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Après avoir raconté le mois dernier des choses très
techniques, et excessivement difficiles, militons à nouveau: ce
n'est pas ainsi que je me ferai des amis, mais au moins, je serai en règle
avec ma conscience. Ah, une précision: ce texte est réservé
à ceux qui veulent travailler; que les paresseux passent leur chemin.
LE CAP DE CUISINE !
C'est ma préoccupation actuelle. J'ignore si cette dénomination
est juste, attestée par le ministère de l'Education nationale,
mais tous les cuisiniers me comprendront si j'utilise cette terminologie.
Il y a environ deux ans, dans ces pages de La Cuisine Collective, je faisais
partager mon émoi, de voir que le " référentiel
" de ce CAP comportait des lignes exorbitantes. J'ai donné
mon point de vue sur ces prétendues " cuissons par concentration
", ou " cuissons par expansion " ; j'ai milité,
alors, pour les faire disparaître du référentiel,
parce que, il faut le répéter, il n'y a pas de concentration
dans le premier cas, ni d'expansion dans le second. Comme une langue bien
faite conduit à une pratique saine, et une langue fautive à
des interprétations fautives, et à des pratiques médiocres,
j'ai considéré alors (et je le considère toujours)
qu'il était tout à fait anormal que le référentiel
conserve ces notions fausses. Après de nombreuses réunions,
dans une commission réunie tout à fait hiérarchiquement,
avec des collègues professeurs de cuisine de divers établissements
de France, nous sommes arrivés à un accord, à une
proposition de rénovation. Simultanément, les professionnels
se réunissaient dans une autre commission pour faire d'autres propositions.
Une synthèse a été faite, et un nouveau référentiel
a été produit. Il abandonne donc des idées fausses,
mais aussi des pratiques qui n'étaient pas critiquées, mais
seulement en nombre excessif, ou bien un peu anachroniques; de cela, je
ne me mêle pas. Simultanément, j'ai continué à
aller dans les académies (je rappelle que je prends ce temps sur
ma recherche, et que je ne me fais pas payer pour cela), pour présenter
aux professeurs de cuisine (mais aussi, parfois, aux professeurs de salle,
de charcuterie, boulangerie
) les avancées récentes
de la discipline scientifique nommée Gastronomie moléculaire,
ainsi que les résultats importants pour l'enseignement de la technique
culinaire. Lors des ces " Journées de réflexion sur
l'enseignement culinaire ", je dis tout ce que je crois juste, sans
rien prétendre imposer aux professeurs, puisque, d'une part, je
n'ai aucune autorité dans l'Education nationale (je ne suis ni
professeur de ce ministère, ni inspecteur
ni ministre) et
que, d'autre part, je ne crois pas qu'imposer quelque chose à autrui
soit la bonne méthode : je préfère discuter, et,
surtout, confronter les idées aux expériences ! Une expérience
a toujours raison : ce n'est pas la peine de se battre pour savoir si
les haricots verts sont plus ou moins verts avec un couvercle, ni si les
soufflés gonflent mieux ou moins bien quand les blancs sont fermes;
il suffit de faire les expériences. Ce n'est pas la peine de se
battre pour savoir si les fonds fraîchement préparés
sont meilleurs ou moins bons, ni de savoir si les plaques à induction
sont mieux ou moins bien que les plaques à gaz : il suffit de comparer.
Ce n'est pas la peine
N'ayant rien à vendre, pas de savoir
à protéger (la science cherche surtout à savoir que
son savoir est faux, ce qui lui évite le dogmatisme), n'étant
pas non plus fonctionnaire de l'Education nationale, mes interventions
dans le milieu culinaire sont sereines : je dis ce que je crois juste
parce qu'il en va du monde de demain: il faut absolument qu'il soit bien
meilleur que celui d'aujourd'hui, non?
