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Hervé This propose dans cet article
une nouvelle classification des recettes en fonction des constituants
des plats (air, eau, amidon...) et non plus de leur position dans le déroulement
du repas (entrée, poisson, viande, garniture, dessert...). A l'attention
de l'enseignement, cela permet de voir qu'il n'y a souvent qu'une petite
nuance d'une recette à l'autre. Pour la restauration, le fait de
bien comprendre ce qui se passe dans les aliments durant leur transformation,
permet de mieux appréhender le métier et son savoir-faire.
Les questions culinaires passionnent les lecteurs de La Cuisine Collective,
au point que je ne parviens plus à répondre à tous
les courriers. Je dois donc présenter des excuses à ceux
qui ont essayé de me contacter. L'été arrivant, je
parviendrai sans doute à renouer le dialogue, mais, en attendant,
je cherche des échappatoires
et je viens d'en trouver une,
avec un courrier qui rejoint une de mes préoccupations en s'inscrivant,
de surcroît, dans la ligne de réflexion que je propose depuis
plusieurs mois dans ces colonnes. Mon correspondant, Gilles Charles, professeur
de cuisine au Lycée Jacques Cur (Bourges), me demande si
j'ai imaginé une classification de recettes de cuisine par thèmes
physico-chimiques, c'est-à-dire si les réactions chimiques
ou les phénomènes physiques permettent de regrouper des
recettes qui ne se côtoient pas habituellement, afin d'éviter
la classique classification entrée/poisson/ viande/garniture/dessert.
La réponse est évidemment oui, et je vous propose d'examiner
comment.
Les systèmes dispersés
Les plats cuisinés sont rarement des blocs, comme pour le métal
ou pour le plastique. Naturellement, les boissons sont entièrement
faites d'eau, en première approximation (en deuxième approximation,
il y a tout le reste, qui est fait d'alcool éthylique, pour le
vin, de diverses molécules aromatiques ou sapides, etc.), mais
le consistant, lui, ne doit pas l'être trop : imaginez-vous de manger
tout votre sucre sous la forme d'un cristal de 200 grammes ? Ou tout le
beurre d'une sauce sous la forme d'une motte ? Non, les cuisiniers ont
appris à disperser les nutriments dans les plats. D'où l'utilité
de la classification des physico-chimistes : on considère d'abord
des constituants alimentaires présents, dans les conditions ambiantes,
sous la forme de gaz (par exemple l'air), de liquides (l'eau, l'huile
),
de solides (la cellulose, l'amidon
). Puis envisageons de les disperser
dans des gaz, des liquides ou des solides. Soit neuf possibilités
que nous allons examiner systématiquement. Rassurez-vous, notre
classification sera agrémentée d'exemples culinaires. Gaz
dans liquide : il s'agit des mousses, qui sont nombreuses en cuisine.
Par exemple, le blanc en neige est une mousse, puisque de l'air est dispersé
sous la forme de bulles dans la pâte. Dans les crèmes fouettées
ou chantilly, également, des bulles d'air sont dispersées
dans la crème, pour faire une mousse. Et dans les sabayons, le
système est identique. Nous verrons plus loin que le liquide considéré
est rarement simple. Gaz dans solide : cette fois, les physicochimistes
nomment encore le système une mousse, mais une mousse solide, pour
le distinguer de la mousse liquide. Un exemple ? La meringue : la cuisson
longue a évaporé l'eau du blanc d'uf, et les bulles
ne sont alors plus dispersées que dans le squelette du blanc battu
sucré, squelette fait de sucre et de protéines du blanc
d'uf (vous verrez ces protéines à l'état pur
si vous vous amusez un jour à chauffer très doucement un
blanc d'uf dans une poêle antiattachante). Un autre exemple
: les biscottes, ou le pain, par exemple, les gâteaux aussi, mais
nous verrons que ces derniers systèmes sont un peu plus compliqués.
Passons aux liquides, que nous dispersons. Dans un gaz, nous obtenons
un brouillard : c'est peu intéressant en cuisine, sauf comme intermédiaire
technique, quand on veut disperser un liquide de façon homogène.
