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C'est une litanie de bon augure : cette
chronique devait initialement présenter, mois après mois,
le déroulement des " Séminaires de gastronomie moléculaire
", mais, mois après mois, l'actualité m'oblige à
reporter au lendemain cette chronique de nos travaux, pour évoquer
des problèmes urgents. N'est-ce pas le signe que la cuisine évolue
?
Ce mois-ci encore, je dois cette fois m'écarter du simple compte
rendu de séminaire pour parer au plus urgent : évoquer les
protocoles de gastronomie moléculaire qui peuvent être mis
en uvre dans les établissements d'enseignement culinaire.
Reprenons en expliquant : le mois dernier, j'ai présenté
les " Ateliers de gastronomie moléculaire " que des professeurs
de plusieurs régions ont décidé de mettre en uvre
dans leur établissement, suite à des Journées de
réflexion sur l'enseignement des techniques culinaires, décidées
par le Ministère de l'éducation nationale. L'objectif de
ces Ateliers est - enfin ! - de ne plus accepter pour vrai des dictons,
pratiques et tours de main qui remontent parfois au Moyen Age, de tester
expérimentalement le savoir empirique transmis de génération
de cuisinier en génération de cuisinier.
A la clé : l'idée donnée aux élèves
que la cuisine est une recherche permanente, fondée sur la tradition
sans y être assujettie.
Soyons sincères : même les plus traditionalistes d'entre
nous savent que les livres de cuisine, aussi bien que les enseignements
oraux, transmettent le meilleur et le pire mêlés. Je me souviendrai
longtemps de cet élève de Bac Pro qui préconisait
" battre toujours les blancs d'ufs dans le même sens
parce qu'ainsi ils montent mieux " : on le lui avait enseigné,
mais ce n'est pas vrai que les blancs d'ufs battus toujours dans
le même sens montent mieux. Je me souviendrai toujours, aussi, de
ce grand chef qui écrivait que, pour chauffer l'eau où l'on
cuira des haricots verts, il faut mettre le sel dans l'eau après
ébullition, sans quoi le chauffage de l'eau dure plus longtemps
: ce n'est pas vrai. Et ainsi de suite.
Pourquoi en est-on arrivé là ? La cuisine s'est développée
de façon empirique, chacun testant dans son coin mille astuces,
mille mélanges, mille façons de faire, et transmettant ses
observations aux suivants. Oui, mais l'il humain est faillible.
Oui, mais la transmission est souvent fautive. Oui, mais l'interprétation,
de la part de celui qui reçoit sans vérifier fait place
à l'inexactitude, laquelle devient vite une erreur. Vérifier,
voici ce que nous aurions tous dû faire ou, plutôt, voici
ce que nous devrions faire, puisqu'il est encore temps. Au total, on en
est arrivé là parce que nous acceptons de cuisiner comme
nos prédécesseurs l'ont fait, sans remettre leur savoir
en question. C'est une façon d'admettre que tout était mieux
avant, la possibilité de penser que " le niveau baisse ",
une manière de croire à l'âge d'or.
Il faut s'opposer à cette idée : les vins sont meilleurs
aujourd'hui qu'il y a seulement vingt ans, quand les méchages au
soufre provoquaient des maux de tête redoutables ; les viandes sont
plus fraîches conservées au réfrigérateur que
laissées à l'air, en compagnie des mouches ; les frelatages
de la farine au gypse n'ont plus cours, et le café n'est plus frelaté
au jus de purin (je n'invente pas : j'ai des livres de cuisine qui attestent
de cette pratique), et, surtout, pour la première fois dans l'histoire
de l'humanité, les famines ne sévissent plus (au moins dans
notre pays, pour la majorité). Bref, je n'écouterai jamais
que d'une oreille sceptique les discours qui me vantent le bon vivre d'antan,
même si, comme d'autres, j'ai la nostalgie d'un bon vieux temps
(qui était sans doute celui d'une enfance heureuse).
Revenons en cuisine. Si nous admettons que le progrès est possible,
nous admettrons aussi qu'il est de notre devoir de trier, parmi les techniques
et savoirs culinaires, le bon grain de l'ivraie. Et c'est l'enseignement
qui aura le plus grand rôle à jouer. D'où l'importance
des Ateliers de gastronomie moléculaire, évoqués
ci-dessus ainsi que le mois dernier. N'y revenons pas, mais avançons.
L'activité des Ateliers
Que faire dans ces Ateliers ? Des tests expérimentaux. Comment
les faire ? Là est la question du jour, celle qui est sous-jacente
dans ces Séminaires de gastronomie moléculaire dont je devrais
vous entretenir. La réponse à la première question
est simple : ces Ateliers seront utiles s'ils testent ce que nous croyons
savoir et ce que transmettent les enseignements classiques. La seconde
question est plus épineuse (c'est en tout cas ce que montre l'expérience)
: pour faire ces tests, il faut être rigoureux et faire la chasse
permanente au flou, au vague.
Voyons sur l'exemple ce que cette réponse laconique signifie. Imaginons
que nous voulions savoir s'il est vrai que des blancs d'ufs fouettés
toujours dans le même sens montent mieux que des blancs battus avec
changement de sens de battage. Déjà la question n'est pas
bonne, parce qu'elle n'est pas impartiale : il vaudrait mieux chercher
expérimentalement si le sens de battage est important, au lieu
de préjuger du résultat. Doutant de tout, nous ne serons
pas tentés de traficoter, consciemment ou inconsciemment, les résultats
expérimentaux pour que les faits collent à nos préjugés.
