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Les Séminaires INRA de gastronomie se suivent et ne se ressemblent
pas. Avant l'été, nous avions eu le privilège d'accueillir
Georges Roux, qui était venu faire une démonstration de
pommes de terre soufflées, avec 100 % de réussite, pendant
deux heures. Quel spectacle! Le mois dernier, la question était
tout aussi importante, mais les participants du séminaire étaient
dans le doute complet. La question du mois? Le merlan qui a été
trempé dans du lait se brise-t-il moins lorsqu'il est frit?
LE MERLAN SE BRISE À LA CUISSON
Comme beaucoup des questions que nous examinons, lors des séminaires,
il semble que nous dépensions beaucoup d'énergie à
des choses un peu futile; voire futile
car si le maçon ne
fait pas parfaitement tenir les pierres, au pied de la cathédrale,
celle-ci ne pourra s'élever! Si le cuisinier ne se préoccupe
pas des gestes les plus humbles (en apparence), s'il ne soigne pas parfaitement
ses cuissons, ses assaisonnements, sa cuisine sera certainement médiocre,
voire mauvaise! Il est passionnant de constater que les cuisiniers les
plus hardis, les plus créatifs et les plus talentueux ont ce sens
du détail qui fait tout. Pierre Gagnaire nous avait mentionné
l'importance du beurre noisette ? Le séminaire consacré
au beurre noisette a été passionnant
alors que les
cuisiniers réunis à Madrid Fusion (une grande rencontre
culinaire, en Espagne) ne semblaient pas en comprendre l'intérêt
(vu les commentaires qui ont suivi la présentation).
LE MERLAN FRIT, AUSSI IMPORTANT QUE LE POULET RÔTI, LA SAUCE
MAYONNAISE OU LE BEURRE NOISETTE
Il ne fallait donc pas hésiter : étudier la rupture du merlan
frit n'est pas une futilité, un détail. C'est un de ces
nombreux actes culinaires importants
qui cachent, évidemment,
des questions tout aussi étonnantes, et de grande envergure. Le
trempage dans le lait! Pour décongeler des coquilles Saint-Jacques,
pour cuire du haddock
Le lait at- il toutes les vertus culinaires
qu'on lui prête parfois ? La question est passionnante, et le chimiste
doit rester ouvert, attentif, vigilant. Pourquoi cette dernière
recommandation ? Parce que ce que je nomme des " précisions
culinaires " (dictons, tours de main, méthodes, pratiques,
trucs, astuces, proverbes
) sont parfois justes alors qu'elles semblent
fausses; parfois, aussi, elles sont fausses, mais leur test révèle
des observations culinaires qui avaient été mal interprétées.
Par exemple, des cuisiniers du passé ont mentionné que les
compotes de poires rougissent quand elles sont faites dans des casseroles
en cuivre étamé, mais le test a montré que l'étain
n'est pour rien dans le rougissement parfois observé ; c'est l'acidité
qui commande le rougissement. De même,des cuisiniers ont écrit
que les fruits rouges ne doivent pas être mis dans des casseroles
en cuivre étamé
et il est exact que les ions étain
(formés quand l'étain s'oxyde) font virer les fruits rouges
au violet. Il a été écrit que les oignons brunissent
davantage quand on les sale en début de cuisson
et c'est
parfaitement exact, pour des raisons inconnues à ce jour. Il a
été écrit que les cochons de lait rôtis doivent
avoir la tête coupée au sortir du four sans quoi leur peau
s'amollit
et c'est exact, également. Bref, les livres de
cuisine sont un joyeux mélange de précisions culinaires
justes, et de précisions culinaires fausses. C'est un des objectifs
de la discipline scientifique nommée gastronomie moléculaire,
et des Séminaires INRA de gastronomie moléculaire, en particulier,
que de tester ces précisions culinaires, ou, du moins, d'encourager
le monde culinaire à tester ses pratiques, pour ne conserver que
les meilleures. Donc,la friture du merlan, pourquoi pas ? Et la question
du lait accroissait l'intérêt. Economiquement,le trempage
dans du lait est important : pourquoi tremper dans du lait, si de l'eau
donne le même résultat? On comprend que l'industrie laitière
ait à cur de promouvoir des pratiques qui font usage de leurs
produits, mais le monde culinaire fait bien d'étudier les propositions
avant de s'y livrer.Car au fond,qu'est-ce que le lait ? En première
approximation, c'est surtout de l'eau, avec de la graisse dispersée
sous la forme de gouttelettes. De ce point de vue, on comprend mal pourquoi
le trempage dans du lait éviterait mieux que le trempage dans de
l'eau la rupture à la friture. Toutefois, je disais que le chimiste
devait conserver l'esprit ouvert, à l'affût des découvertes
préparées par les observations culinaires. Et c'est un fait
que des composés mineurs, en terme de composition totale des ingrédients,
ont parfois des effets considérables. On sait qu'une goutte de
jaune d'uf dans du blanc gène la montée, par exemple.
