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On dit que le goût des juliennes coupées à l'aide
d'un bon couteau est incomparable. Est-ce vrai ?
Les cuisiniers ne cessent de se préoccuper de leurs couteaux,
et c'est légitime : ne les utilisent-ils pas sans cesse ? Pourtant,
les couteaux coupent (même les chairs humaines, comme on l'a vu
lors de notre dernière réunion du Groupe d'étude
des précisions culinaires !), de sorte que les fabricants de matériels
électroménagers cherchent depuis longtemps à remplacer
les couteaux par des dispositifs variés : hachoirs, mandolines,
etc.
Lors d'une dernière réunion, un participant du Groupe d'étude
a signalé la remarquable efficacité des couteaux en céramique
pour la préparation des juliennes ; le couteau aurait non seulement
permis la réalisation plus rapide de la préparation, mais,
de surcroît, les juliennes auraient été " meilleures
". Vrai ? Faux ?
L'idée est arrivée au moment où, avec Audrey Tardieu
- qui finissait une thèse dans notre laboratoire à propos
des oignons stockés dans des sauces -, Bastien Néel, Lauriane
Jugé et Bich-tuy Doan, de l'Ecole de chimie de Paris, nous étions
en train d'analyser des images d'I.R.M. d'oignons
où des
phénomènes étonnants apparaissaient.
L'I.R.M. d'oignons
L'acronyme I.R.M. signifie " imagerie par résonance magnétique
". Il désigne la technique qui s'est introduite dans les hôpitaux
pour compléter les scanners, échographies et autres radiographies
: la technique permet de voir les tissus à l'intérieur du
corps humain. Signalons d'ailleurs que cette abréviation est hypocrite.
Le nom exact devrait être " imagerie par résonance magnétique
nucléaire ", mais, le public ayant peur du mot " nucléaire
", qui lui fait penser à la bombe atomique, on a abrégé.
De toute façon, dans cette technique, il n'y a pas de fission nucléaire,
de division de noyaux d'atomes pour en former de nouveaux. On se contente
de mettre les échantillons dans un champ magnétique (un
gros aimant) et à observer comment l'aimantation des noyaux de
certains atomes (souvent les atomes d'hydrogène) revient à
l'équilibre quand on ajoute un deuxième champ magnétique,
puis qu'on le supprime.
Par ce moyen, on voit par exemple comment l'eau est répartie dans
les tissus vivants
De sorte qu'il nous avait semblé "
évident " d'aller regarder les légumes et viandes que
nous étudions dans notre équipe de gastronomie moléculaire.
Evident ? Hélas, il se trouve de nos concitoyens qui pensent ce
type d'expérimentations ahurissantes. Jusqu'à des scientifiques
: lors de la soutenance d'un étudiant venu au laboratoire pour
étudier les changements de couleur du safran, quand on le cuit
longtemps, un membre de son jury, biologiste, a osé poser la question
idiote " à quoi cela sert-il ? " !
Il est temps de dire, de redire, de répéter sans cesse,
que la science ne sert qu'à produire des connaissances ! Elle ne
doit surtout servir à rien, sans quoi elle n'est plus de la science,
mais de la technologie. Or, si la science ne produit pas de connaissances
nouvelles, alors la technologie ne peut pas innover et la technique ne
progresse pas. Manifestement, le message n'est pas passé, ou du
moins, doit être répété.
A quoi cela sert-il d'explorer des oignons par I.R.M. ? A rien d'autre
que de savoir comment les tissus végétaux sont modifiés
quand on les coupe
Et l'expérience vient de montrer, une
fois de plus, que les connaissances données par la science sont
utiles, pour comprendre le monde où nous vivons, et pour perfectionner
la technique.
En effet, dans les images d'oignons réalisées l'an passé,
nous avons dû couper les oignons pour les mettre dans l'aimant d'imagerie
: les tubes n'ont que trois centimètres de diamètre, environ.
Or, lors d'une première expérience, nous avions coupé
les oignons à l'aide d'un couteau que nous avions sous la main
; puis, lorsque nous avons répété les expériences
pour faire des meilleures images, nous avons utilisé un scalpel
pour couper les oignons. Et sur les images, les bords sont très
différents !
Oui, l'I.R.M. a montré de belles différences, entre les
oignons coupés au scalpel et les oignons coupés au couteau.
Dans le premier cas, les bords sont nets, et dans le second, avec le couteau,
un gros liseré blanc marque la limite coupée. Un gros liseré
blanc, sur une image d'I.R.M., c'est notamment la présence d'eau
" libre ", dans un état différent de celui de
l'eau qui se trouve dans les cellules dont l'oignon est constitué.
