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La question posée était : les viandes cuites dans l'eau
pure diffèrent des viandes cuites dans l'eau salée ? Comme
souvent, la question semble naïve, et son étude semble simple.
Pourtant...
Eau pure ou eau salée ?
La contraction des viandes, lors de la cuisson, est un mécanisme
plus efficace que l'osmose.
L'actualité est abondante, ces temps-ci, notamment parce que les
services vétérinaires anglais ont rendu leur rapport, à
propos des intoxications alimentaires qui avaient eu lieu avant l'été,
dans le restaurant d'Heston Blumenthal. On se souvient que quelque cas
d'intoxications alimentaires avait conduit à la fermeture du restaurant
Fat Duck pendant une semaine. Toutefois, le chef, Heston Blumenthal, avait
fait une erreur stratégique en proposant à toute personne
ayant été malade en raison d'un repas dans son restaurant
de revenir gratuitement pour un nouveau repas. Evidemment il n'en fallait
pas plus pour que le téléphone ne cesse de sonner, ce qui
était quand même la preuve que le public qui se " plaignait
" n'avait pas trop peur de s'intoxiquer à cet endroit !
Là où l'histoire devient risible, c'est qu'une certaine
partie de la presse française avait immédiatement accusé
les additifs d'être responsables des intoxications. Les chiens ont
aboyé, et la caravane est passée : les services vétérinaires
ont travaillé, et ils viennent de rendre leur rapport, qui indique
nettement que des huîtres crues sont responsables de toute l'affaire.
Ce n'est donc pas la cuisine moléculaire qui est en cause ! Et
nos journalistes en mal de copie auraient mieux fait d'attendre un peu,
au lieu de faire du mauvais travail.
Autre affaire
Celle du Petit Robert. Oui, ce dictionnaire a placardé dans tout
Paris des publicités pour la nouvelle version du dictionnaire,
mettant en vedette l'expression " Cuisine moléculaire "
Avec une définition fausse ! Les lexicographes du Robert ont tout
confondu : la cuisine moléculaire, qui est de la cuisine, rappelons-le
; la gastronomie moléculaire, qui est de la science. Hélas
les ouvrages sont imprimés et il faudra attendre l'an prochain
pour disposer de dictionnaire digne de ce nom.
Il y a eu aussi notre réunion de la division " Art "
de la Fondation science culture alimentaire. A AgroParisTech, à
Paris, où les cuisiniers Pierre Gagnaire, Pascal Barbot, Pierre-Dominique
Cécillon sont venus débattre, sous la houlette de Vincent
Olivier, du journal L'Express, de la question : l'art culinaire existe-t-il
? Le public était nombreux, et deux heures n'ont pas suffi - évidemment
! - pour répondre à la question. Cela étant, on sait
bien que l'art culinaire existe, et je me souviens avoir proposé
dans ces pages de faire une belle distinction entre artisanat et art.
L'un n'est pas mieux que l'autre ; ils sont différents. Leurs objectifs
sont différents : l'un vise d'abord l'émotion et se moque
de nourrir l'organisme, tandis que d'autres, au contraire, sont plus fonctionnels.
Tiens, pendant que nous y sommes, pourquoi ne ferais-je pas état
de la venue à Paris de la nouvelle promotion des Hautes Etudes
du Goût ? Cet institut de formation, qui a été créé
en 2004, et qui est rattaché à l'université de Reims,
accueille tous les ans des promotions d'auditeurs venus du monde entier
pour assister aux enseignements des plus beaux intellectuels français
dans le domaine de la gastronomie. Cette année encore, le nombre
maximum d'étudiants était atteint, et les cours se sont
tenus, une semaine à Paris et une semaine à Reims. C'est
donc une belle réussite, une affaire qui dure.
Au fait
Je m'arrête ici, car les initiatives proches de la gastronomie moléculaire
ou non sont nombreuses. Et je veux seulement voir dans cette énumération
la preuve que la gastronomie française est extrêmement vigoureuse.
Passons donc à la réunion de notre Groupe d'études
des Précisions culinaires. La question posée était
: les viandes cuites dans l'eau pure diffèrent des viandes cuites
dans l'eau salée ? Comme souvent, la question semble naïve,
et son étude semble simple. Pourtant, les possibilités d'exploration
sont innombrables, et l'on se souvient que les expériences qui
sont faites lors des réunions de notre groupe (public, gratuit)
visent surtout à déterminer un protocole qui sera ensuite
mis en uvre, quand les participants rentreront chez eux.
Les a priori théoriques nous avaient conduits à imaginer
que nous pourrions cuire deux viandes soit dans l'eau pure, soit dans
l'eau salée. Deux viandes ? Toujours pour des raisons théoriques,
nous avions pensé qu'il serait judicieux d'utiliser une viande
à braiser et une viande à griller. Nous avons donc utilisé
du filet et
de la côte de buf, pour des raisons tout
à fait contingentes. Mieux encore, pris par le temps lors de notre
réunion, nous n'avons eu le temps que de cuire le filet.