CLASSIQUES CONTRE MODERNES
Tout allait donc pour le mieux, jusqu'à ce que je lise dans la
revue L'Hôtellerie un " point de vue " d'un responsable
de fédération professionnelle qui réclamait la création
d'un CAP de cuisine classique. Etonnante proposition! Imagine t-on que,
en musique, il y ait des conservatoires de musique classique et des conservatoires
de musique moderne? Il vaut mieux avoir des conservatoires de musique,pour
enseigner le violon, le piano, la flûte
D'ailleurs, les plus
grands instrumentistes sont ceux qui peuvent jouer aussi bien du classique
que du moderne: écoutez Rostropovitch, et vous verrez son éclectisme;
écoutez Jean-Michel Portal, qui est à la fois un très
grand jazzman et un génial clarinettiste classique ! Un bon artiste
n'a pas de frontière : sa maîtrise de l'instrument lui permet
de jouer de tous les styles. Faire un CAP de cuisine classique, ce serait
vouloir réduire l'horizon des jeunes ! Ne doit-on pas, au contraire,
leur ouvrir les portes de leur aventure professionnelle? Leur permettre
de jouer de tous les styles: de la restauration commerciale comme de la
restauration collective, de la gestion de restaurant comme de l'industrie
alimentaire? Pis encore, au Salon Serbotel, à Nantes, où
je présidais le jury du concours de restauration collective en
gestion directe, j'ai eu l'occasion d'aller manger au restaurant du Salon
et là, stupeur, alors que je discutais avec un des collègues
de l'auteur du point de vue précédemment mentionné,
j'ai vu que ce partisan de la " cuisine classique " utilisait
dans sa cuisine
Non, vous ne devinerez pas ! Un siphon ! Oui, un
de ces siphons si à la mode, depuis que Ferran Adria les a montrés
à la télévision. Pour de la cuisine classique, c'était
loupé ! Je dénonce ce double discours, qui doit cacher des
luttes de pouvoir. Je dénonce les querelles de clochers qui se
font sur le dos de nos jeunes cuisiniers. Je réclame pour nos jeunes
cuisiniers une formation ouverte, moderne, dépoussiérée,
telle que savent la donner nombre de collègues enseignants dans
les lycées hôteliers, les lycées professionnels, les
centres de formation des apprentis. Un journaliste du Monde 2 a même
été jusqu'à écrire que le nouveau référentiel
était criminel: cet emploi fautif d'un adjectif (je rappelle qu'il
y a crime s'il y a mort d'être humain) est le signe d'une rhétorique
médiocre et d'un réactionnaire qu'il faut combattre.
DEMAIN MIEUX QU'AUJOURD'HUI
Au fond, faut-il s'en faire? En sciences, il y a un dicton qui stipule
que " les théories fausses ne meurent jamais, mais ceux qui
les soutiennent finissent par crever ". En littérature, aussi,
il y a eu de ces combats entre réactionnaires et novateurs. L'histoire
de la littérature bruit encore de la " bataille d'Hernani
", une véritable bataille déclenchée par une
pièce de Victor Hugo (lequel nous semble bien classique, aujourd'hui).On
devine qui a gagné cette bataille: les Modernes
puisque les
Anciens sont morts. On sait qui gagnera la bataille des référentiels
: les jeunes cuisiniers, ces cuisiniers curieux qui ont bien raison de
ne pas supporter l'enseignement dogmatique qu'on voudrait parfois leur
donner, ces jeunes cuisiniers curieux qui ne cessent de m'interroger par
courriel sur les alginates, l'induction, les cuissons, les modifications
de la chlorophylle
Je les invite, et j'invite avec eux tous les
cuisiniers, toutes les cuisinières (oui, il y a aussi des femmes!),
à ne jamais accepter sans vérification les savoirs culinaires
anciens, trop souvent fautifs : les divers articles que j'ai publiés
dans ces pages (à propos de la couleur verte des haricots, des
cuissons fautivement dites " par concentration ", etc.) montrent
que la cuisine classique a largement besoin d'être dépoussiérée.Voudrait-on
s'opposer à ce nettoyage indispensable? C'est cela qui serait,
non pas criminel (ne tombons pas dans les erreurs que nous dénonçons),
mais désastreux
et inutile: on sait qui a gagné la
bataille d'Hernani. Comment faire, demain, un enseignement culinaire meilleur
qu'aujourd'hui? En changeant celui d'aujourd'hui. On ne me fera pas croire
que l'enseignement actuel, malgré, je le répète,
les nombreux collègues qui se donnent à fond pour leurs
élèves, est déjà parfait: tout est perfectible,
dans ce monde, n'est-ce pas? Comment alors faire mieux? Je propose d'examiner
une à une les lignes du référentiel,pour commencer,
puis de chercher à savoir si ces lignes permettent aux jeunes de
comprendre que la cuisine, c'est d'abord donner de l'amour, ensuite faire
de l'art, pour enfin maîtriser les techniques.
