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La question du vannage des sauces, évoquée lors du dernier
numéro de La Cuisine Collective, est essentielle. Elle fait partie
de ces questions apparemment futiles, mais qui font la grandeur de la
grande cuisine. C'est le soin, l'attention portée aux détails
qui fait les grandes entreprises. Plus exactement, je crois avoir perçu
que tous les personnages de quelque envergure ont une caractéristique:
ils ont un plan d'ensemble, et un sens infini du détail.
LA TECHNIQUE ET L'AMOUR
Chez mon ami Pierre Gagnaire, par exemple, tout compte. Tout ! Jusque,
d'ailleurs, au vannage de la sauce au vin montée au beurre. Cela
ne méritait-il donc pas un séminaire entier ? Ce séminaire,
qui s'est tenu au mois de septembre, a été suivi par un
séminaire consacré à ce que l'on nomme imprécisément
des dictons, tours de main, trucs, astuces
et que je propose de
nommer plutôt des " précisions culinaires ": en
effet, ces précisions s'ajoutent aux " définitions
" qui sont données par les recettes. Par exemple, on prépare
une sauce tomate en cuisant des tomates avec une garniture aromatique:
c'est la définition. Certains livres, certains cuisiniers
précisent qu'il faut ajouter une carotte si la sauce est trop acide:
c'est bien une précision, quelque chose qui n'est pas essentiel
à la réalisation de la recette, mais qui permet de mieux
l'exécuter. Bref, le séminaire d'octobre avait pour thème:
la carotte enlève-t-elle l'acidité des sauces tomate trop
acides? Une pomme de terre corrige t-elle une sauce trop salée
? Avant de passer à l'examen de cette question, je veux signaler
que, malgré mes prises de position sur le nouveau référentiel
de CAP cuisine, je suis sans doute plus préoccupé du bon
développement de la cuisine française que ceux qui aboient
dans les journaux, radios et télévisions. Et c'est pourquoi
je salue ce nouveau référentiel. Mieux encore: je crois
que le référentiel devrait changer tous les ans
parce
que la cuisine ne cesse d'évoluer. D'autre part, je tiens à
signaler que, dans un texte confié à l'Académie nationale
de cuisine, il y a deux ans, j'ai demandé aux membres de l'Académie
de me dire ce que nous pouvions changer, dans la cuisine française,
et ce que nous devions conserver absolument: aucune réponse! C'est
atterrant: à croire que les cuisiniers ne savent que rouspéter
? A moins qu'ils ne se désintéressent de leur métier
? Ou qu'ils considèrent la cuisine française comme aboutie
? Ou qu'ils ne me jugent pas digne de leurs réponses ? Peu importe,
dans le fond. Les chiens aboient et la caravane passe. Puisque, notamment,
j'ai bien compris que la cuisine, c'est cette technique merveilleuse qui
vise à donner du bonheur, de l'amour, aux hôtes, je me suis
lancé sans attendre des réactions qui ne viendront peut-être
pas dans l'étude de ce don d'amour. Et c'est ainsi que je suis
heureux d'annoncer aux lecteurs de La Cuisine collective que le Séminaire
extraordinaire 2006 (un séminaire qui dure une journée entière,
au lieu des deux heures habituelles) aura pour thème: l'Amour!
Oui, l'amour: comment le donner quand on cuisine? Comment cuisiner de
sorte que les hôtes sentent qu'on les aime? Comment organiser la
dégustation des mets de façon que les hôtes se sentent
aimés? Difficiles questions, que nous ne serons pas de trop, à
cent ou plus, à analyser. Ce séminaire aura lieu le troisième
jeudi d'avril (à noter que le séminaire de février
se tiendra exceptionnellement le 2, et non le troisième jeudi de
février). Je compte vivement sur des réactions des cuisiniers,
afin que nous puissions, par nos travaux, préparer le prochain
référentiel, qui devrait intégrer une partie explicite
sur l'amour.
