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Le beurre est une matière grasse merveilleuse, au goût
extraordinaire
mais il présente l'inconvénient de
noircir à la cuisson. D'où la mise au point de beurre clarifié,
par diverses cultures culinaires : chez nous, d'abord, mais aussi en Inde,
dans les pays d'Afrique du Nord, etc. L'opération de clarification
est simple, mais c'est une étape supplémentaire, et bien
des cuisinières ou cuisiniers ne la pratiquent pas, de sorte qu'ils
se retrouvent à sauter les légumes, viandes ou poissons
dans du beurre non clarifié
qui noircit.
Ma théorie qui stipule que les " recettes qui ratent "
sont à l'origine des précisions culinaires (dictions, tours
de main, méthodes, trucs, astuces
) trouve ici une confirmation
: face à l'échec culinaire du noircissement, les cuisiniers
ont cherché des pratiques, et c'est ainsi que nous nous retrouvons
aujourd'hui avec des préceptes empiriques tels que :
1820 par l'auteur du Parfait cuisinier, La nouvelle cuisinière
bourgeoise (sixième édition), Editions Locard et Davi, Paris,
p. 34 : " Pour faire votre beurre noir, mettez une demi-livre de
beurre dans une casserole à côté d'un fourneau, de
manière qu'il chauffe assez pour noircir ; il faut avoir bien soin
de ne pas l'écumer, car c'est précisément cette écume
qui le fait noircir. "
1873 E. Dumont, La bonne cuisine française, Editions Magnin, Paris,
p. 79 : " L'huile est préférable [au beurre] ; elle
frit plus ferme, mais il est prudent, avant de s'en servir comme friture,
de la faire cuire pendant 25 minutes à feu doux, parce que, sans
cette précaution, certaines huiles bouillonnent et débordent.
"
1925 Comtesse de Gencé Encyclopédie de la vie pratique,
Librairie nationale des Beaux-Arts, Paris, p. 480 : " On les [des
tournedos] saute dans du beurre fondu et bien chaud auquel on ajoute une
cuillerée d'huile d'olive, pour que la température puisse
être augmentée sans crainte de brûler le beurre. "
1938 Maurice Edmond Sailland (dit Curnonski), La bonne vie, 250 recettes
familiales et conseils pratiques, Edition La France à table, Paris,
p. 130 : " Dans la poêle, mettre 40 g de beurre et une larme
d'huile pour empêcher celui-ci de noircir. "
1958 Raymond Oliver, La cuisine pour les hommes, Bibliothèque pratique
des familles, Paris, p. 19 : " L'huile doit être mise en premier,
car c'est elle qui empêche le beurre de noircir en cuisant. "
1976 Paul Bocuse, La cuisine du marché, Flammarion, Paris, p. 124
: il cuit des truites " dans une poêle dans laquelle chante,
grésille un bon morceau de beurre additionné d'un tout petit
peu d'huile. "
Au total, on éviterait le noircissement du beurre, en lui ajoutant
une goutte d'huile. Vrai ou faux ? Cette question a été
explorée lors de la dernière réunion du Groupe d'étude
des précisions culinaires.
Faites donc l'expérience !
Théoriquement, la question est assez simple. L'huile, d'abord,
c'est de l'huile, c'est-à-dire un ensemble de molécules
nommées triglycérides (désolé pour la longueur
du nom !). Imaginons simplement qu'une bouteille d'huile est comme un
récipient plein de petits " peignes à trois dents "
: ces peignes sont les molécules de triglycérides. Le manche
du peigne est la " glycérine " (de son nom chimique "
glycérol ", c'est un produit utilisé comme humectant,
émulsifiant, hydratant, dans des produits cosmétiques ou
alimentaires), et les dents du peigne sont des morceaux d'acides gras.
Tiens, j'y pense, en passant : il n'y a pas d'acides gras dans l'huile,
ou les autres matières grasses, contrairement à ce que disent
des publicités simplistes, mais il y a des résidus d'acides
gras dans les triglycérides qui composent les matières grasses.