TECHNIQUE ET TECHNOLOGIE ?
Les techniques ? On parle parfois de " techniques de base ",
mais quelles sont-elles ? Le braisage ? Pourquoi pas
mais pourquoi?
La réalisation d'une sauce mayonnaise? Pourquoi pas
mais
d'une mayonnaise ou bien d'une rémoulade (pour ceux qui confondent
encore les deux, à cause du fautif Répertoire de la cuisine,
voir une de mes chroniques précédentes)? Le rôtissage?
Je crains hélas qu'une partie du monde culinaire n'ait parfois
la mémoire courte, ou bien une culture historique insuffisante
: on a oublié que, au début du XXe siècle, les Anciens
dénonçaient le rôtissage dans les fours, parce qu'il
ne permet pas le croûtage délicat d'un rôtissage bien
mené. Bref, révisons tout ce qui est enseigné, parce
que les révisions ont été très insuffisantes,
jusqu'ici. Décidons des notions enseignées sur des bases
rationnelles. Mettons tout à plat. Evitons de parler de "
sciences appliquées ", par exemple: le grand chimiste et biologiste
Louis Pasteur a répété toute sa vie, à juste
raison qu'une telle chose n'existe pas, puisque la science est la recherche
des mécanismes, et non l'application des connaissances. Permettez-moi
de vous le citer : " Souvenez-vous qu'il n'existe pas de sciences
appliquées mais seulement des applications de la science ".
Ou bien encore : " Une idée essentiellement fausse a été
mêlée aux discussions nombreuses soulevées par la
création d'un enseignement secondaire professionnel; c'est qu'il
existe des sciences appliquées. Il n'y a pas de sciences appliquées.
L'union même de ces mots est choquante. Mais il y a des applications
de la science, ce qui est bien différent. Puis, à côté
des applications de la science, il y a le métier, représenté
par l'ouvrier plus ou moins habile. L'enseignement du métier a
un nom dans toutes les langues. Dans la nôtre, il s'appelle l'apprentissage,
que rien au monde ne peut remplacer ". On croit rêver ! Pasteur
disait il y a un siècle des choses qui méritent d'être
dites aujourd'hui. Et puis enfin : "Non, mille fois non, il n'existe
pas une catégorie de sciences auxquelles on puisse donner le nom
de sciences appliquées. Il y a la science et les applications de
la science, liées entre elles comme le fruit à l'arbre qui
l'a porté ". Allons, brisons là, comme l'on disait
naguère : c'est assez pour ce sujet des " sciences appliquées
" dont il faudra bien changer le nom sans tarder. D'ailleurs, ne
faudrait-il pas, aussi, changer le nom de la " technologie appliquée
"? Là encore, il y a une contradiction, car la technologie
est l'étude de la technique, l'utilisation des résultats
des sciences pour améliorer la technique. Il y a de la technologie
" de détail ", quand le technicien (le cuisinier qui
saisit un steak, par exemple) se pose des questions et modifie ses pratiques
en fonction, quittant son rôle de technicien pour un rôle
de technologue. Et il y a de la technologie " de fond ", quand
on remplace un type de cuisson par un autre, ou bien quand on arrive à
un résultat par un autre chemin que le chemin précédemment
emprunté: par exemple, une souffleuse réfrigérée
à la place d'un fouet,pour faire une crème fouettée,
ou bien l'utilisation d'agar-agar à la place de gélatine.