LA CAROTTE DANS LES SAUCES ET COULIS DE TOMATE
Revenons au présent: ces petits détails qui font tout, notamment
dans les sauces tomate. La question a été décidée,
comme toujours, par les participants du séminaire, mais elle était
" piégée ", car on sait depuis longtemps que l'acidité
perçue n'a rien à voir avec l'acidité mesurée.
L'acidité est en effet quelque chose que les chimistes ont l'habitude
de mesurer par le pH,un nombre compris entre 0 et 14. De l'acide chlorhydrique
(ne le buvez pas !) dans de l'eau fait, quand il est concentré,
une solution très agressive, très acide. L'acide acétique
du vinaigre est, lui, moins acide, ce qui signifie qu'il attaque moins
facilement des molécules. Rien à voir avec la sensation
d'acidité en bouche. La preuve? Un verre de vinaigre est imbuvable,
tant il est acide (en bouche). Son pH est fréquemment de 3, environ.
Si l'on ajoute du sucre, le pH ne change pas, car le sucre n'interagit
pas avec l'acide,qui continue d'attaquer les autres molécules.
Pourtant, en bouche, le vinaigre sucré est très admissible.
C'est aussi ce qui différencie les vins blancs, ou les fruits.
Par exemple, le citron, l'orange, le pamplemousse, la tomate
En
effet, la framboise semble douce, mais son pH est en réalité
très bas ; c'est son sucre qui la rend gustativement admissible.
A noter que le sel, également, modifie la perception de l'acidité.
Au total, la bouche est à la fois un mauvais et un excellent juge
de l'acidité. Mauvais juge, parce qu'elle ne nous dit rien de la
véritable acidité d'un mets. Excellent, parce que c'est
toujours elle, en cuisine, qui a raison. C'est elle que le cuisinier doit
satisfaire, par la mesure du pH. Dans le cas de la sauce tomate, du coulis,
il y a nécessairement cet effet, parce que la tomate est plus ou
moins acide (en réalité), et plus ou moins sucrée.
Il est donc évident, a priori, que le sucre libéré
par la carotte modifie l'acidité de la sauce tomate. La réponse
est donnée avant d'être posée
Mais la question
débouche sur une foule d'autres questions. Il y a d'abord cette
phrase trop rapidement écrite : " le sucre libéré
par la carotte modifie
". Du sucre libéré par
la carotte ? Plus exactement les sucres, car une carotte qui cuit libère
du saccharose, ou sucre de table, mais aussi du glucose, du fructose.
Et, évidemment, ce sucre agit comme agirait du sucre ajouté
à la sauce. La remarque débouche sur diverses propositions
: aurait-on des résultats différents si, dans un coulis
de tomates trop acide,on ajoutait du glucose, ou bien du fructose, ou
bien du saccharose ? Notons aussi que la carotte donne un goût de
carotte que les divers sucres ne donnent pas. D'autre part, puisque l'acidité
en bouche reste fondée sur de l'acidité réelle, pourrait-on
utiliser du bicarbonate de sodium, afin de neutraliser l'acidité
apportée par la tomate ? Il est clair que l'ajout d'un tel composé
provoquera la formation d'une mousse (pour vous amuser, une fois, ajoutez
du vinaigre à du bicarbonate, et vous verrez la formation d'une
mousse, en raison du dégagement de dioxyde de carbone), mais il
est également clair que l'ajout de bicarbonate fera remonter le
pH vers la valeur fatidique de 7, qui est celle de la neutralité
de l'eau. Pis encore, si l'on ajoute trop de bicarbonate, le pH pourra
dépasser 7 et monter vers 14, dans la région " basique
", opposée à l'acide. Là, le goût me déplaît
: on dirait du savon
mais peu importent mes goûts; seuls comptent
ceux du cuisinier, qui, par conséquent, sera obligé de faire
ses propres essais !
