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Regardons à deux fois l'effet du
couvercle avant de le proscrire. Hervé This, dans cet article,
recense les dictons et les usages des cuisiniers et cuisinières
pour garder les haricots verts, bien verts. Les tremper dans de l'eau
glacée après cuisson, les cuire dans de l'eau bouillante
salée, mettre du bicarbonate, maintenir l'ébullition pendant
toute la cuisson
les trucs sont nombreux mais sont-ils efficaces
et vérifiés ? C'est la question que pose Hervé This
Et il apporte sa réponse de physico-chimiste. Passionnant
Il y a peu, nous y avons notamment discuté de la cuisson des haricots
verts: la question est évidemment de savoir comment les conserver
verts. Grande question, que la plupart des livres de cuisine évoque.
Je vous en livre quelques-uns, ordonnés chronologiquement (je mets
quelques remarques entre crochets, parce qu'il sera plus simple, ainsi,
de les commenter). Madame Millet-Robinet, elle, fait un livre de ménage (La maison rustique des dames, Paris, Librairie agricole de la maison rustique, 1893, p. 491): " Les légumes verts ne peuvent jamais être mangés trop frais ; ils doivent être mis dans une grande quantité d'eau bouillante, qu'il faut saler assez fortement avant de les y plonger si l'on veut qu'ils conservent leur couleur verte ". Plus loin, dans le même ouvrage, elle donne aussi la recette: " Haricots verts au naturel. Lorsque l'eau bout à gros bouillons, salez fortement pour que les haricots conservent leur couleur verte, ils doivent cuire vivement à très grande eau ". Paul Friand, lui, est un cuisinier qui s'adresse aux particuliers (Notre cuisine, Paris, 1896, p. 54) : " Secrets de ménage pour conserver la teinte verte des haricots. Il faut bien se garder de couvrir la casserole. Un tout petit morceau de bicarbonate mis en même temps que les haricots conserve la couleur verte ". Madame G. Schéfer et Mademoiselle H. François, également, font un livre pour ménages (Recettes de cuisine pratique, Delagrave, Paris, 1931, p. 187): " Si les haricots restent dans l'eau une fois cuits, ils jaunissent immédiatement ". La Comtesse de Gencé est aussi dans cette lignée d'auteurs pour le grand public (Encyclopédie de la vie pratique, Librairie nationale des beaux arts, Paris, p. 395): " Les légumes verts, pour conserver leur couleur, doivent bouillir à grande eau et à découvert ". La célèbre Madame Saint Ange (La bonne cuisine de Madame Saint Ange, Larousse, 1925, p. 732): " Si l'on veut leur conserver leur teinte bien verte, il faut, comme en grande cuisine, employer un ustensile en cuivre rouge non étamé. L'étain, surtout s'il est de mauvaise qualité, décompose le principe chimique de la couleur verte. [ ] Ne couvrir l'ustensile à aucun moment ". Édouard de Pomiane était biologiste à l'Institut Pasteur, et il s'intéressa - en biologiste et non en physico-chimiste, hélas - à l'alimentation. Ses livres sont passionnants, novateurs, très bien écrits, mais ne peuvent être considérés que comme des documents d'intérêt historique, en raison des erreurs physico-chimiques qui s'y trouvent (La goutte au goutte à goutte, p. 19) : " Il faut faire cuire à l'eau les légumes en récipient couvert. Ce faisant, on en atténue moins les vitamines. En effet, au cours de l'ébullition, la vapeur chasse continuellement l'air contenu sous le couvercle, et les légumes s'oxydent beaucoup moins ". Paul Bocuse s'adresse t-il aux cuisiniers ou au grand public avec La cuisine du marché ? Il écrit en tout cas " Certains légumes, principalement les épinards et les haricots verts, sont traités à grande eau bouillante pour leur faire subir une cuisson complète, tout en maintenant leur couleur verte. " Ou bien : " Pour maintenir leur couleur verte, on utilise un récipient si possible en cuivre, ce métal ayant la propriété de raviver la chlorophylle ". Et