Le beurre, maintenant : là encore, c'est une matière grasse,
mais elle réunit à la fois des triglycérides, de
l'eau, et d'autres composés : lactose, sels minéraux, protéines,
vitamines, molécules odorantes (on parle souvent du " diacétyle
")
Dans le beurre, à la température ambiante,
l'eau est dispersée sous la forme de gouttelettes dans une matrice
faite à la fois de matière grasse à l'état
liquide et de matières grasses à l'état solide, cristallisé.
Oui, le beurre n'est pas une émulsion, contrairement à ce
que disent des manuels, parce que les émulsions sont des dispersions
d'un liquide dans un autre liquide. Dans le beurre, en revanche, la matière
grasse n'est pas à l'état liquide, sans quoi le beurre s'étalerait,
mais pour partie à l'état liquide et à l'état
solide. La preuve ? Faisons donc l'expérience de prendre du beurre
et de le chauffer : à plus de 50 °C, il est complètement
liquide. Puis refroidissons de quelques degrés, et une partie du
beurre vient cristalliser dans le beurre fondu, tout comme une partie
de l'huile fige quand on met de l'huile au réfrigérateur.
Il faudrait descendre à - 10 °C pour que toutes les matières
grasses du beurre soient à l'état solide. De ce fait, à
la température ambiante, vers 20 °C, environ 60 % des matières
grasses du beurre sont liquides, et piégées dans la partie
solidifiée des graisses.
Quand on chauffe du beurre, le premier phénomène est la
fonte des graisses, laquelle libère les quelque 16 % de solution
aqueuse (le beurre doit contenir au minimum 82 % de matières grasses).
Cette " solution aqueuse " est donc majoritairement de l'eau,
avec dedans des sels minéraux, du lactose (un sucre), des protéines.
C'est ce qui est nommé " petit lait ". Puis, comme la
température du beurre chauffé augmente et atteint 100 °C,
l'eau du petit-lait s'évapore, bout, et l'on voit des bulles se
former, surtout quand on chauffe fort. Eventuellement ces bulles de vapeur
qui éclatent à la surface font de désagréables
projections. Quand cette eau est évaporée, il reste dans
la casserole, sous la matière grasse entièrement liquide,
des protéines et des sucres, qui réagissent chimiquement
et font des particules noires.
Que pourrait bien faire un peu d'huile dans ce beurre ? Rien, je crois,
ou bien des détails. En effet, quand on ajoute de l'huile à
du beurre que l'on chauffe, la matière grasse de l'huile vient
se mélanger à la matière grasse du beurre, mais il
n'y a aucune raison pour que les protéines et le lactose ne réagissent
pas, et que le beurre ne " charbonne " pas. De ce fait, cela
fait longtemps que je doute de l'affaire.
Les résultats sont clairs !
Lors de notre dernière rencontre du Groupe d'étude des précisions
culinaires, nous disposions de beurre, salé ou non, et d'huiles.
Le groupe a décidé l'ajout d'huile d'arachide, et plusieurs
proportions de beurre et d'huile ont été testées.
Pour les premières expériences, nous avons ajouté
environ 2 g d'huile à environ 40 g de beurre. Puis, dans d'autres
expériences, nous avons ajouté autant d'huile que de beurre.
Et dans d'autres expériences encore, nous avons mis quatre fois
plus d'huile que de beurre.
Et les résultats ont été merveilleusement clairs
: le beurre charbonne dans tous les cas !
Chaque fois, nous chauffions le beurre seul et le beurre et l'huile, ensemble,
sur deux feux que nous cherchions à rendre aussi égaux que
possible, et en mesurant la température. Par exemple, nous avons
vu que le beurre seul noircit dès que la température atteint
environ 150 °C (pour certaines expériences, des températures
de 210 °C environ ont été atteintes). Souvent, nous
entendions encore le beurre " chanter " quand la température
était de 140 °C : c'est l'indication que, comme dans un sirop
que l'on chauffe, la concentration de la solution aqueuse permet d'atteindre
des températures bien supérieures aux 100 °C qui correspondent
au début de l'ébullition. Selon les cas, nous avons observé
plus ou moins de mousse, et obtenu finalement des teintes plus ou moins
sombres, mais il est bien évident que l'ajout d'huile à
du beurre " dilue " la couleur, puisque la proportion de beurre
présente est différente, de sorte que la quantité
de lactose et de protéines diffère (pour nos expériences,
nous versions des quantités pesées de beurre noirci dans
des assiettes blanches, afin d'apprécier la couleur).
