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La recette est sans intérêt sans
son explication. Pour des raisons
qui me sont inconnues, l'écriture d'articles dans La Cuisine Collective
me pousse au militantisme. Le projet initial, je vous le rappelle, était
la présentation des Séminaires de gastronomie moléculaire,
qui se tiennent tous les troisièmes jeudis du mois, au Centre Jean
Ferrandi, à Paris ; tous les cuisiniers y sont invités.
Toutefois, soit les circonstances, soit les responsables de la revue m'ont
poussé hors du projet initial, et nous avons eu l'occasion d'analyser
des facettes variées de la cuisine, dans ces pages. Pis encore
(si l'on peut dire), la rédaction de La Cuisine Collective m'a
invité, au moment où la recherche française était
en crise grave (ce n'est pas tout à fait terminé), à
en parler dans cette colonne. Bref, la rubrique est " politique ",
tout en restant culinaire, puisque la cuisine est ce que j'essaie de connaître.
Ce mois-ci, j'ai de nouveau un " combat " ; je me laisse donc
aller. Non pour choquer, mais parce que j'espère un dialogue enrichissant.
Je n'oublie jamais que le monde de demain ne sera meilleur que celui d'aujourd'hui
que si l'on change celui d'aujourd'hui : " tendre à la perfection
sans y prétendre " ! Ce combat du mois, c'est la recette.
Des compotes de poires. Je vous propose
pour commencer une recette, prise d'un livre du début du XXe siècle
: " Prenez une dizaine de poires de moyenne grosseur, pelez-les et
mettez-les au fur et à mesure dans l'eau froide. Faites fondre
ensuite à feu doux, dans un poêlon, 125 grammes de sucre
en morceaux avec un peu d'eau : dès que le sucre est fondu, placez-y
les poires, arrosez-les de jus de citron si vous désirez que les
poires restent blanches ; si vous les préférez rouges, il
ne faut pas ajouter de jus de citron, et il est indispensable de les cuire
dans une casserole de cuivre étamé ".
Analysons. Il y a tout d'abord des mots qui ne servent à rien
: les conjonctions de coordination, par exemple. Puis il y a le cur
de la recette : elle nous dit de prendre des poires, de l'eau, du sucre,
et de cuire (on ne dit pas comment, d'ailleurs): c'est ce que je nomme
la " définition ". A moins d'être martien, cette
partie de nous sert à rien, car, au moins en France, nous savons
bien qu'il faut de l'eau, des poires et du sucre pour faire une compote
de poires. Donc, à moins de n'avoir jamais regardé ce qu'il
y avait dans son assiette de dessert, ou de n'avoir jamais réfléchi
à ce que nous mangions, cette partie est inutile, également.
Pour être honnête, si la définition donnée
ici est inutile, elle s'impose chez d'autres auteurs. Par exemple, dans
la recette suivante, de Jules Gouffé: " Croquettes de bouilli.
Préparez 700 grammes de bouilli comme pour le hachis. Faites 4
décilitres de sauce poulette dans une casserole d'une contenance
de 2 litres ; réduisez-la à 3 décilitres; liez avec
trois jaunes d'ufs, en réservant les blancs; mettez le buf
haché dans la sauce liée; ajoutez une cuillerée à
bouche de persil haché et lavé, avec 1 pincée de
sel et 2 prises de poivre; mêlez bien avec la cuiller de bois, et
étalez sur un plafond à une épaisseur de 4 centimètres;
laissez refroidir, puis divisez le hachis en seize parties égales;
saupoudrez la table de mie de pain; vous formerez une couche de 2 millimètres
d'épaisseur; placez les seize parties de hachis sur la couche de
mie de pain en espaçant chaque morceau de 6 centimètres;
recouvrez-les ainsi rangées d'une couche de mie de pain égale
à celle qui a été mise sur la table; roulez chaque
morceau en bouchon d'égale grosseur autant que possible; battez
les trois blancs que vous avez réservés pendant 1 minute,
de manière à les briser sans les faire mousser; ajoutez
1 prise de poivre, 2 pincées de sel, 1 cuillerée à
bouche d'huile, 1 cuillerée à bouche d'eau. Trempez les
bouchons dans les blancs d'ufs battus, repassez-les dans la mie
de pain et rangez-les sur un plafond. 20 minutes avant de servir, faites
chauffer la friture chaude; rangez les croquettes sur une grille, mettez-les
dans la friture; lorsqu'elles sont à moitié frites, agitez-les
en les balançant avec l'écumoire pour qu'elles se colorent
également. Lorsqu'elles sont blondes et fermes sous le doigt, retirez-les,
saupoudrez-les de sel, dressez en rocher, couronnez de persil et servez
".
