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Hervé This revient dans cet article
sur les théories de cuisson. Depuis la parution de son article
à ce sujet (La Cuisine Collective, février 2002, N°148),
de nombreux professeurs et des professionnels lui ont demandé de
s'expliquer. Ce qu'il fait ici, en proposant de nouveaux termes pour nommer
les théories de cuisson. Hervé This soulève la question
d'un nouvel enseignement possible. D'où un appel pour commencer mon texte, ce mois-ci. Si vous n'êtes pas d'accord avec moi, s'il vous plaît, écrivez-moi, que j'aie une petite chance de m'améliorer, au lieu de me complaire dans une béatitude idiote. Que ceux qui pensent que la viande peut cuire par concentration n'hésitent pas à me dire de quelle concentration il s'agit. Si certains ont le sentiment, ou la certitude, que le brunissement des viandes résulte de la formation de caramel, qu'ils me le disent. Si j'ai des mousses une idée fausse, qu'on ne me laisse pas dans l'erreur. Toutefois ceux qui m'écriront ainsi dans le dessein de me réformer devront prendre garde à l'acharnement que je mets à être précis et juste. Par exemple, j'ai souvent critiqué la confusion qui règne entre les mousselines et les mousses, et j'ai souvent reproché à des cuisiniers d'afficher à leur menu des mousses (de poisson, par exemple) qui n'en étaient pas, parce qu'elles manquaient de bulles d'air et de légèreté. J'ai même reproché à deux cuisiniers français parmi les plus grands de confondre une mousse et une émulsion. J'avais mes raisons : les deux termes ne viennent pas de la cuisine, mais de la science : on nomme mousse une dispersion de bulles d'air dans un liquide ou un solide ; pensons à la mousse de savon, dans le bain, ou à la mousse de polystyrène. L'émulsion, elle, est une dispersion de matière grasse dans l'eau (comme dans la mayonnaise) ou une dispersion d'eau dans la matière grasse (comme dans le beurre). Pour en revenir à la mousse et à la mousseline de poisson,
mon exploration des livres de cuisine anciens m'a montré que la
mousseline était une farce cuite dans une mousseline. Ceux qui
voudront me reprocher mes idées culinaires dévoyées
devront se remettre à cuire les mousselines en mousseline. Et ils
devront apprendre, ou se souvenir s'ils l'ont oublié, que les mousses,
selon Auguste Escoffier, étaient fouettées sur glace
parce que le fouet y introduit des bulles d'air. Autrement dit, Escoffier
savait que les mousses sont des mousses, mais les cuisiniers modernes
l'ignorent souvent. Assez de ces mises en garde. Merci de m'écrire,
donc, surtout si vous n'êtes pas d'accord avec moi. Las ! Il n'en fut pas question, car les participants m'entreprirent aussitôt sur ces questions dérangeantes qui avaient été évoquées dans La Cuisine Collective. Et il me fallut répondre, argumenter, démontrer. Il me fallut aussi proposer des palliatifs : si la cuisson par concentration et par expansion sont des notions fautives, comment distinguer les cuissons de type rôti de buf et les cuissons de type viande bouillie ? J'ai fini par proposer " cuisson avec brunissement " (pas caramélisation, puisque le brunissement des viandes est une réaction chimique différente de celle qui fait brunir le sucre) et " cuisson sans brunissement " ; c'est à la fois plus simple (il suffit de regarder), plus juste et moins prétentieux. Au même moment, l'association nationale des établissements sous contrat (ANEPHOT) m'avait invité à animer un débat sur le thème de la diététique, de la nutrition et de la cuisine, et j'eus l'occasion de revenir à Paris en train avec Georges Koukidis. Nous discutions de l'enseignement culinaire dans les lycées hôteliers et autres établissements de formation professionnelle, quand nous vint l'idée de proposer à Jack Lang d'étendre à l'ensemble des professeurs de cuisine des éléments de la formation qui avait été donnée dans le cadre de la Société Alain Ducasse Formation. Jack Lang accepta immédiatement l'idée, et c'est ainsi que naquit le projet de " journées de réflexion sur les techniques