Puis viendra le moment du test
ou, plutôt, des tests : une
expérience isolée ne vaut rien, et seule la répétition
permet de confirmer des impressions. Autrement dit, on ne comparera pas
un seul blanc battu dans un sens à un blanc battu dans les deux
sens, mais on gagnera à faire battre la moitié des élèves
d'une classe dans un sens, et l'autre moitié dans les deux sens.
D'où l'importance de l'enseignement : avec ses nombreux élèves,
une classe a le pouvoir de faire rapidement ce qu'un chercheur isolé
mettra longtemps à exécuter.
Evidemment, le protocole doit être adapté aux circonstances.
Si une classe entière s'attaque au problème du sens de battage,
par exemple, il faudra que les élèves battent tous le même
temps, ou, mieux, qu'ils utilisent tous le même batteur (un appareil
est plus impartial qu'un être humain). Enfin, la classe devra comparer
des produits comparables : comme les blancs d'ufs diffèrent
tous les uns des autres, on les réunira d'abord tous, puis on passera
la masse obtenue plusieurs fois dans un chinois ou dans une étamine,
pour que les diverses parties du blanc (visqueuse et liquide) se mêlent
bien, avant de diviser en deux moitiés égales. J'ai bien
dit " égales " : pas approximativement égales,
mais exactement égales. D'où l'importance de la balance
! D'où aussi l'importance de savoir apprécier les différences
et les incertitudes du protocole expérimental : si les masses de
blancs battues diffèrent de dix pour cent, on ne s'étonnera
pas d'obtenir des différences de volumes de blanc en neige de dix
pour cent, aussi. On le voit, tout tient dans la comparaison et dans la
rigueur. Et l'on ira lentement, car les expériences devront comparer
des systèmes égaux, à une différence près
seulement.
Ah, un dernier mot : comment mesurer le volume obtenu ? C'est là
qu'il faudra commencer à réfléchir. D'ailleurs, j'ai
été trop vite, puisque j'ai déjà prononcé
le maître mot : " mesurer ". Oui, on ne pourra se contenter
de jauger, d'un il rapide, les volumes de mousse ; il faudra les
mesurer. A cette fin, une bonne méthode consiste à faire
délicatement passer le blanc battu en neige dans un récipient
cylindrique, à lisser la surface et à mesurer la hauteur
de mousse. Geste important, geste qu'il faudra explorer : perd-on du volume
quand on transfère ainsi le blanc battu d'un récipient dans
un autre ? Et mieux, le perd-on de façon systématique, ou
très variable, d'un transvasement à l'autre ?
Ce test des blancs en neige n'est qu'un exemple. Tout peut y passer :
l'influence du couvercle sur la couleur verte des haricots verts, l'influence
de la qualité de l'eau sur la cuisson des lentilles, l'influence
du sel sur la couleur des oignons sautés, l'influence de la nature
du métal de l'ustensile de cuisson sur la prise des confitures,
l'influence de la lune sur la prise des mayonnaises (là, c'est
vrai, je suis provocateur), l'influence de la température des ufs
et de l'huile sur la prise des mayonnaises (je redeviens décent),
l'influence de
Manque-t-on d'idées ? Il suffit de lire les livres de cuisine.
Imagine-t-on difficilement les expériences à faire pour
tester les dictons, pratiques ou tours de main ? Je propose une solution,
puisque, le 14 mars 2002, le Ministère de l'éducation nationale
a signé avec l'Institut national de la recherche agronomique (INRA)
une convention de partenariat afin de mettre à la disposition des
enseignants des établissements d'enseignement culinaire les connaissances
recueillies par les chercheurs de l'INRA. Etant l'un d'eux, je suis donc
à la disposition de l'Education nationale pour aider les volontaires
à mettre en uvre ces Ateliers de gastronomie moléculaire.
Comme des demandes d'aide me sont déjà parvenues, comme
des collègues m'ont fait l'amabilité de me réclamer
des protocoles qu'ils pourraient mettre en uvre dans les lycées,
j'ai questionné et réfléchi : quels sont les besoins
? Comment les satisfaire au mieux ? Tout bien pesé, il semble qu'un
bon moyen serait de disposer, sur un site Internet officiel - par exemple
sur le site de l'INRA, puisqu'il s'agit de recherche - des protocoles
que chacun pourra venir prendre et mettre en uvre.
Qui concevra ces protocoles ? Bien sûr, je peux m'y " coller
", et je ne manquerai pas de rédiger à l'attention
des collègues intéressés les protocoles qui sont
discutés lors des Séminaires de gastronomie moléculaire,
mais j'invite aussi tous ceux qui en ont l'envie, à mettre au point
des protocoles qui seront mis sur ce même site de l'INRA.
Et c'est par une collaboration de professionnels enthousiastes que la
cuisine est belle !
Pour aller plus loin : les séminaires de gastronomie moléculaire
ont lieu tous les troisièmes jeudis du mois, de 16 à 18
heures, à l'Ecole supérieure de cuisine française,
Centre Jean Ferrandi, à Paris ; participation libre sur inscription.
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