Hervé This
La question des marinades Il y en a trop de sortes différentes pour qu’on puisse facilement régler la question; quel bonheur!
Physico-chimiste à l'INRA
Avril 2006

La marinade… Opération ancienne, un peu dépassée, semble-t-il, quoique… Il s'en trouve qui sont dites cuites, d'autres qui sont dites crues, d'autres qui sont dites " instantanées ", d'autres qui sont dites " sèches "… De quoi s'agit-il, au juste? Quelle est l'action visée? Voilà le type de questions qui sont examinées lors des Séminaires de gastronomie moléculaire dont je rapporte ici les résultats.


© HERVÉ THIS
Sur la figure ci-dessus, on voit bien que, dans 2 gelées différentes, l'une à 10 g de gélatine pour 100 g d'eau, et l'autre à 1 g/100 g, la couleur se répartit différemment


DIFFUSION ET CAPILLARITÉ
Je suis heureux de signaler aux lecteurs de La Cuisine Collective que les participants à ces séminaires sont de plus en plus nombreux.De plus en plus de cuisiniers s'inscrivent sur la liste de distribution (par courriel) afin de recevoir les comptes rendus de ces séminaires, et de plus en plus de cuisiniers participent aux expériences qui sont proposées lors de nos rencontres. Mais venons-en à la marinade: le mot vient de mariner, mer.Mariner, c'est donc, étymologiquement, mettre dans une saumure.Ni dans du vin, ni dans du vinaigre.Les olives, donc, sont marinées, avant les viandes! Toutefois, l'usage du mot a été détourné, au point que dès 1552, l'écrivain François Rabelais mentionne l'usage du vinaigre dans les marinades. A quoi les marinades servent-elles? Interrogés, les cuisiniers et le public répondent que les marinades attendrissent et donnent du goût. Est-ce exact? C'est bien le genre de questions qui sont posées dans nos Séminaires de gastronomie moléculaire : on a l'impression que les viandes marinées sont attendries… mais on n'a pas de certitude. On en a d'autant moins si l'on réfléchit : les poissons mis en vinaigre ou en jus de citron (à la tahitienne) ne durcissent-ils pas parce qu'ils sont " coctés " par l'acide du vinaigre ? Je rappelle que ce mot " coction " a été retenu à l'unanimité des personnes interrogées pour désigner l'opération qui était naguère nommée la cuisson à l'acide, dénomination que des enseignants ont récusée, parce qu'il n'y avait pas de chauffage. La marinade donne-t-elle du goût? Là non plus, pas de certitude, mais seulement une impression. Pour tous ceux qui " tiennent le probable pour faux jusqu'à preuve du contraire ", il n'est pas inutile de faire quelques expériences: c'est un des objectifs des Séminaires de gastronomie moléculaire que d'inciter les participants à faire des expériences, pour en communiquer les résultats lors des séminaires qui suivent celui où une question a été posée. Je rappelle d'ailleurs que ceux qui ne peuvent pas participer aux Séminaires peuvent également faire ces expériences et m'en communiquer les résultats, pour que, en leur nom, ils soient publiés dans les comptes rendus. Aujourd'hui, la question de la marinade est lancée, et de nombreuses personnes travaillent. Ce qui semble assuré, c'est que les résultats dépendent beaucoup des matières marinées. Deux phénomènes physiques principaux sont à l'œuvre, dans ces marinades, et ce texte sera l'occasion de les examiner. Le premier phénomène est la diffusion, et le second la capillarité.