Comment ? Cent grammes de cette viande étaient placés dans
une casserole d'eau pure bouillante et cent grammes de la même viande
étaient placés dans une casserole d'eau fortement salée,
bouillante encore. Fortement salée : nous avons mis 300 grammes
de sel pour un litre et demi d'eau ! En effet, nous espérions que
le sel ferait réduire la viande par osmose, l'eau de la viande
quittant la chair pour aller dissoudre le sel de la casserole.
L'osmose
L'osmose est un mécanisme physique qui est souvent évoqué
dans les livres de cuisine, notamment les livres consacrés aux
confitures, ou aux méthodes de conservation faisant usage de sel,
de sucre ou de vinaigre. Le mécanisme est le suivant : imaginons
une membrane qui ne laisse passer que l'eau, séparant deux compartiments,
l'un avec de l'eau pure, et l'autre avec de l'eau sucrée. Les molécules
d'eau s'échangent sans cesse à travers les pores de la membrane,
de l'eau pure vers l'eau sucrée ou de l'eau sucrée vers
l'eau pure. Toutefois, la présence du sucre dans l'eau conduit
à retenir davantage l'eau dans le compartiment qui contient aussi
du sucre, de sorte qu'il y a un déséquilibre. Au total,
une certaine quantité d'eau traverse la membrane dans une direction,
en l'occurrence vers le compartiment contenant de l'eau sucrée.
C'est cela, l'osmose, qui conduit les fruits au sirop à exploser
quand ils sont dans un sirop trop faible, ou, au contraire à se
ratatiner quand ils sont dans un sirop trop concentré. L'effet
a lieu aussi pour des cornichons ou des prunes au vinaigre : si vos prunes
au vinaigre gonflent exagérément, vous savez ce qui vous
reste à faire, à savoir saler ou sucrer votre vinaigre afin
que, maîtrisant l'osmose, vous empêchiez l'eau de migrer vers
l'intérieur des prunes.
Avec de la viande dans l'eau, nous pensions être en mesure d'observer
ce phénomène d'osmose, que l'on mesure effectivement dans
certaines circonstances.
Toutefois, nous savions que nous devrions compter avec un autre phénomène,
à savoir la contraction du tissu collagénique lors de la
cuisson des viandes. " Contraction du tissu collagénique "
: voilà une expression barbare pour dire simplement que les poissons
qui n'ont pas été ciselés se recroquevillent dans
la poêle, ou que les viandes bouillies se contractent. Pourtant,
l'expression est juste : la viande est faite de fibres musculaires enrobées
de tissu collagénique, et regroupées en faisceau par ce
même tissu collagénique. Quand la viande est chauffée,
quand le poisson est chauffé, ce tissu se contracte très
vigoureusement, et il éjecte le jus de la viande. D'ailleurs, c'est
pour cette raison que la cuisson par concentration n'existe pas : que
la viande soit chauffée dans un bouillon ou dans un four, peu importe,
la viande se contracte et le jus est expulsé. C'est aussi pour
cette raison que des perles de jus viennent suinter à la surface
d'un steak que l'on grille.
La contraction du tissu collagénique est extrêmement vigoureuse,
et c'est d'ailleurs l'un des intérêts de la cuisson sur coffre
ou sur arête et nous avions évoqué le mois dernier.
Osmose ou contraction ?
Lors de notre dernière réunion, nous avons fait du mieux
que nous pouvions. Comme d'habitude, un scientifique et un cuisinier volontaires
ont expérimenté devant le groupe, qui discutait les
procédures et les résultats.
En l'occurrence, nous avons utilisé une balance un peu précise
pour peser les deux morceaux de viande à intervalles réguliers.
Simultanément, nous avons tracé la courbe de variations
de la masse de viande au cours du temps.
Les résultats ont été décisifs : sel ou pas,
les deux morceaux se contractent de la même façon, et c'est
donc le chauffage de la viande qui détermine sa masse, et non la
quantité de sel présente dans le bouillon.
Aurions-nous obtenu des résultats différents avec des viandes
différentes ? Sans doute, mais le temps nous a manqué. C'est
la raison pour laquelle j'invite tous les cuisiniers lecteurs de La Cuisine
Collective à poursuivre les expériences. Elles ne sont ni
coûteuses ni difficiles : il suffit de disposer d'une balance précise,
le programme, et d'un peu de viande que l'on cuit dans l'eau avec du sel
ou non. Chacun peut contribuer, chacun peut observer les résultats,
chacun peut se convaincre que l'expérimentation est une chose simple,
amusante, instructive
Car je sais que de nombreux professeurs de
lycées hôteliers ou de centres de formation des apprentis
sont lecteurs de cette revue. Je les salue, je les admire, car je sais
qu'ils sont dévoués à leurs élèves.
Et je sais que ceux qui expérimenteront seront enrichis des résultats
de leurs expérimentations.
N'est-ce pas ainsi que la cuisine est belle ?
Chacun peut contribuer, chacun peut observer les résultats,
chacun peut se convaincre que l'expérimentation est une chose simple,
amusante, instructive
Le prochain Cours de gastronomie moléculaire se tiendra les
25 et 26 janvier 2010 sur le thème : " Téléenseignement
et cuisson des légumes ".
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