La technologie? Elle est donc toujours appliquée, de sorte que
la " technologie appliquée " est un pléonasme,
une faute intellectuelle, qu'il faudra donc réformer. Comment le
référentiel de demain pourrait-il être? Puisque la
cuisine, c'est d'abord donner de l'amour, ou du bonheur, si vous préférez,
il faudra des cours d'amour. En cuisine, nous pourrons dispenser de tels
cours, ou, du moins, introduire des lignes indispensables dans le référentiel,quand
nous aurons tous ensemble réfléchi à la question
: quel plat donne plus de bonheur et pourquoi ? Puisque la cuisine comporte
une composante artistique, il faudra sans doute des cours d'art. Pas pour
faire des fleurs en pâte d'amande mais des cours qui discuteront
l'association gustative du romarin et de l'ananas, ou bien du fond de
veau et du poulet, ou encore du camembert et de la framboise. Laissez-moi
vous citer le cuisinier Jules Maincave, mort lors de la Première
Guerre mondiale: " L'art de la cuisine française reste déplorablement
collé à une dizaine de recettes; les mêmes plats apparaissent
sur les tables, rebaptisés une centaine de fois, avec des noms
qui masquent leur uniformité médiocre. Depuis trois siècles,
nous avons eu peu de plats vraiment nouveaux en France. Tout d'abord,
je dénonce les deux bastilles de la cuisine moderne: les mélanges
et les aromates. La tradition exclut certains d'entre eux, et autorise
beaucoup d'autres. Par exemple: l'huile mêlée au vinaigre
forme une sauce classique, mais la pensée de mélanger du
rhum avec du jus de porc est considérée comme hérétique.
Pourquoi? De même pour les assaisonnements, nous sommes pitoyablement
limités. Nous utilisons encore le laurier, le thym, le persil
tandis que le progrès de la chimie moderne nous permettrait d'utiliser
des roses, des lilas, des lys
Il n'y a rien de plus délicieux,
à mon opinion, qu'un buf au kummel, garni de rondelles de
bananes et fourré au gruyère; ou qu'une purée de
sardines au camembert ; qu'une crème fouettée à la
tomate arrosée de cognac ou qu'un poulet au lys ". Vous le
voyez, Maincave est bien plus moderne que moi, et bien plus sévère
! Pour ma part, je réclame seulement que l'on commence à
réfléchir, en y ajoutant une observation : dans les concours
de cuisine que j'ai l'honneur de présider, les plats les plus réussis
sont souvent faits par les cuisiniers qui en parlent le mieux, parce qu'ils
les ont mieux pensés. Ce que je propose, donc, c'est moins de réfléchir
aux associations gustatives que d'introduire dans le référentiel
des lignes explicites qui permettront des questions d'examen. La technique,
pour terminer: évidemment, elle est essentielle, mais celle que
nous avons aujourd'hui est bien dépassée. Je ne prône
évidemment pas de remplacer les fonds par des poudres, parce que
la fréquentation quotidienne de mon ami Pierre Gagnaire (et ma
pratique culinaire personnelle) m'ont bien montré combien on peut
faire mieux que l'industrie, de ce point de vue, notamment avec des produits
frais, sans ces additifs qui, souvent, contiennent des polymères
qui affaiblissent le goût. Non, je préconise (encore !) de
réfléchir : devons-nous continuer d'utiliser des fouets
(pour faire mousser des préparations, il y a mieux), des casseroles
en cuivre (attaqué par les acides, le cuivre forme du vert-degris
toxique), des plaques chauffantes (gaz ou électricité) au
rendement médiocre? Sur ce point de la technique, je prétends
que nous avons beaucoup à faire: puisque tout est perfectible,
la technique culinaire l'est aussi. Elle doit conserver le meilleur d'hier,
mais elle ne doit certainement pas éviter le meilleur d'aujourd'hui:
ce serait une faute historique! Au total, ne pensez-vous pas, comme moi,
que la cuisine mérite mieux que ce qu'elle a aujourd'hui ? Le classique,
c'est bien
mais c'est hier. Aujourd'hui, préparons activement
demain, en restant prudents, mais sans être réactionnaires.
Et c'est ainsi que la cuisine sera encore plus belle.
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