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Pour un esprit rationnel, qui refuse les différences entre
les individus des deux sexes et propose plutôt que le travail donne
des compétences, la question des femmes en cuisine est sans objet.
Et aussi la question des femmes en science.

© PALAIS DE LA DÉCOUVERTE - PH: CHANTAL
ROUSSELIN
LA QUESTION SANS OBJET
Pourtant, le milieu scientifique débat de la question des femmes
en science depuis longtemps, parce que la parité dans les postes
de direction scientifique est loin d'être atteinte, et que l'Etat
(français, mais aussi les autres) se soucie de la disparité,
qui conduit parfois à des dysfonctionnements, en plus de l'insatisfaction
intellectuelle qu'elle engendre. En cuisine, aussi, les femmes n'ont pas
une place égale à celle des hommes, de sorte que les mêmes
réflexions peuvent naître
et naissent, surtout dans
cette rédaction, où la majorité est féminine
(il faut quand même le dire!).
LA QUESTION DE LA SPÉCIFICITÉ
Reste la question : existe-t-il une cuisine typiquement féminine,
qui se distinguerait d'une cuisine typiquement masculine? Lors de la table
ronde que j'ai organisée sur le rôle de la science en cuisine,
au Forum Innovation culinaire de l'Institut européen de l'histoire
et de la culture alimentaire, à Tours, en décembre dernier,
mon ami Emile Jung, chef du Crocodile à Strasbourg, évoquait
la mère de famille qui se serait préoccupée de stimuler
l'appétit de ses enfants, pour orchestrer leur développement
harmonieux ; il en montrait les réflexions, les solutions et évoquait
le rôle du " cuisinier d'apparat " qu'il est, dans son
restaurant étoilé. Malgré mon amitié pour
lui, je l'ai interrompu pour dire que cette image est périmée;
pour témoigner que, dans mon foyer, c'est moi qui cuisine tous
les jours (et c'est donc moi qui fais les courses, tandis que la machine
fait la vaisselle ; mon épouse a d'autres tâches)! Ce travail
n'a pas commencé juste à la naissance de nos enfants, parce
que je n'ai pas de sein pour allaiter, mais bien peu de temps après,
lors de la préparation des biberons ou des purées de légumes.
Dès ce moment, dans cette fonction de père nourricier, je
me préoccupe, tout autant que les mères de famille,du bon
développement de mes enfants : je diversifie leur alimentation,
je me soucie de macro et de micro nutriments, j'évite le gras en
quantité excessive
Alors, la spécificité féminine
? Elle n'est pas de ce côté-là. Serait-elle dans ce
dicton, qui court dans les milieux culinaires : " les hommes font
la cuisine pour se faire plaisir, les femmes pour faire plaisir à
leurs convives " ? Je ne le crois pas : certainement, il y a des
gens qui cuisinent parce qu'ils veulent se lancer dans des plats qu'ils
n'ont jamais faits, mais celui qui ne pense pas à son convive n'est
pas cuisinier, puisque la cuisine, c'est de l'amour, de l'art et de la
technique ! De l'amour, oui : un soufflé techniquement réussi
(bien gonflé), artistiquement composé (bon goût),
mais jeté à la tête des convives ne serait pas bon!
C'est la question du " bon " qui est posée.
LA QUESTION PASSIONNANTE DU MAUVAIS
Pour examiner cette question, je crois plus utile, encore, de poser la
question du " mauvais ".Mauvais, c'est le mot que prononcent
parfois les étudiants que je rencontre, au retour du restaurant
universitaire. Pourtant, quand les étudiants sont interrogés,
on constate que les viandes n'étaient pas dures, les pâtes
pas toujours trop cuites ; les produits étaient de bonne qualité
et sains, il n'y avait pas de mauvaises odeurs, ni de goûts désagréables.
Alors? Alors, je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec
les restaurants de Cuba, où je suis allé récemment.