encore : " Faire bouillir dans une casserole ou dans une bassine en cuivre non étamé 3 litres d'eau salée normalement, y jeter 1 litre 1/2 de gros pois frais et les cuire rapidement en plein feu ; avant qu'ils ne soient totalement cuits, y ajouter une poignée d'épinards, laisser bouillir 5 minutes, retirer du feu, puis égoutter. Passer au tamis fin les pois et les épinards ; ces derniers ont pour but de maintenir bien verte la purée obtenue ". Le livre d'Elizabeth Chong a ici l'intérêt de montrer des pratiques venues d'ailleurs (L'héritage de la cuisine chinoise, p. 33) : " La cuisson des légumes. Les légumes sont cuits dans l'eau salée. Si vous voulez qu'ils soient fermes, plongez-les dans le liquide bouillant. Si l'eau est calcaire, ajoutez une pincée de bicarbonate de soude. Immédiatement haricots verts et choux de Bruxelles prennent une couleur verte ". Terminons avec la revue Maxi, très grand public (n° 481, 15 janvier 1996) : " Pour que les légumes puissent conserver leur belle couleur verte, il faut les plonger quelques instants dans de l'eau contenant beaucoup de glaçons : c'est le froid qui fixe la chlorophylle des légumes ". Et aujourd'hui ? Que signifient tous ces mots ? Et les pratiques sont-elles bonnes ? Recensons
les possibilités : La Gastronomie moléculaire ne les accepte pas sans les avoir vérifiées et des surprises nous attendent. Par exemple, ces derniers temps, plusieurs expériences ont montré que le couvercle n'a pas d'influence. La dernière en date a été faite au Lycée hôtelier Jean Quarré: deux casseroles analogues ont été remplies d'eau (plusieurs litres) et portées à ébullition. Une poignée de gros sel a été ajoutée à l'eau qui bouillait, puis les haricots verts ont été répartis entre les deux casseroles, dont une a été couverte. Après dix minutes de cuisson, un " test triangulaire " a été organisé. Ce type de test s'impose pour juger sensoriellement des résultats d'une expérience de ce type. Il est en effet hors de question de regarder simplement les deux casseroles en se demandant : dans laquelle les haricots sont-ils les plus verts? Car, dans ce cas, nos a priori l'emportent souvent, et nous croyons voir plus verts ce que l'on nous a appris à être plus vert! Non, il faut que l'expérimentateur prépare trois assiettes, où il met des haricots, de sorte que deux assiettes aient des haricots provenant de la même casserole (par exemple, celle qui n'avait pas de couvercle), et que la troisième assiette ait des haricots provenant de la deuxième casserole (celle qui avait le couvercle). On présente ensuite les trois assiettes à des personnes qui n'ont pas assisté à la préparation et on leur demande seulement de reconnaître les deux assiettes où les haricots ont subi le même traitement. Au Lycée Jean Quarré, 8 des 10 personnes interrogées n'ont pas trouvé les deux assiettes identiques, ce qui prouve qu'il n'y avait pas de différences (attention: si 8 personnes sur 10 avaient correctement trouvé, la probabilité qu'ils aient bien choisi au hasard n'aurait pas été nulle; c'est la raison pour laquelle il faut faire le test le plus grand nombre de fois possible). Autrement dit, on peut conclure que, dans les conditions où l'expérience a été faite, le fait de couvrir ou non les casseroles est sans importance. D'où la question essentielle : l'enseignement culinaire a-t-il raison de proscrire l'emploi du couvercle lors de la cuisson des haricots ? D'où la seconde question : n'est-il pas urgent que les praticiens testent tous les autres dictons de la liste ? On le voit, les protocoles sont parfois très simples et je vous invite à répéter celui qui est donné ci-dessus. Il est perfectible : la quantité d'eau doit être mesurée, la quantité de sel aussi, la masse de haricots doit être connue, il faut préciser leur origine C'est ainsi que la cuisine sera encore plus belle ! |