Les liquides dispersés dans les liquides ? Cette fois, la case
déborde d'exemples. Ces systèmes sont nommés des
émulsions. Par exemple, la mayonnaise est une émulsion formée
par dispersion de gouttes d'huile dans de l'eau, tout comme le beurre
blanc, les sauces montées au beurre, l'aïoli, etc. On peut
d'ailleurs envisager l'inverse, d'une dispersion d'eau dans de l'huile
: on a longtemps dit et écrit que le beurre était un tel
système, mais il y a une rectification à apporter, car l'eau
est dispersée non dans un liquide, mais dans un solide qui piège
un liquide, comme nous allons le voir maintenant. Dispersion d'un liquide
dans un solide. Cette case est également très vaste, car
on utilise souvent de l'huile ou de l'eau dans les produits alimentaires.
Première possibilité : des gouttes d'eau dans un solide
; c'est le cas des systèmes nommés gels, où un réseau
continu de protéines, par exemple, piège de l'eau dans les
gelées. Si le solide est fait de sucres, telles les molécules
de pectine, le gel se nomme confiture ou pâte de fruit, selon la
concentration en eau. Si le solide est fait d'amidon, on a un empois :
c'est ce que l'on obtient quand on chauffe de la farine avec de l'eau.
Deuxième possibilité : des gouttes de matière grasse
présente sous la forme d'un liquide dans un aliment " solide
". Et puis il y a les cas hybrides, avec de l'eau et de la matière
grasse liquide dans un solide : c'est le cas du beurre, que je vous annonçais.
Si le beurre est solide à la température ambiante, c'est
qu'une partie de ses graisses cristallise à cette température
ambiante. Une autre partie de ses graisses, les plus fusibles (c'est-à-dire
celles qui fondent dès les basses températures), est dans
le beurre sous la forme de liquide, piégée entre les cristaux
de la matière grasse cristallisée ; l'eau, également,
est piégée sous la forme de gouttelettes dans cet édifice.
Et voici pourquoi le beurre est un peu plus compliqué qu'une simple
émulsion. Passons à la dispersion d'un solide dans un gaz
: nous avons encore un aérosol, de type fumée. Puis, la
dispersion d'un solide dans un liquide : c'est ce que les physico-chimistes
nomment une " suspension ". La cuisine en connaît une
foule, sous la forme de divers systèmes pâteux. Enfin, la
dispersion d'un solide dans un solide : c'est une suspension solide, quelque
chose d'un peu trop dur pour que nous ne voulions le mettre sous notre
dent, sauf exceptions.
Le jeu de la classification
Jouons maintenant à utiliser cette grille pour analyser quelques
plats que nous connaissons. J'ai évoqué la crème
chantilly, et j'ai proposé de le ranger dans la catégorie
des mousses, mais je préfère revenir sur l'analyse. Certes,
en première approximation, la crème chantilly est bien une
mousse, mais les bulles d'air sont dispersées dans la crème,
laquelle est déjà une dispersion de matière grasse
dans l'eau (émulsion). Autrement dit, la crème chantilly
est une " émulsion mousseuse ". Pour le sabayon, également,
le système doit être regardé en détail. Il
s'obtient par dispersion de bulles d'air dans une préparation liquide
: c'est donc bien une mousse, en première approximation. Toutefois,
la préparation liquide où l'air est dispersé sous
la forme de bulles n'est pas un pur liquide, car les protéines
du jaune d'uf forment de petits agrégats à la cuisson
: cette partie liquide est plutôt une suspension. Et comme l'uf
apporte également des gouttelettes de matière grasse, on
doit considérer que le sabayon est finalement une suspension/ émulsion
mousseuse. Tous les aliments sont-ils ainsi des systèmes complexes
? Non, quand même pas : la mayonnaise est bien une émulsion
pure, et la vinaigrette peut l'être aussi (quand elle est "
émulsionnée "). En revanche, la béarnaise contient
des agrégats de protéines : si elle est mousseuse, elle
s'apparente au sabayon. La hollandaise est identique à la béarnaise,
sauf pour le goût. Jusqu'ici, nous ne considérons presque
que des sauces. Et les poissons ? Et les viandes ? Et les légumes
? Commençons par les poissons et les viandes, dont on consomme
la chair : celle-ci est du muscle, c'est-à-dire un ensemble de
cellules allongées, les fibres musculaires, regroupées en
faisceaux, chaque cellule contenant des protéines, de l'eau et
une foule d'autres composés ; des dépôts de graisse
sont dispersés entre les cellules. Autrement dit, là encore,
nous obtenons un système dispersé, qui s'apparente à
un gel, puisque de l'eau est piégée dans la masse. Pour
les légumes, la structure n'est pas différente, même
si les molécules de la structure ou de l'intérieur des cellules
diffèrent. Les pâtes ? Ce sont des systèmes importants
qui méritent un chapitre à part. Les nouilles sont faites
de grains de farine piégés dans un réseau. Après
la cuisson, les grains d'amidon ont gonflé, en absorbant de l'eau,
tandis que le réseau a coagulé (surtout si c'est de l'uf)
: on obtient des micro-gels dispersés dans un réseau solide.