Passons sur des sandwichs où les tomates sont arrivées encore
congelées, au terme d'une attente de plus d'une heure (pour un
sandwich!). Ce qui m'a surtout choqué, c'est de voir les maîtres
d'hôtels (est-ce le mot ?) servir le riz et les haricots à
la louche, en faisant tomber les ingrédients dans l'assiette, d'un
air revêche. Ces haricots étaient techniquement bien cuits,
et le riz aussi, mais le repas n'était pas " bon ", parce
que nous n'étions pas aimés. Renseignement pris auprès
des étudiants, c'est cela, la question : une longue file d'attente
pour arriver devant l'endroit où l'on nous sert, parfois dans le
froid de l'hiver ; un personnel pas toujours amical, une façon
de servir qui, compte tenu du grand nombre de convives, ne permet pas
de s'intéresser à cha cun, du bruit au lieu de repos, une
place limitée, un temps limité, une organisation qui condamne
les personnels à une attitude un peu indifférente. C'est
cela, qui est mauvais, que les " cuisiniers " soient des hommes
ou des femmes! A l'opposé, il y avait cette cantine d'un lycée
à Salon-de-Provence,où les cuisiniers se préoccupaient
de chacun : " Alors, la matinée a été bonne?
Une sale note? Ah, ne t'en fais pas, tu te rattraperas au prochain contrôle.Mais
avais-tu assez travaillé ? Non, hein. Je vois, il y a des tentations,
quand on a quinze ans.Et toi, ça va mieux, ta famille ? Ta mère
est encore malade? Allez, ne t'en fais pas, elle ira mieux.Mange bien,
pour te remettre. Salut l'artiste, superbe casquette à l'envers,
aujourd'hui! Ca ne te tient pas trop chaud quand tu manges? Tu as le droit
de l'enlever, tu sais. Ou de la garder, si tu veux : c'est une casquette
de marque? Ah oui? Alors je comprends que tu veuilles la montrer. Et toi,
ça va? Non, tes parents divorcent? Allez, je te mets un peu plus
de frites ; tu en as besoin, avec ta petite mine.Ne t'en fais pas, ils
restent tes parents, et ils t'aiment tous les deux. Ah, en voilà
une qui a la mine réjouie. Tu as faim ? Non ? Pourquoi? Et si je
te mets un brin de persil en plus ? ". Arrêtons-nous ici :
nous connaissons tous ces cuisiniers qui nous aiment, qui nous nourrissent
parce qu'ils nous aiment. Sont-ils des hommes ou des femmes? Peu importe,
dans le fond : l'amour n'est pas l'apanage des femmes, et les hommes aussi
peuvent montrer de la sensibilité, faire preuve d'amour. Qu'ils
n'hésitent pas à dépasser leur vieux statut de mâles
dominants : ils n'en deviendront pas impuissants pour autant. Ce qui me
rappelle les premiers temps où j'évoquais l'amour en cuisine.
Lors d'un Trophée international de cuisine, au salon Equip'Hôtel,
alors que je disais publiquement que la cuisine, c'est d'abord de l'amour,mon
ami Pierre Gagnaire a fait observer que les temps changeaient pour le
mieux: " Il y a peu, on aurait dit que c'était un discours
de pédé, a-t-il remarqué, à l'assentiment
général ". Et il exprimait ainsi, lui qui respecte
autant que moi les homosexuels, un sentiment général. Oui,
ce sont les femmes qui parlent d'amour, pas les hommes, qui doivent se
montrer forts ! Ou, plutôt, pas les hommes, qui devaient se montrer
forts. N'est-il pas temps de remiser les muscles et de faire valoir les
mérites du travail intellectuel ? Une m a - chine est plus puissante
que le plus fort des haltérophiles, mais on n'a pas (encore) conçu
de machine pour aimer! On n'a pas encore de machine pour construire des
assiettes qui disent " je t'aime ", on n'a pas encore (et on
n'aura peutêtre jamais) de machine pour que nous nous préoccupions
d'autrui.