Ouf! Il y a là très peu de mots inutiles. La plupart prescrivent
des gestes précis, et l'on aurait peu gagné en taille si
l'on avait simplement décrit les croquettes de bouilli. Pourtant,
pourquoi la cuiller en bois ? Une cuiller en acier inoxydable ne conviendrait-elle
pas également ? Bien sûr que oui. Donc la partie de phrase
" avec la cuiller de bois " n'appartient pas à la définition
du plat ; c'est que je nomme une " précision ". Dans
la première recette, consacrée aux poires, les précisions
forment l'essentiel (85 %, j'ai compté) du texte : par exemple,
l'ajout de jus de citron pour conserver les poires bien blanches, ou la
cuisson dans une casserole étamée pour avoir une compote
rouge. Au total, je vous invite à considérer que les recettes
classiques sont ainsi composées d'une partie inutile, d'une définition,
et de ce que je nommais naguère tours de main, pratiques, méthodes,
proverbes, dictons, trucs, astuces
et que je nomme aujourd'hui des
précisions.
Entre l'ordre et l'incompréhension.
De tout temps, les recettes ont ainsi ces trois parties
mais cela
ne me convient pas. Que je sois débutant en cuisine ou plus confirmé,
la construction classique est mauvaise. Tout d'abord parce que, même
si l'impératif est masqué, le fait est là : la recette
m'ordonne de faire des gestes. De quel droit ? Et, surtout, pourquoi ériger
en loi universelle des méthodes qui sont toutes personnelles ?
Par exemple, pourquoi la recette de compote de poires n'est-elle pas formulée
ainsi : " Pour faire une compote de poires, j'utilise des poires
de moyenne grosseur, que je cuis dans une casserole avec du sucre et de
l'eau
"? Cette écriture aurait le mérite de me
laisser libre de suivre ou non l'auteur, de comprendre qu'il a des choix
personnels que je peux endosser ou non, à mon gré. D'autre
part, les recettes-protocoles classiques me transforment en exécutant.
Je déteste cette idée. Après tout, nous avons un
cerveau pour réfléchir, et non pour être condamnés
en travailleurs à la chaîne ! J'ai dit dans ces pages que,
selon moi, la cuisine est un merveilleux métier, car il s'agit
de donner de l'amour à ceux que l'on nourrit. Et il s'agit aussi
de donner de l'émotion, en faisant du " bon ". Ce n'est
donc pas un métier technique
sauf si l'on se résout
(par résignation ?) à en faire un métier technique.
François Rabelais disait " Science sans conscience n'est que
ruine de l'âme ". Technique sans art aussi ! Certes, un soufflé
qui ne gonfle pas, que l'on ne réussit pas à faire gonfler,
techniquement, n'est qu'une crêpe, et non un soufflé, mais
après tout, pour faire gonfler un soufflé, il faut d'abord
avoir décidé, consciemment, de faire gonfler le soufflé
! Récemment, un ami cuisinier me téléphonait pour
me demander de lui apprendre à faire des émulsions mousseuses
; ma réponse a d'abord été " pourquoi veux-tu
faire des émulsions mousseuses ? ". Sans examen de cette question,
la technique ne devait pas être abordée.
Donc je n'aime pas les recettes, je les déteste, même, quand
elles nous donnent des ordres et qu'elles nous transforment en exécutant.