LE SEL ET LA POMME DE TERRE
La question des sauces trop salées diffère un peu de celle
du sucre dans les sauces, mais, j'ignore pourquoi, les participants du
séminaire ont décidé que les deux questions seraient
traitées ensemble. D'ailleurs, je profite de cette remarque pour
indiquer que les participants des séminaires ont voté pour
un changement de structure de ces derniers: au lieu de commencer par l'évocation
de points divers, avec ensuite un compte rendu des expériences
réalisées à propos des thèmes évoqués
précédemment, et enfin la discussion du thème du
mois, nous commençons maintenant par une expérience afin
de bien comprendre la question du mois, nous rapportons ensuite les résultats
obtenus depuis le dernier séminaire, et, enfin, quand il reste
du temps,nous évoquons des points variés. La seconde question,
pour y revenir, se pose très précisément de la façon
suivante : est-il exact que le sel d'une sauce trop salée peut
être retiré de cette sauce par trempage d'une pomme de terre?
Cette précision culinaire est souvent propagée, mais est-elle
avérée? C'est un des objectifs de ces séminaires
que de tester rigoureusement les précisions culinaires. Evidemment,nombre
de cuisiniers sont gênés que nous n'acceptions pas leurs
déclarations comme parole d'Evangile, et que, au contraire, nous
soumettions leurs savoirs à des tests rigoureux. Lors du séminaire,
des cuisiniers professionnels ont ainsi fait état d'expériences
culinaires où ils avaient retiré du sel d'une sauce en y
cuisant une pomme de terre, mais nous avions besoin de précisions:
quelle quantité exacte de pomme de terre enlève quelle quantité
exacte de sel de quelle sauce? Pour les premiers tests, que je vous invite
à répéter, nous avons utilisé une sauce qui
n'était que de l'eau pure, avec une quantité de sel ajoutée
délibérément, soit juste, soit en excès, et
nous y avons ajouté des pommes de terre en quantité précisément
déterminée, qui ont été cuites de façon
bien définie, également. Dans ces expériences, tout
se pèse à mieux que le gramme près, tout temps se
détermine à la seconde, tout se compare par un témoin.
Il ne s'agit pas de faire la cuisine, mais de savoir. Et le premier test
n'a pas été probant, tout comme l'expérience du mois
précédent à propos de vannage des sauces. Pis encore,
nous sommes sortis de ce séminaire pleins d'idées d'expériences
à faire, mais aussi plus riches de questions qu'en y entrant. Par
exemple, aucun cuisinier n'a pu nous jurer que l'ajout de sel dans l'eau
de cuisson des pommes de terre conduisait toujours à ce que les
pommes de terre soient salées ! Au XXIe siècle! On envoie
des sondes sur Mars, mais, au fond, on n'est pas bien sûr que le
sel serve à quelque chose dans l'eau de cuisson des pommes de terre.
Finalement, la réponse ? Je reviens sur le début du paragraphe
précédent : nous sommes sortis du séminaire, plus
riches de questions. Oui, plus riches de questions, parce que ce sont
les questions qui nous feront avancer, qui nous conduiront à faire
les expériences qui, finalement, si elles sont bien faites, sans
illères, répondront aux questions posées. Je
me méfie de tous ceux qui ont des certitudes: en matière
technique, en matière artistique, en matière scientifique
comme en matière pédagogique, j'y reviens pour conclure:
qui peut savoir, à lui tout seul, ce qui est bien pour la formation
des jeunes cuisiniers ? La discussion s'impose, et c'est cette discussion
qui fera que la cuisine sera belle !
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Hervé THIS
LUTTONS CONTRE LES RECETTES
La recette est sans intérêt sans son explication. Pour
des raisons qui me sont inconnues, l'écriture d'articles
dans La Cuisine Collective me pousse au militantisme. Le projet
initial, je vous le rappelle, était la présentation
des Séminaires de gastronomie moléculaire où
tous les cuisiniers y sont invités...
IL FAUT TOUJOURS BIEN MANGER!
La prospérité nationale dépend aussi de la
cuisine servie en collectivités. Le New York Times avait
publié un article où il déclarait la créativité
culinaire décrépite en France. Le journal Le Monde
a enchaîné en présentant mon ami espagnol Ferran
Adria comme le plus grand cuisinier du monde. Peu après,
l'émission Envoyé Spécial a repris l'information,
sur un ton plus interrogatif, avant que la revue News Week, quelques
jours plus tard, ne signale à ses lecteurs la mort des bistros
français
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