DES MATÉRIELS MIEUX PENSÉS
Je reviens aux hommes, qui doivent se montrer forts. Forts ! La question
doit être discutée, ici, parce qu'il est vrai que la cuisine
collective, avec ses gros volumes, nécessite de la force, dit-on.Et
c'est vrai, si la cuisine est seulement une sorte d'agrandissement des
techniques, méthodes, recettes. Oui, il faut être physiquement
fort pour transporter une bassine de 30 litres
Mais faut-il transporter
de telles bassines ? Dans les premières cantines, quand le nombre
de convives était d'une centaine, la question se posait, parce
que l'on pouvait imaginer que de très grosses casseroles permettraient
de cuire des versions agrandies des mets classiques, mais aujourd'hui,
quand certains lieux de restauration collective servent des milliers de
repas? La tentative est condamnée, surtout que le monde industriel
sait très bien que le " batch " (le traitement par lots)
est moins intéressant que le continu. Il y a des organisations
à trouver, des matériels à concevoir, pour que la
cuisine ne soit pas le travail manuel que l'on croit qu'il est ! Et si
des matériels permettent des manipulations plus aisées,
les ouvriers seront moins à la peine, et les femmes auront leur
place, comme les autres. Il n'existe donc plus de raison pour laquelle
les femmes auraient des rôles différents des hommes, en cuisine;
en cuisine domestique, en cuisine commerciale, ou en cuisine collective!
COMME LES HOMMES
Comme les hommes, les femmes savent arranger avec minutie les aliments
dans une assiette. Pas moins, mais pas plus non plus. Comme les hommes,
les femmes peuvent évaluer la quantité d'aliments dont leurs
convives ont besoin ; pas plus, mais pas moins. Comme les hommes, les
femmes peuvent se préoccuper de chaque convive, pas moins, mais
pas plus. Au total, répondre à la demande de la rédactrice
en chef de La Cuisine Collective me fait surtout comprendre que la cuisine
n'est pas un métier manuel, contrairement à ce que l'on
croit parfois, à ce que l'on dit parfois. La cuisine n'est belle,
et bonne, que si le cuisinier ou la cuisinière a d'abord fait marcher
sa tête et son cur.Le muscle n'a rien à voir dans tout
cela. N'est-ce pas pour cette raison précise que la cuisine est
belle ?
A LIRE
"La Cuisine, c'est de l'amour, de l'art,
de la technique"
par Hervé This et Pierre Gagnaire
Comment concevoir un plat, construire une assiette ? Comment et pourquoi
mettre en scène un produit ? Le lapin s'accompagne-t-il toujours
de vin blanc et d'ail ? Peut-on marier la carpe et le lapin, le camembert
et la framboise? Les produits doivent- ils avoir le goût de ce qu'ils
sont ?
Hervé This et Pierre Gagnaire vous invitent à transposer
en cuisine les traités d'esthétique - Platon,Aristote
- et à explorer - par un roman où se mêlent des recettes
- l'esthétique culinaire, non pas le beau à voir, mais le
beau à manger, c'est-à-dire le bon. Ils inventent ici une
méthode qui mêle tradition et invention et livrent une mine
d'informations historiques, gastronomiques, scientifiques sur la cuisine
ancienne et moderne. Pigeon au tamarillo,uf à 65°, fraise
au thé rouge, soupe légère de grenouille à
l'armoise
Découvrez leurs recettes magiques pour apprendre
à jouer avec les couleurs, les saveurs, les textures, pour réinventer
les classiques, oser des associations improbables, inventer de nouvelles
combinaisons. Rappelons qu'Hervé This est également l'auteur
de Révélations gastronomiques, Les secrets de la casserole,
La Casserole des enfants, Traité élémentaire de cuisine,
et Casseroles et éprouvettes. Pierre Gagnaire a quant à
lui déjà publié Gagnaire Sucré Salé.
Aux Editions Odile Jacob 256 pages 23,90 €
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