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D'INDISPENSABLES CHANGEMENTS
Vit-on comme en 1900 ? Non. Mange-t-on comme en 1900? Non. Peut-on enseigner
comme en 1900? Décidément, non. Vivre en 1900, c'était
avoir une espérance de vie bien courte, comparée aux 80
ans d'aujourd'hui. Manger en 1900, c'était bien souvent manger
des produits frelatés. Pas ceux de la ferme, mais le sucre, le
sel
Les livres de cuisine de cette époque comportent généralement
un chapitre sur le frelatage, l'adultération : le plâtre
dans la farine, l'eau dans le lait, le jus de purin pour colorer le café
Sans notre remarquable service de répression des fraudes, une partie
commerce y allait allégrement, pour vendre aux citoyens des produits
de qualité douteuse. Bref, je ne crois pas qu'il soit nécessaire
d'avoir beaucoup de nostalgie, de ce côté-là. L'enseignement?
Le tableau noir était exclusivement la règle, et l'apprentissage
n'avait pas la douceur d'aujourd'hui ; les sévices corporels étaient
autorisés, par exemple, et la pédagogie fondée sur
l'exemple et la répétition, sans autres idées pédagogiques
que celles de chaque professeur. A l'époque, l'école était
un acquis extraordinaire, et le métier d'artisan se transmettait
par les individus, non par un système organisé. Et demain,
comment seront la vie, l'alimentation, l'enseignement? C'est aujourd'hui
que nous les forgeons, pas demain. Or, j'ai mentionné dans les
pages de La Cuisine Collective, il y a plusieurs mois ou années,
que l'ancien référentiel CAP cuisine était très
fautif
alors qu'il venait d'être rénové. Par
exemple, depuis environ 1890 (oui, vous avez bien lu : 1890 et non 1980!),
il était question de cuissons par concentration ou par expansion,
alors que rien ne se concentre, dans la cuisson par concentration, et
que rien ne gonfle, dans la cuisson par expansion. La pratique enseignée
du rôtissage, du sauté, du braisage
n'était
pas critiquable, mais la théorie enseignée était
fautive.
SAINES PRATIQUES
Attardons-nous sur cette dernière phrase. " La pratique n'était
pas critiquable ": oui, elle n'était pas critiquable, en principe,
car le cuisinier a le droit de pratiquer la cuisine comme il l'entend
; s'il veut une viande sèche ou dure, pour l'associer à
un liquide très aqueux, pourquoi pas, du moment que l'objectif
technique est atteint, et que le but ultime (donner du bonheur par l'aliment)
l'est aussi. C'est d'ailleurs, je crois, ce qui rend le travail des critiques
gastronomiques si difficile: quel droit ont-ils de dire " c'est bon
" ou " c'est mauvais "? Ils ne sont légitimes qu'à
dire " j'aime ", ou " je n'aime pas ", mais, en aucun
cas, ils ne peuvent juger un résultat dans l'absolu. D'autant que,
souvent, le " j'aime " est culturellement déterminé
: c'est parce que nous avons goûté des grenouilles que nous
les apprécions, contrairement à nos amis britanniques. Une
omelette baveuse? Certains la préfèrent sèche. Un
uf dur caoutchouteux? J'ai des amis qui les aiment ainsi. La cuisse
du poulet ferme ? D'autres préfèrent le blanc bien moelleux,
et juteux. J'en conclus que, si tous les goûts sont dans la nature,
tous légitimes, l'enseignement ne peut avoir pour objectif de faire
l'uf dur non caoutchouteux, ni l'omelette baveuse. En conséquence,
le référentiel ne peut imposer au jeune cuisinier qui passe
son CAP que d'obtenir, pour des types de procédés culinaires
spécifiques (et en nombre limité), le résultat qu'ils
avaient prévu et voulu. Voila pourquoi le précédent
référentiel était scandaleux! Par exemple, quand
il parlait d'appliquer le type de cuisson le plus approprié aux
produits. Quelle rigolade,pour un cuisinier un peu attentif : d'un poulet,
d'une carotte, d'un poireau, ne peut-on pas, à son gré,
faire un braisage, un rôtissage, une friture, un sauté, voire
un confisage, un séchage? Et j'en ai bien d'autres comme cela.
J'en ai quelquefois parlé dans ces pages ; je n'y reviens pas.