Or le lait n'est pas réductible à des gouttelettes de matière
grasse dans de l'eau: cette " eau " contient de nombreuses molécules
dissoutes, tel le sucre nommé lactose, et aussi des protéines
variées. De surcroît, le lait contient des " micelles
" de caséine, sorte d'assemblages de protéines cimentées
par du phosphate de calcium. La présence du calcium est importante,
comme le savent les cuisiniers : ils ont observé, depuis longtemps,
que toutes les eaux ne se valent pas pour la cuisson des légumes.
Les légumes secs, notamment, ne s'amollissent parfois jamais
quand l'eau de cuisson est trop calcaire, c'est-à-dire quand elle
contient trop de calcium. D'où la pratique, saine, qui consiste
à ajouter un peu de bicarbonate de sodium dans les eaux de cuisson
calcaires, afin de faire précipiter le calcium sous la forme de
carbonate, ce qui évitera aux légumes de durcir à
la cuisson.
LES ENZYMES DES OUVRIERS INVISIBLES MAIS ACTIFS
Le lait, pour revenir à lui, pourrait donc avoir un intérêt
dans la friture du merlan, par son calcium. Et aussi par les protéines
qu'il contient, car certaines de ces protéines sont des enzymes,
c'est-à-dire de " petits ouvriers ", qui travaillent
tant qu'ils n'ont pas été inhibés par la chaleur.
Les meilleurs exemples d'enzymes culinaires sont sans doute les polyphénoloxydases
et les protéases. Passons sur les noms barbares, et examinons deux
expériences. D'une part, quand on coupe une pomme,une poire, une
banane,un avocat, un champignon de Paris, etc., il noircit progressivement.
Ce n'est pas une oxydation chimique, au sens où l'oxygène
de l'air viendrait transformer des molécules du produit, mais des
actions enzymatiques : les enzymes nommées polyphénoloxydases
libérées par la coupure du fruit ou du légume utilisent
l'oxygène de l'air pour transformer des molécules nommées
polyphénols, libérées en même temps qu'elles.
A ce propos, signalons que, dans le jus de citron, c'est l'acide ascorbique
(alias vitamine C) qui prévient le brunissement
d'où
la proposition de substituer de l'acide ascorbique au jus de citron, pour
prévenir le brunissement enzymatique des fruits et des légumes,
en cuisine. D'autre part, quand on enfonce un morceau d'ananas frais dans
un gel de gélatine, on observe que la gelée, même
quand elle est très bien prise initialement, se liquéfie
: les enzymes nommées protéases, apportées par l'ananas,
viennent dégrader la gélatine, qui ne fait plus son effet
de piéger l'eau. Le lait, pour y revenir, contient des enzymes
actives
tant qu'il n'est pas chauffé. Ce qui fait conclure
que si le lait est actif, en cuisine, par ses enzymes, c'est le lait cru
qu'il faut utiliser, et non les laits thermisés, dont les enzymes
auraient été dénaturées par le chauffage.