LA DIFFUSION
Le phénomène de diffusion était à l'honneur en 2005, parce qu'il a été étudié par le physicien Albert Einstein, universellement connu. En 2005, on célébrait le centenaire de l'année où il a obtenu le plus de résultats importants, en même temps que la communauté scientifique internationale faisait une " année de la physique ", afin de montrer aux jeunes la beauté de cette activité. En 1905, effectivement, Einstein établit des équations qui décrivent le mouvement de diffusion des molécules dans un liquide. Allons-y doucement. Si vous mettez une goutte de colorant alimentaire ou une goutte d'encre dans un verre d'eau, en faisant attention à ne pas la disperser initialement, et si vous attendez suffisamment (quelques heures), vous verrez que la couleur du colorant ou de l'encre s'atténue progressivement, pour finalement s'homogénéiser dans tout le verre. Ce phénomène révèle l'existence d'un mouvement insoupçonné, même quand de l'eau semble parfaitement immobile, au repos. Il faut voir avec les yeux de l'esprit: l'eau est faite de molécules, comme des boules de billard, qui se heurtent en permanence, lors de leurs mouvements en tous sens.Un verre d'eau, ça grouille ! Si l'on dépose de l'encre, les molécules de l'encre sont bousculées par toutes ces molécules d'eau qui bougent, et voilà pourquoi ces molécules d'encre qui donnent de la couleur finissent par se répartir dans tout le verre. Aurait- on mis une petite particule, plus grosse que des molécules d'encre, que l'on aurait observé l'étrange phénomène qui fut initialement découvert par le botaniste écossais Robert Brown, au début du XIXe siècle: alors qu'il regardait au microscope une inclusion liquide dans une roche, il vit des grains de pollen animés d'un étrange mouvement erratique, surnommé depuis " la marche au hasard ". A cette époque, on ignorait l'existence des molécules, et Brown avait été étonné de ce mouvement du pollen, qui semblait encore vivant, alors qu'il avait été enfermé dans la roche plusieurs millions d'années auparavant. Il eut toutefois le génie de comprendre que l'agitation des particules emprisonnées dans le quartz était d'origine physique, et non biologique! Le temps passa.Les chimistes apprirent progressivement que la matière est composée de molécules,elles-mêmes formées d'atomes. Quand on met une toute petite particule dans une goutte d'eau, vivante ou non, cette particule est sans cesse heurtée par des molécules d'eau, de tous les côtés; et, à chaque instant, il y a des nombres différents de molécules qui poussent dans les différentes directions, de sorte que la particule a un mouvement erratique.Voilà l'explication du mouvement brownien. Belle description moderne, mais au début du XXe siècle, personne n'avait encore vu ces fameuses molécules, et les chimistes n'avaient pas convaincu leurs collègues physiciens de leur existence.Comment affermir la théorie? En 1905, Albert Einstein confirma théoriquement l'hypothèse de Brown, en analysant ce mouvement erratique pour des particules de masse connue. Il en déduisit les caractéristiques des molécules d'eau, trop petites pour qu'on les voie à l'époque, faisant ses calculs à plusieurs températures. La vitesse moyenne des molécules dépend de la température : quand l'eau est froide, les molécules sont lentes ; quand elle est chaude, les molécules sont rapides. L'hypothèse des molécules fut ainsi corroborée et, en l'honneur de l'intelligent botaniste qui se passionnait pour le pollen, le mouvement des particules légères poussées par des molécules fut nommé mouvement brownien.

RETOUR À LA MARINADE
En quoi cette histoire de pollen intéresse- t-elle les cuisiniers ? En ce que les viandes, les poissons, les fruits, les légumes sont des " gels ", comme les aspics ou les confitures. Ce sont des solides pleins d'eau,où de petites molécules - colorées, sapides, odorantes…- peuvent diffuser. A quelle vitesse ? L'étude de cette dernière n'est pas difficile.Prenez par exemple de l'eau et de la gélatine, puis coulez un gel dans un verre. Quand il est " pris ", déposez du café en poudre au centre de la surface supérieure, et observez: un front coloré hémisphérique apparaît, et progresse à une vitesse d'environ 1 cm par jour. Mieux encore, la vitesse dépend de la température, ainsi que de la quantité de gélatine utilisée. Sur la figure jointe, on voit bien que, dans deux gelées différentes, l'une à 10 g de gélatine pour 100 g d'eau, et l'autre à 1 g pour 100 g, la couleur se répartit bien différemment. Des molécules odorantes ou sapides diffuseraient à une vitesse peu différente de celle du colorant. Conclusion : pour des viandes ou des poissons, par exemple, le phénomène de diffusion ne peut faire pénétrer la marinade plus vite qu'un centimètre par jour.Autrement dit, pour un rôti qui ferait dix centimètres de diamètre, soit cinq centimètres de rayon, il faudrait au moins attendre cinq jours pour atteindre le cœur.Ce qui condamne les marinades instantanées, au moins pour ce qui concerne l'attendrissage, car, pour le goût, c'est la surface qui est importante. Insistons sur ce dernier point. Si l'on dispose de la mousse au chocolat entre deux lames de chocolat, les dents tombent sur le dur des lames de chocolat, et l'on a le sentiment que le dessert est dur. Inversement, si l'on dispose de la mousse au chocolat au-dessus et au-dessous des mêmes lames, les dents s'enfoncent dans la mousse, et l'on a le sentiment que le dessert est mou. Nous mangeons surtout de la surface! Et voilà, en particulier, pourquoi certains ont cru qu'il y avait une " concentration " des sucs dans les rôtis: en réalité, la couleur marron, associée à un goût puissant, n'est présente qu'en surface. Au total, la marinade est longue, quand seule la diffusion peut jouer. Pourquoi la pratiquer, alors? Parce que la viande ou le poisson ne sont pas toujours imbibés de la marinade, par le phénomène de diffusion. La capillarité joue également.