RECTIFICATIONS THÉORIQUES
Arrivons maintenant à la deuxième partie de la phrase "
la théorie enseignée était fautive ". La question
était celle des cuissons fautivement dites par concentration et
par expansion (je rappelle que, si le sujet est aujourd'hui posé
à l'examen, l'étudiant est en droit de faire un procès
à l'examinateur, puisque la notion n'est plus exigible à
l'examen, en raison d'une publication au Journal Officiel). Je reprends
seulement le cas du rôtissage. Rôtir à haute température,
pour obtenir une croûte brune et goûteuse, avec un cur
juteux, c'est une pratique qui est saine. Il faut effectivement une haute
température pour obtenir un assèchement de la surface (comme
dans une friture, la température du four est de l'ordre de 200
°C) qui engendre une croûte qui n'est pas imperméable,
mais dont la dureté (voire la croustillance) fait opposition avec
le juteux de l'intérieur : le contraste est gustativement appréciable.
Il faut effectivement une haute température de rôtissage
pour que la croûte soit brune et goûteuse: à température
inférieure, le jus sort de la viande à mesure qu'il est
évaporé, ce qui maintient la température de la surface
à 100 °C, et prévient un rapide brunissement (ainsi,
d'ailleurs, que le croûtage).D'autre part, à haute température
de l'air dans le four, la surface est portée à haute température,
tandis que le cur de la viande reste froid et s'échauffe
lentement. De la sorte, on obtient une bonne différence de cuisson
entre le cur et la surface: encore la question des contrastes; au
lieu d'avoir des tranches homogènes et ennuyeuses, on obtient des
rôtis (de buf, par exemple) avec des zones concentriques de
couleur et de degré de cuisson différents. Enfin, la pratique
est bonne quand elle stipule de laisser reposer la viande après
la cuisson, parce que, si on la coupait immédiatement, la rétraction
de la viande (oui, la viande est contractée à la chaleur:
regardez un morceau de viande plongé dans de l'eau bouillante)
provoquerait la sortie abondante des jus ; tandis que si la viande repose,
la viande se détend, ses jus se répartissant du centre,
où ils sont restés (ce n'est pas qu'ils s'y soient réfugiés,
mais surtout que ceux-là n'ont pas été évaporés),
vers les zones périphériques d'où ils ont été
éliminés. Bref, la pratique est juste
et c'était
la théorie qui était fautive. Il fallait faire disparaître
cette fausse théorie ; elle a disparu. Plus généralement,
c'est le sens de la modification du référentiel : on a fait
disparaître des erreurs
DES CHANGEMENTS MÛREMENT DÉCIDÉS
Ces changements n'ont pas été décidés à
la légère! Des commissions de professionnels ont été
convoquées par le Ministère, représenté par
l'Inspection et par les Affaires scolaires. J'ai participé à
une partie du processus, en y consacrant beaucoup de temps,mais je sais
que je n'ai assisté qu'à une très minime partie du
processus : voilà pourquoi j'invite les lecteurs de La Cuisine
Collective à penser que les personnes qui prétendent que
le changement a été " léger " sont soit
mal informées, soit malhonnêtes. Plus exactement, d'après
ce que je sais, il y a eu au moins deux commissions, qui ont eu chacune
un grand nombre de réunions de travail, sans compter les travaux
préparatoires effectués par tous les participants de ces
commissions, entre les réunions, soit pour élaborer des
propositions, soit pour relire des documents de travail, soit pour établir
des synthèses
Dans une des commissions, il y avait des professeurs
de cuisine, choisis par leur enthousiasme et leur amour de leur métier,
leurs compétences, aussi; il y avait aussi des inspecteurs, et
moi-même, qui était invité à donner un point
de vue scientifique. A noter que, personnellement, je n'ai pas revendiqué
plus de science dans les référentiels, bien au contraire,
mais plus de rationalité, et plus d'exactitude. Dans l'autre commission,
il y avait des représentants des professionnels, des syndicats
qui ont également, en parallèle, fait un gros travail de
nettoyage et de révision. Inutile de dire que les contraintes sont
nombreuses. Il y a (toujours) la question financière, mais aussi
celle des horaires, celle des locaux, des équipements, des pratiques
pédagogiques: on peut évidemment souhaiter que les jeunes
ayant leur CAP aient assez de pratique pour avoir fait toutes les sauces
de Carême, Favre et Nignon réunis, mais c'est un doux rêve,
et il faut admettre des choix. Or le choix introduit l'arbitraire, nécessairement.