culinaires ". Les premières journées de ce type ont eu lieu à la Sorbonne, à Paris, le 11 et le 12 février 2002 ; y ont été invités tous les professeurs de cuisine des trois académies de l'Île de France. Puis une journée analogue fut organisée à Saint-Gilles de la Réunion, et une autre eut lieu à Nice, pour l'académie régionale. D'autres sont en préparation : Limoges, Bourges, Lyon, Rennes Chacune de ces rencontres apporte son lot de nouveautés. Par exemple, à la Sorbonne, un des chefs de travaux qui était présent nous fit remarquer que des professeurs de restauration auraient voulu être invités. Lors de la séance à la Réunion, ils le furent, mais nous avons alors compris que les professeurs de boulangerie, pâtisserie ou charcuterie pouvaient être également associés. Sans oublier les professeurs de science appliquée ! Surtout, et j'en arrive à l'objet qui fait le titre de ce texte, la réunion de Nice fut l'occasion de la création généralisée d'Ateliers de gastronomie moléculaire. Ces ateliers sont une émanation des Séminaires de gastronomie
moléculaire, dont je suis censé vous entretenir dans ces
pages, mois après mois, pages que je détourne pour vous
raconter une actualité bien plus brûlante. René Le
Joncour, professeur de cuisine au Lycée Jean Quarré, à
Paris, était venu à plusieurs de ces séminaires,
et il avait étudié certaines des questions qui avaient été
posées avec ses élèves du lycée. Vers la fin
de l'année 2001, il me demanda conseil pour organiser, dans son
lycée, de façon institutionnelle, des classes de gastronomie
moléculaire, où l'objectif serait de tester expérimentalement
des connaissances (le couvercle sur la bassine où l'on cuit les
haricots verts les fait-il brunir ? Un croûton de pain dans l'eau
de cuisson des choux-fleurs évite-t-il l'odeur ? etc.). Le projet
fut monté, et le 1er janvier, son proviseur l'autorisa à
commencer ces classes, qui furent nommées "Ateliers de gastronomie
moléculaire". A Nice, je profitais de l'occasion pour présenter
ces ateliers et en montrer l'intérêt : les élèves
qui participent à ces séances sont en position de recherche,
et ils concluent de leur enseignement que la cuisine doit être une
recherche constante. N'est-ce pas la meilleure façon de former
des cuisiniers ouverts, curieux ? Apparemment l'idée est séduisante
: je n'étais pas encore rentré de Nice que je recevais un
appel d'Eric Capuzzo (qui avait organisé la rencontre niçoise)
pour me signaler que des collègues de son académie venaient
de décider d'organiser de tels ateliers. Parce que notre gastronomie se fonde sur notre histoire ? Il faudrait
alors, de toute urgence, introduire davantage d'histoire dans l'enseignement
(je vous renvoie à l'histoire de la mousseline, racontée
précédemment). En outre, nous devrions alors supporter les
scories du développement empirique de la cuisine. Par exemple,
les grands auteurs du passé indiquent qu'il faut toujours fouetter
les blancs d'ufs dans le même sens, ou que l'huile et les
ufs pour une mayonnaise doivent être à la même
température, ou encore que le jus afflue à cur lors
de la cuisson d'un rôti, ou encore mille choses fausses. Je ne veux
pas attaquer ces génies (ce n'est pas de l'ironie) qui nous ont
précédés, et je ne répéterais jamais
assez que nous sommes des nains perchés sur les épaules
des géants, mais nous devons les dépasser, en étant
des femmes et des hommes de notre temps. Auguste Escoffier serait certainement
désolé que la cuisine s'arrête à son uvre
: nous devons donc dépasser Escoffier, en nous fondant sur toutes
les sciences qui nous permettent de dépasser Escoffier. La physique
et la chimie, pour mieux maîtriser les textures, la biologie pour
mieux maîtriser les cuissons, l'histoire pour être capables
de mieux comprendre les avancées relatives des Grands Anciens et
pour entrevoir les territoires nouveaux, la psychologie pour mieux comprendre
le goût des consommateurs, la sociologie pour éviter les
fautes de goût, etc. Et c'est ainsi que la cuisine est belle !
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