ET LE LAIT, DANS CETTE AFFAIRE ?
Evidemment, l'analyse de la question impose, également, une modélisation
du merlan. La chair des poissons, comme celle des animaux terrestres,
est faite de fibres musculaires, sortes de tubes au diamètre microscopique,
mais dont la longueur atteint jusqu'à plusieurs dizaines de centimètres.
Ces " tubes " contiennent principalement de l'eau et des protéines,
lesquelles assurent la contraction musculaire, en glissant les unes contre
les autres. La paroi des tubes est un tissu dur, nommé tissu collagénique,
qui assure l'intégrité des fibres lors de la contraction,notamment.Les
fibres musculaires ne sont pas séparées, mais solidarisées
par le tissu collagénique, qui les regroupe en faisceaux, lesquels
sont eux-mêmes regroupés en superfaisceaux, et ainsi de suite.Avec
un bémol: le poisson contient peu de collagène, contrairement
aux viandes. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la chair du poisson
" casse " à la cuisson, notamment le merlan! Plus généralement,
lors de la cuisson (friture, pochage
), les protéines de l'intérieur
des fibres musculaires coagulent, ce qui rend ces fibres dures, mais le
tissu collagénique se dégrade progressivement. Le lait,
dans cette affaire ? Il peut sans doute entrer entre les plus gros faisceaux
(vous verrez ces faisceaux si vous incurvez un filet de poisson), mais
il ne pourra s'immiscer entre les premiers faisceaux, ni a fortiori dans
les fibres musculaires elles-mêmes. Donc on peut douter de la précision
culinaire qui a été soumise par l'un des participants des
Séminaires (nous déterminons chaque mois le thème
du séminaire suivant: le choix des thèmes fait l'objet d'un
vote ; et c'est ainsi que notre prochain séminaire sera consacré
à la question: " Quelle est l'utilité de chauffer une
génoise quand on la fouette? "). On peut douter de la précision
mais rien ne vaut le test expérimental. Lors du dernier séminaire,
certains participants ont accepté de faire des tests, et nous attendons
les résultats de ces expériences (culinaires pour les cuisiniers,
scientifiques pour les scientifiques) avec beaucoup d'impatience, évidemment.
D'ailleurs, à ce propos, il n'est pas inutile de signaler que n'importe
qui peut contribuer à ces études : il suffit de vouloir
faire les tests
et de les faire. Les comptes rendus de telles expérimentations
peuvent être présentés lors des séminaires
(participation libre) ou envoyés par courriel (herve.this@inapg.fr),
afin d'être lus et discutés par les participants. Je vous
invite, donc, à expérimenter: le trempage du merlan dans
du lait prévient-il la rupture des filets, lors d'une friture?
N'est-ce pas en étudiant de telles questions, que la cuisine est
belle ?
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Hervé THIS
L'INDUSTRIE ET LA CUISINE
Que sera la cuisine de demain ? La question est régulièrement
posée, et, comme personne ne lit fiablement dans les boules
de cristal, les réponses sont soit de prétentieuses
erreurs, soit des prévisions confirmées par les hasards
de l'histoire
A TABLE !
Comprendre que manger est un acte de culture est un moyen de s'élever
: Brillat- Savarin n'avait-il pas écrit " Les animaux
se repaissent ; l'homme mange; l'homme d'esprit seul sait manger.
" ? Pour être hommes et femmes d'esprit, il faut que
ce que nous mangeons appartienne au royaume de l'esprit, il faut
que nous connaissions ce que nous mangeons
L'HÉRITAGE DE LA CUISINE FRANÇAISE
Vous savez combien je partage avec vous cet amour de la cuisine.
Quand je critique "Le Répertoire de la cuisine",
comme je l'ai fait, c'est évidemment parce que je réclame
beaucoup plus que ce simple aide-mémoire. C'est aussi la
raison pour laquelle ce Séminaire de Gastronomie moléculaire
a été consacré à la dénomination
des mets
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