C'est un système dispersé, et je ne sais pas quel nom physico-chimique
donner : nouilles ? Pour les pâtes à foncer, salées
ou sucrées, le monde culinaire a su varier les structures. Par
exemple, la pâte brisée est une dispersion de matière
grasse et de grains d'amidon dans un réseau que forment les protéines
du gluten (présent dans la farine de blé) avec l'eau. La
pâte sablée, elle, est une dispersion de grains d'amidon
dans la matière grasse : une sorte d'intermédiaire entre
la suspension et la suspension solide. Enfin, la pâte feuilletée,
est également dispersée, mais différemment, puisque
le cuisinier a obtenu une dispersion en feuilles.
Les cousins culinaires
Une telle analyse des mets peut-elle être utile à l'enseignement
? Gilles Charles croit que l'enseignement doit aussi se fonder sur l'observation
et l'analyse comparative de recettes (quelle différence y a-t-il
entre une vinaigrette et une mayonnaise ? entre une mayonnaise et une
hollandaise ? entre une hollandaise et une béarnaise ? L'élève
doit comprendre qu'il y a des constantes, mais souvent qu'un seul élément
est modifié pour passer à la recette suivante. Je lui laisse
évidemment la responsabilité de ses opinions, qui accréditent
la classification physicochimique que je vous ai proposé. Ce que
je voudrais souligner, c'est que la classification que nous avons évoquée
permet une foule d'innovations. Par exemple, comment faire une dispersion
de gaz (bulles) dans un gel ? Le physico-chimiste (qui n'utilise que des
produits alimentaires patentés) sait immédiatement qu'il
a les possibilités suivantes : soit il introduit des bulles d'air
dans un liquide qui prend ensuite en gel ; soit il fait mousser un gel
déjà constitué. La première solution est celle
qui est utilisée dans diverses recettes de bavarois ou de mousses
(au citron, par exemple) : quand on mêle un blanc battu sucré
à une purée de fruit où l'on a dissout de la gélatine,
on fait une mousse qui est ensuite prise dans un gel. Autre exemple classique
: le cas du soufflé, où les bulles sont finalement piégées
dans un " flan ", à base d'uf. Mais on pourrait
aussi imaginer de faire mousser des confitures, par exemple, et l'on aurait
l'analogue de cette écume qui se forme spontanément quand
on cuit la confiture et qu'elle vient à mousser, en cours de cuisson.
Qu'est-ce que le praticien de cuisine collective a à faire de tout
cela ? Ce praticien est un être humain qui a une âme, "
cause toujours active de perfectibilité ", comme le disait
Brillat-Savarin. Il cherche à servir mieux ses clients, ses hôtes,
devrait-on dire, ses invités. Comment y parviendra-t-il ? J'ai
foi que la connaissance technique du métier l'aidera : on fait
mieux ce que l'on comprend bien. Or la classification proposée
est toute simple : il n'est question que de gouttes, de bulles
Ah,
j'oubliais : si vous vous posez des questions sur la place d'un plat dans
cette classification, n'hésitez pas : hthis@paris.inra.fr.
C'est aussi ainsi que la cuisine est belle !
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