Comme les expériences sont faciles à réaliser, et
rapides, nous avons " joué " à préparer
du petit-lait, en clarifiant du beurre, puis à ajouter de l'huile,
pour faire une sorte de " beurre artificiel ", ou " beurre
d'huile ", que nous avons chauffé : le même noircissement
qu'avec du beurre a été observé.
Et des surprises !
La présence de Bretons dans l'assistance a conduit le groupe à
étudier le noircissement éventuel du beurre salé.
Théoriquement, nous n'avions pas d'espoir de voir quoi que ce soit
de particulier
mais l'expérience nous a détrompés
! Avec le beurre salé, il y a plus de mousse qu'avec le beurre
doux, les bulles sont " voilées " (sans doute parce que
le sel vient cristalliser, à leur surface), et le mélange
beurre plus huile semble brûler moins vite. Surtout, la couleur
finale, à température maximale d'expérience, n'est
pas noire mais brune. Mieux encore, quand nous avons mis du sel dans la
casserole avant d'y chauffer du beurre doux, pour faire une sorte de beurre
salé minute, la même couleur brune a été observée,
au lieu de la couleur noire attendue. Pourquoi ce changement ? Je l'ignore,
mais voici une piste à explorer davantage.
Au total, la moralité est environ la même que d'habitude.
L'expérience réfute ce qui doit être réfuté,
mais elle conduit à des observations précieuses, qui mettent
cuisiniers et scientifiques sur la voie du progrès. Mieux encore,
nous avons maintenant une réponse claire à toutes ces précisions
culinaires du passé : il n'est pas vrai que l'huile empêche
le beurre de noircir
et l'on est bien avisé de tester les
précisions culinaires, au lieu de les répéter sans
test expérimental bien fait. Autrement dit, ne croyons pas à
une sagesse culinaire antique : l'empirisme culinaire a mêlé
le bon et le mauvais, et il est de notre devoir d'aller y voir plus clair.
Tiens, j'y pense aussi, puisque je reçois la question d'un internaute
: face à l'évolution du marché de la restauration,
à l'évolution des techniques, notamment en raison des avancées
de la gastronomie moléculaire, comment modifier les enseignements
culinaires ?
Une règle de l'Education nationale est que le professeur est maître
dans sa classe. Il doit donc décider lui-même des modifications
de ses enseignements
sachant qu'un bon enseignant donne surtout
de la culture, de la méthode, de la curiosité, de l'envie
d'apprendre. Oui, me répondra-t-on, mais doit-on enseigner la cuisine
moléculaire, ou la science ? Je répète que chacun
fait ce qu'il veut
mais il est exact que les jeunes cuisiniers,
qui ne cessent de voir à la télévision des chefs
étoilés utilisant les résultats de la science, sont
demandeurs d'informations
qu'ils iront chercher sur Internet ou
ailleurs, si on ne les donne pas. Laissons toutefois à chacun le
soin d'enseigner ce qu'il sait : aux professeurs de cuisine le soin d'enseigner
l'art, l'amour du convive, et aux professeurs de science d'enseigner les
résultats des sciences, aux professeurs de technologie le soin
d'enseigner la technologie, de présenter les nouveaux ustensiles,
les nouvelles techniques
mais, au fait, pourquoi les enseignants
ne feraient-ils pas des co-animations ? Au total, les élèves
disposeraient ainsi du meilleur de chacun de leurs enseignants. N'est-ce
pas ainsi que la cuisine sera encore plus belle ?
FOCUS
Comment
nourrir des personnes âgées, par Hervé This
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