Mais il y a pire : les recettes ne nous donnent qu'exceptionnellement
l'intelligence des gestes et des goûts. Par exemple, dans la recette
précédente de Jules Gouffé (un des auteurs culinaires
que je préfère, avec Marie-Antoine Carême, Edouard
Nignon, loin devant Escoffier, ou devant Gringoire et Saulnier, par exemple),
il n'est pas dit pourquoi l'épaisseur de 4 centimètres s'impose,
ou celle de 2 millimètres. Il n'est pas dit pourquoi il faut battre
les blancs d'ufs sans les faire mousser. Il n'est pas dit pourquoi
on espace les morceaux de 6 centimètres. Cela pour la partie technique.
Pour la partie " esthétique ", il n'est pas dit pourquoi
l'on associe la sauce poulette avec le bouilli. Et pourquoi pas de la
sauce béarnaise, ou de la sauce blanche, ou un velouté,
ou de la sauce marchand de vin ? Il y a certes la tradition, qui prescrit
la sauce poulette, mais cette tradition est-elle toujours bonne ? Après
tout, si la population française vit un an de plus tous les quatre
ans, en moyenne, c'est quand même que les nouveautés reculent
la date fatidique
et que la tradition n'était pas si bonne
que cela. Il y a quelques mois, nous avions posé la question de
savoir ce que la tradition a de bon, et ce qu'elle a de mauvais. Je suis
tout à fait désolé d'écrire ici que la question
n'a pas suscité beaucoup de réponses. Ou, plus exactement,
qu'elle a beaucoup intéressé les praticiens (à en
juger le nombre de lettres que j'ai reçues). Toutefois, le tri
reste à faire. Une précision importante: je ne dis pas que
la cuisine française classique est médiocre. Je dis seulement
qu'il y a du bon mêlé au mauvais, et qu'il est temps de faire
le tri. Une tranche de kougelhopf, par exemple, n'a pas un aspect travaillé,
avec ses bulles aléatoirement réparties, ses raisins qui
vont se placer un peu au hasard. Mais en bouche, ce goût de kougelhopf,
avec l'alcool, l'uf, le beurre, le sucre, l'eau de fleur d'oranger
Une extraordinaire richesse, qui enveloppe la bouche. C'est ce que je
nomme une " bonne tradition ", qu'il faut conserver, et enrichir
si possible. L'enrichissement (désolé pour la métaphore
financière, " perfectionner " serait un mot plus approprié)
ne viendra que si l'on s'en préoccupe, si l'on secoue les recettes
pour en extraire les idées importantes, tant du point de vue technique
que du point de vue gustatif.
Nous pouvons savoir, nous devons savoir. Nous devons aussi transmettre
plus que nous n'avons reçu. Il faut, à mon sens, que des
groupes travaillent rapidement pour que nous laissions à nos enfants
un monde meilleur. Au moins culinairement.
Cours de gastronomie moléculaire
A partir du mois de novembre 2004, des cours de gastronomie moléculaire
seront dispensés par Hervé This et des enseignants de l'Institut
national agronomique Paris-Grignon (INA-PG), dans le 5e arrondissement
de Paris, 16 rue Claude Bernard. Les cours sont ouverts à tous,
sans frais, mais sur inscription. Ils seront réalisés dans
le cadre de la formation continue pour les professionnels, et pour les
établissements d'enseignement supérieur, de conventions
passées avec l'INA-PG. Le niveau 1 regroupera les acteurs de la
restauration collective. Pour ce niveau, les dates ont déjà
été déterminées. La première journée
de " Modélisations " aura lieu le 8 novembre 2004 ; la
deuxième journée d'" Explorations " se déroulera
le 9 mars 2005 et la troisième journée d'" Innovation
" sera le 7 juin 2005. Les cours de l'année seront centrés
(mais pas limités) sur les sauces et les plats qui en sont dérivés.
Pour de plus amples renseignements, ici.
Inscriptions au 01 44 08 17 54.
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