Du coup, il ne faut pas attendre que toutes les lignes du référentiel
plaisent à tout le monde. Chacun voudrait y mettre son grain de
sel
mais ce n'est pas possible. Pis encore, à lire le référentiel
actuel, je m'effraye (et je suis loin d'être le seul) du nombre
considérable de lignes exigibles à l'examen, sans compter
les " compétences présentes au référentiel
et non évaluées ". Ah, voilà une notion qui
mérite d'être expliquée à tous ceux qui ont
cru que le nouveau référentiel " bradait la cuisine
française ". Il s'agit, sous ce vocable, d'opérations
culinaires qui, comme leur nom l'indique, restent dans le référentiel
: les élèves aborderont donc ces notions lors de leurs études.
Qu'elles ne soient " pas évaluées " signifie seulement
que les jeunes cuisiniers ne pourront pas être jugés sur
ces opérations le jour de l'examen. On ne brade rien, mais on regarde
réalistement le référentiel, et l'on s'aperçoit
qu'il est déjà considérable. N'oublions pas qu'en
CAP, les jeunes ne sont pas
bien vieux.
PRÉPARONS DÈS MAINTENANT L'AVENIR
Le nouveau référentiel CAP est donc en place, et l'on serait
véritablement " réactionnaire " de vouloir revenir
au précédent. Je propose que nous cherchions à améliorer
le référentiel actuel
en travaillant. Vous vous souvenez
sans doute que j'avais évoqué dans ces pages " la maison
du grand père ": la cuisine française est un héritage
que nous devons transformer, tout comme une vieille maison de famille
mérite d'être non seulement entretenue, mais aussi modifiée;
il est impensable, aujourd'hui, d'aller chercher l'eau au puits ou de
s'éclairer à la bougie. Pour transformer la cuisine, il
faut travailler. Je suis au regret de dire que, malgré des invitations
à la réflexion dans des cercles culinaires importants (académies,
associations variées), je n'ai vu revenir aucune proposition! Le
temps passe, et l'on se repose mollement sur le Guide culinaire, signé
par un seul auteur alors qu'il a été fait par plusieurs
(un scandale !). Or, la question de l'enseignement va de pair avec la
question de la pratique. Si la pratique change, l'enseignement doit changer
aussi. La question devient: qu'est-ce que le changement culinaire actuel
doit faire changer dans l'enseignement; pas dans l'enseignement au quotidien,
car je sais que les professeurs ont à cur d'introduire beaucoup
de modernité dans leurs cours,mais dans le référentiel
? Sans une réflexion sur ce point, nous ne pourrons proposer de
nouvelles modifications. Pourtant, les possibilités sont nombreuses.
Par exemple, je suis assailli de demandes de cuisiniers qui veulent apprendre
à utiliser des gélifiants nouveaux, tels l'alginate de sodium,
l'agar-agar, les carraghénanes
Si ces produits intéressent
tant les cuisiniers en activité, leur emploi ne devrait-il pas
être enseigné? Et à quel niveau? CAP? BEP? Bac Pro?
De même pour les siphons avec des cartouches de gaz, avec lesquels
les cuisiniers d'avant-garde produisent des mousses très légères
(je veux témoigner ici que j'ai vu les partisans d'un CAP de cuisine
classique, je dis bien classique, utiliser cet outil pour faire leur cuisine!):
faut-il en enseigner l'usage? Et à quel niveau? A côté
de ces questions de détail, il y en a de plus graves, parce qu'elles
touchent à des fondamentaux : la cuisine basse température,
sous vide ou non, ne mérite-t-elle pas une place dès le
début des études? Et faut-il encore faire des crèmes
anglaises avec 16 jaunes au litre? Et ne faudrait-il pas enseigner qu'il
existe une véritable différence entre la mayonnaise (jaune
d'uf, vinaigre, sel, poivre, huile) et la rémoulade (la même
composition, mais avec la moutarde, qui donne un goût plus brutal)
?
ECRIVEZ-MOI !
Vous l'avez compris : je suis pour le changement. Pour celui qui a eu
lieu, avec l'installation du nouveau référentiel, mais,
plus encore, pour le changement qui doit avoir lieu. Je suis pour le travail,
pour la discussion. N'hésitez pas à m'écrire. Non
pour critiquer: cela ne sert qu'à justifier la paresse ou la mauvaise
foi. Ecrivez-moi pour faire des propositions, donner des arguments
et faire en sorte que, demain, la cuisine soit encore plus belle !
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