Pourquoi cet effet ?
Signalons d'abord que les images ont été refaites, parce
que la science doit s'assurer que les observations qu'elle fait sont justes.
Et, oui, plus la lame du couteau est épaisse, plus le liseré
blanc est également épais. A ce jour, nous n'avons pas d'interprétation
parfaitement certaine, mais je crois que la lame du couteau (ou du scalpel)
presse d'abord sur le tissu, le comprime, ce qui fait partir de l'eau
des cellules situées dans la partie comprimée. Cette eau
ne peut aller que sur les bords, et plus la lame est large, plus la partie
comprimée est également épaisse et plus de l'eau
se répartit aux bords de la coupure. Puis, la lame sépare
les cellules, d'une façon que nous ne connaissons encore pas.
Couteau ou scapel ?
Oui, nous ne connaissons pas encore la façon dont le couteau ou
le scalpel coupe les tissus, parce que nous n'avons pas encore bien étudié
au microscope l'aspect des coupures. Cela devra être fait, mais,
en attendant, notre dernière réunion donne des indications
utiles.
Lors de cette rencontre (je signale pour ceux qui ne le savent pas que
ces réunions se tiennent maintenant tous les troisièmes
lundis du mois, et non plus le jeudi), nous avons commencé par
couper une pomme, avec un couteau très affûté, et
avec un couteau peu affûté.
Passons sur les différences de bruit, qu'il faudra analyser soigneusement,
parce que le bruit est la preuve que l'air est comprimé périodiquement
à une fréquence qui est perçue par l'oreille. En
analysant le bruit du couteau contre la pomme, nous devrions obtenir des
informations sur la façon dont la lame coupe différemment
les tissus, avec le scalpel ou avec le couteau.
Le phénomène le plus intéressant que nous ayons observé,
lors de notre dernière rencontre, est un suintement sur les tissus
coupés avec le bon couteau, et l'absence d'un tel suintement pour
les tissus coupés avec le couteau médiocre. A ce jour, l'interprétation
que je donne est la suivante : avec une lame bien affûtée,
le couteau passe rapidement par un certain nombre de cellules et en déverse
le contenu sur la surface ; au contraire, avec une lame un peu émoussée,
la lame sépare les deux moitiés sans couper les cellules.
Ce n'est là qu'une hypothèse, que nous devrons tester.
A quoi bon ? Je propose de mettre tout cela en relation avec le brunissement
des pommes taillées, et qui est une manifestation mieux visible
d'un phénomène qui a lieu chaque fois que l'on coupe un
tissu végétal. Les pommes qui tombent se tallent, ce qui
signifie qu'une lunule brunit, à l'endroit meurtri. En effet, les
pommes sont faites de cellules, comme les autres tissus végétaux,
et ces cellules contiennent des composés phénoliques, ainsi
que des enzymes qui transforment ces composés phénoliques
en composés bruns. Dans les cellules intactes, les composés
phénoliques sont séparés des enzymes qui les transforment,
de sorte que la transformation n'a pas lieu. En revanche, la meurtrissure
dégrade les structures cellulaires et met les deux composés
en contact, ce qui fait brunir les pommes d'autant plus qu'elles sont
tombées de plus haut.
De même, quand on coupe des pommes, des poires, des champignons
de Paris, des bananes, des avocats, etc., la surface brunit, parce que
le couteau libère, sur son passage, les composés phénoliques
et les enzymes des cellules coupées. En réalité,
tous les tissus végétaux brunissent, mais certains moins
que d'autres, ou bien plus lentement. Notamment, les fruits et légumes
qui contiennent beaucoup d'acide ascorbique (la vitamine C) brunissent
moins, parce que la vitamine C bloque la réaction (jusqu'à
un certain point).
Quand on coupe des tissus, non seulement les cellules coupées contribuent
au brunissement, mais l'écrasement des tissus devrait avoir le
même effet que le taillage des pommes : une zone plus grande devrait
être modifiée chimiquement par les couteaux mal affûtés.
Si le changement de couleur s'accompagne d'un changement de goût,
alors il faut conclure que de bons couteaux s'imposent, en cuisine. La
question est maintenant de savoir si le goût change selon la façon
dont on coupe. Des tests triangulaires s'imposent, et nous sommes dans
l'attente de la réponse.
N'est-ce pas ainsi que la cuisine est belle ?
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