LA CAPILLARITÉ
Le phénomène nommé capillarité s'observe bien quand on dispose de tubes gros comme des cheveux; d'où son nom.Par exemple,quand on met un gros tube dans de l'eau, verticalement, du liquide vient à l'intérieur, et il forme un ménisque (du latin meniscus, qui signifie " petite lentille ") : la surface du liquide s ' i n - curve, et l'eau monte sur les parois du tube.Pour des tubes de très petit diamètre, des tubes " capillaires ", donc, le niveau de l'eau dans le tube est plus haut que dans la bassine où le tube a été plongé. Et plus le tube a un diamètre petit, plus le niveau est élevé.Evidemment les cuisiniers ne disposent pas de tels tubes, mais je vous propose d'observer la capillarité d'une autre façon: il suffit d'utiliser deux plaques de verre que l'on joint par un bord vertical: près de la ligne de contact, la distance entre les deux plaques de verre est très petite, et l'eau est tirée comme dans un tube capillaire. Vous n'avez pas de plaque de verre? Qu'à cela ne tienne : il vous suffit d'accoler deux verres, dans une bassine emplie d'eau. De part et d'autre de la ligne de contact des deux verres, vous verrez l'eau monter. C'est cela, le phénomène de capillarité : dans de tout petits trous, dans de toutes petites fentes, l'eau - et bien d'autres liquides - monte spontanément, attirée par les forces qui lient le liquide avec les surfaces solides. Et voilà pourquoi, quand vous placez certains filets de poisson dans du vin ou dans un autre liquide coloré de type marinade, le liquide s'immisce aussitôt entre les feuillets. On comprend, à cette description, que la capillarité n'a pas toujours lieu. Elle peut se produire dans les poissons, dont les feuillets sont peu associés; elle peut se produire dans le filet de bœuf, par exemple, dont les faisceaux de fibres musculaires sont peu solidarisés par le tissu collagénique, mais elle ne se produit pas dans la tende de tranche, ou dans le jumeau. Et voilà pourquoi la marinade instantanée ne concerne que la surface (qui est importante, on l'a vu) pour certains ingrédients culinaires. Et voilà aussi pourquoi il faut mariner très longuement certaines viandes, dans l'espoir que, si la capillarité ne joue pas, c'est la diffusion qui fera l'affaire.

ET DES MESURES
Oui, mais… notre laboratoire a étudié la marinade et montré que, pour certaines viandes, elle n'entre pas à plus d'un centimètre, même après un très long temps.C'est compréhensible : dans la gélatine, l'eau peut diffuser facilement, mais dans la viande, les fibres musculaires sont gainées de tissu collagénique, et la diffusion est très difficile. Pourquoi les viandes s'attendrissent- elles alors, quand elles sont marinées ? Dans la marinade, les viandes sont protégées de la putréfaction, surtout quand la marinade est acide. Ainsi, elles peuvent maturer en toute tranquillité. Autrement dit, ce type de marinade convient pour des viandes un peu jeunes. Le goût de surface change, mais, surtout, la viande prend une tendreté que les bouchers modernes ne lui donnent pas toujours. Et c'est ainsi que la viande est tendre ; et c'est ainsi que la cuisine est belle !


Hervé THIS
LE VANNAGE DES SAUCES AU VIN MONTÉES AU BEURRE
Voilà bien une question digne des séminaires : le vannage des sauces au vin montées au beurre les rend-elles plus brillantes ? Question anodine… en apparence seulement…

LA FÊTE DU LAIT
Promouvoir des comportements alimentaires s'inscrivant dans le cadre d'un mode de vie équilibré, développer l'éducation au goût du jeune convive, proposer des apprentissages gustatifs, faire réfléchir les enfants et leurs familles sur leurs pratiques alimentaires et les sensibiliser à l'importance de l'équilibre alimentaire… Le service enfance et affaires scolaires d'Athis-Mons en Essonne a multiplié les actions durant cette semaine

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