y introduire de l'air, par le même procédé que la confection de la crème Chantilly. Enfin, au XXe siècle, on a oublié les traditions, et l'on
s'est mis indistinctement à nommer mousses ou mousselines, ou flans,
des préparations faites d'une farce de type farce à quenelle.
Moralité : le mot compte, il explique la cuisine moderne, et même
un chimiste bâté peut s'en apercevoir ! Ce fut d'ailleurs ce raisonnement qui présida, il y a maintenant presque dix ans, à la dénomination du " chocolat Chantilly ". De quoi s'agit-il ? D'une mousse au chocolat sans uf, que n'importe qui peut confectionner en commençant par préparer une " hollandaise au chocolat " : dans une casserole, on met 20 centilitres d'un liquide (eau, thé, infusion de menthe, jus d'orange, etc.) et 225 grammes de chocolat à croquer ; on chauffe pour faire qui est une émulsion, tout comme l'est la crème. Puis on effectue la même opération que pour la confection d'une crème fouettée : on fouette sur glace. On obtient une mousse au chocolat, sans uf puisque c'est le chocolat lui-même qui mousse. Innovation ! Cette mousse aurait pu être nommée " chocolat chimique
", mais personne n'en aurait voulu, malgré ses qualités
gastronomiques réelles. N'était-il pas plus judicieux de
lui donner un nom traditionnel, qui ancre le mets dans la tradition, et
lui assure un meilleur accueil ? Oui, conservons des traditions, mais sachons les faire évoluer intelligemment, parce que nous devons bien cela à nos grandes figures du passé. Et c'est ainsi que la cuisine est belle !
|