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Voilà bien une question digne des séminaires: le vannage
des sauces au vin montées au beurre les rend-elles plus brillantes?
Question anodine
en apparence seulement.

© Palais de la découverte - Ph. : Chantal Rousselin
VANNÉE OU FOUETTÉE ?
Repartons quelque peu en arrière, quand en compagnie de Pierre
Gagnaire, nous sommes allés faire une présentation devant
des cuisiniers réunis à Madrid. Comment faire une présentation
à deux? La science doit montrer les résultats de la science,
et la cuisine ceux de la cuisine, mais comment expliquer l'art ? Ne suffit-il
pas de le donner à voir, en l'occurrence, de le donner à
manger ? Impossible: le nombre de participants était de plusieurs
milliers. Aussi nos discussions nous avaientelles conduits à nous
limiter à l'emploi d'une émulsion originale et à
la confection d'un beurre noisette, lequel devait être utilisé
dans une sauce nommée kientzheim, laquelle s'obtient par le même
procédé que la mayonnaise, mais en remplaçant l'huile
par le beurre fondu, noisette dans le cas qui nous intéresse. Pourquoi
ce choix de présentation? Parce que les discussions que nous avons
avec Pierre tournent souvent autour de la question de l'exécution
précise du geste culinaire. Rien de plus simple, en apparence,
que la confection d'un beurre noisette, et pourtant, quelle difficulté!
Comment obtenir, régulièrement, cette couleur, cette odeur,
cette saveur délicate? Le public réuni à Madrid semble
avoir mal compris le message, contrairement aux participants du Séminaire
INRA de gastronomie moléculaire, qui, eux, se sont enthousiasmés
pour la question du beurre noisette.
OBSERVATIONS DE BRILLANCE
Ayant ainsi examiné une réalisation culinaire apparemment
simple, mais en réalité très complexe, nous avons
pensé qu'il était important de recommencer. Quels sont les
gestes importants, en cuisine ? Selon Pierre Gagnaire, le vannage des
sauces au vin montées au beurre est essentiel ; le vannage ferait
les sauces brillantes, contrairement à l'usage du fouet. Voilà
bien une question digne des séminaires : le vannage des sauces
au vin montées au beurre les rendelles plus brillantes? Question
anodine
en apparence seulement. Là encore, le séminaire
fut passionnant, notamment parce que, contrairement au déroulement
précédent, les participants au séminaire ont voté
un changement important, à savoir que le thème du mois est
discuté dès le début de la séance, les résultats
d'expériences étant réservés pour après.
Nous avons donc commencé par cuisiner une sauce au vin montée
au beurre. Surprise des participants, toutefois: cette prétendue
sauce au vin se réduisait à de l'eau et un peu de gélatine!
Pourquoi cette simplification? Parce qu'une sauce au vin, c'est essentiellement
de l'eau et de la gélatine, apportée par le fond de veau
ou de volaille. Cette base a été divisée en deux
parties égales, auxquelles le beurre a été ajouté.
Dans un premier cas, la sauce était vannée ; dans le second
cas, la sauce était fouettée. Première observation:
si la couleur diffère un peu, entre les deux sauces, la brillance
n'est pas un paramètre facile à évaluer,même
quand on dispose de deux sauces que l'on peut comparer. D'où la
question : quelle est au juste cette " brillance " de la sauce
dont parlent les cuisiniers? Ne s'agirait-il pas plutôt d'une limpidité
? Ou d'une clarté ? L'interprétation physique semblait simple:
le vannage aurait simplement dispersé le beurre fondu sous la forme
de gouttelettes, dans la sauce, la gélatine servant d'agent émulsifiant
; l'usage du fouet, en revanche, aurait introduit des bulles d'air, qui
auraient blanchi la sauce. Les participants du séminaire ont effectivement
observé des différences, non de brillance, mais de couleur
: la sauce vannée est moins blanche que la sauce fouettée.
Le phénomène ressemble à celui qui fait rosir les
gaspachos ou même les ganaches.
DU BON USAGE DU MICROSCOPE
Toutefois, cette expérience publique ne valait que par l'intérêt
qu'elle pouvait susciter. Par l'exemple qu'elle montrait, aussi : la science
expérimentale prend bien soin de comparer des systèmes en
tous points identiques, à l'exception d'une seule caractéristique;
avec plusieurs différences, il devient difficile, sinon impossible,
d'attribuer la cause d'une différence à un paramètre
particulier. De retour au laboratoire, l'expérience a été
refaite, mais un microscope a été utilisé pour l'observation
des sauces, et la recherche des bulles d'air qui étaient censées
blanchir la sauce fouettée. Surprise ! Les bulles attendues n'étaient
pas là, dans la sauce fouettée. La différence, entre
2 sauces identiques en tout point, sauf en ce qui concerne l'émulsification
du beurre, était la taille des gouttes d'huile. Dans les sauces
vannées, les gouttes de beurre fondu avaient un diamètre
environ 10 fois supérieur à celui des gouttes des sauces
fouettées. La voici, l'origine de la différence d'aspect.
Cependant, l'observation de cette différence fait penser que la
texture et le goût doivent être bien différents. En
effet, des grosses gouttelettes donnent à une émulsion des
capacités d'écoulement bien différentes de celles
de petites gouttes. D'autre part, les molécules odorantes, solubles
dans le beurre fondu, sont alors différemment accessibles : le
goût doit être différent.
D'où la question: l'importance du vannage tient-elle bien à
la brillance, comme on le supposait, ou bien au goût, qui intéresse
au plus haut point les cuisiniers? Ce ne serait pas la première
fois que le goût est le paramètre important, dans une opération
culinaire qui se focalise sur une caractéristique secondaire: le
dépouillement des sauces, également, est dit utile pour
l'élimination des " impuretés ", mais c'est en
fait du temps donné à la cuisson, pour engendrer des goûts
remarquables. Une autre différence entre les deux sauces est apparue
quand les deux sauces ont reposé: alors que l'émulsion obtenue
par l'usage du fouet demeurait stable pendant longtemps, l'émulsion
obtenue par vannage se dissociait rapidement. Les physiciens ne s'en étonneront
pas, car ils savent que les petites gouttes d'huile crèment moins
vite que les grosses, mais le cuisinier devra en tenir compte: ne devrait-il
pas vanner longtemps, afin de bien disperser son beurre?
LA QUESTION DU GESTE
Il y a, au cur de toute l'affaire, le geste du vannage, sur lequel
nous nous arrêterons un moment. Ce geste se montre, mais s'explique
mal. Il y a un mouvement de la casserole vers l'avant, puis un rapide
retour en arrière, pendant lequel on voit la sauce, lancée
contre le bord le plus éloigné du cuisinier, heurter le
bord de la casserole, et repartir telle une vague vers l'arrière.
C'est cette vague qui nous avait fait penser à un déferlement
qui aurait engendré les bulles d'air initialement cherchées.
Ces bulles auraient été l'analogue de l'écume qui
vient au bord de la plage. Erreur. On le voit, l'interprétation
métaphorique est insuffisante. C'est d'ailleurs ce même type
d'interprétation intuitive qui a fait conclure à l'inexistante
concentration des cuissons anciennement dites par concentration, à
la croûte prétendument imperméable des viandes grillées
; c'est ce type d'intuition qu'il faut combattre, par l'analyse précise,
aidée d'instruments qui suppléent nos idées et nos
sens insuffisants. Voilà pourquoi les lycées hôteliers,
les centres de formation des apprentis, les lycées technologiques,
bref tous les établissements d'enseignement culinaire mériteraient
d'être équipés de microscopes, avec ces derniers dans
les cuisines, et non au fond des placards des salles de science. La méthode
HACCP, qui rebute tant les élèves ? Montrons les micro-organismes
sur les aliments, dans les cuisines, et les élèves verront
l'intérêt des précautions à prendre. Plus généralement,
analysons les gestes culinaires et révélons les dessous
des pratiques. C'est ainsi que nous saurons enfin quels gestes sont importants,
et lesquels sont des pratiques désuètes. Il faudra garder
l'esprit ouvert, comme cela fut fait récemment lorsque les producteurs
de parmesan ont étudié l'intérêt de machines
à retourner les fromages. Jusqu'ici, les maîtres de cave
se chargeaient de l'opération, main-d'uvre coûteuse
que les fromageries ont voulu éviter. Bien leur a pris d'organiser,
en raison des réglementations de protection d'origine, une comparaison
de meules retournées à la machine et de meules retournées
à la main : il est apparu une différence notable de goût
parce que le poids notable des meules conduit l'ouvrier à limiter
les retournements, ce qui conduit l'humidité à s'accumuler
un peu sous le fromage; avec la machine, au contraire, le retournement
régulier ne permettait pas de retarder au maximum ce retournement.
L'idée des machines a été écartée par
l'analyse sérieuse des gestes. Cette leçon doit être
entendue. Oui, le robot peut aider le cuisinier, mais analysons en détail
les opérations, afin de savoir quand le robot peut ou ne peut pas
remplacer l'homme. Avant d'obtenir une microstructure de sauce au vin
montée au beurre analogue à celle qui est produite par vannage,
de l'eau coulera sous les ponts. Enfin, la question du geste ne doit pas
faire oublier celle de la raison du geste. On vanne une sauce? Très
bien, mais la vraie question est : pour qui fait-on ce geste? Ainsi posée,
la question du vannage prend un sens différent: la technique passe
très en arrière-plan, parce que le temps pendant lequel
le cuisinier vanne, quasi machinalement, peut être employé
utilement pour poser la question du bonheur que l'on va donner à
celui qui recevra la sauce. On lui offrira une sauce au vin montée
au beurre, certes, mais pourquoi? Comment? Aura t- on assez apporté
de " soin " à la préparation de cette sauce? Conservons
du temps pour nous préoccuper de ceux que nous nourrissons de sauce
au vin montée au beurre
et, surtout, d'amour. C'est ainsi,n'est-ce
pas, que la cuisine est belle !
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Hervé THIS
LA CHIMIE TUE-T-ELLE LA TRADITION ?
Lors d'une réunion annuelle, l'Académie culinaire
de France a posé la question : la chimie tue-t-elle la tradition
culinaire ? Je crains hélas que la réponse soit "
oui " ! Est-ce grave ? Je ne crois pas : plutôt qu'avoir
demain ce que j'ai aujourd'hui, avec le bon et le mauvais, je préfère
n'avoir demain que le bon.
LE DÉTAIL FAIT TOUT
J'ai fini par comprendre que les meilleurs dans leur discipline
- en cuisine, en chimie, en musique, en littérature, en mathématiques,
qu'importe - sont ceux qui allient une vision d'ensemble novatrice
et un soin parfait.
LA GRANDE QUESTION DU BOUILLON
Certains disent que, pour confectionner un bon bouillon de buf,
la viande doit être mise dans l'eau froide, sans quoi "
l'albumine de surface coagule, ce qui prévient la sortie
des jus " ; d'autres, au contraire, prescrivent d'empoter la
viande quand l'eau bout franchement
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