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Nous avons souvent évoqué la question de la science,
dans ces pages: j'ai eu l'occasion de rappeler que la science ne produit
rien d'autre que de la connaissance, qu'elle n'a pas à " être
utile ", si l'on entend l'utilité comme une façon de
faciliter le travail de la cuisinière ou du cuisinier. Cela, c'est
l'affaire de la technologie, qui doit s'emparer des résultats de
la science, pour les transférer en technique.
LE TRAVAIL DES CUISINIÈRES ET DES CUISINIERS
A force d'agiter de telles idées, les miennes deviennent plus claires.
Mettons-nous devant une montagne : la science se demande seulement pourquoi
cette montagne est dressée, et pourquoi elle est dressée
à cet endroit particulier. La science se moque de trouver de l'or
ou du pétrole, sous la montagne; elle doit seulement identifier
les mécanismes de formation de la montagne. La technologie, elle,
est exercée par des technologues, qui sont souvent nommés,
en France, des ingénieurs. Ces personnes sont formées aux
sciences, pendant leurs études, parce qu'elles doivent faire usage
des connaissances trouvées par les scientifiques.Comment en faire
usage ? En facilitant, en modifiant le travail des techniciens. L'ingénieur,
c'est la personne qui, sachant la constitution du sol sous la montagne
(parce que le scientifique, pour produire une explication de pourquoi
la montagne est dressée, aura nécessairement étudié
le sol et le sous-sol), saura prévoir la présence de pétrole
ou d'or, et guider les travaux - techniques, ceux-là des ouvriers
qui creuseront à la recherche de l'or ou du pétrole. On
le voit, les trois corps sont indispensables. Sans science, pas de technologie;
sans technologie, pas de transfert; sans technique, pas de travaux de
creusement! Evidemment, cette histoire de montagne est livrée ici
pour inviter au parallèle avec la cuisine. La science qui se préoccupe
des phénomènes et de leurs mécanismes, c'est la "
gastronomie moléculaire ". La technique, c'est le travail
des cuisinières et des cuisiniers. La technologie ? Hélas,
je ne vois pas encore bien de corps constitué. Cela peut venir,
et je prends les paris que cela viendra bientôt, ou, du moins, dès
que la science aura suffisamment progressé. Des frémissements
se font d'ailleurs sentir: Ferran Adria, Heston Blumenthal et quelques
autres ont des technologues dans leurs équipes, qui travaillent
avec les cuisinières et les cuisiniers. En restauration collective,
également, on trouve ce type de personnes, pour d'autres objectifs
que les innovations les plus échevelées.Nul doute que la
profession de technologue culinaire se développera.
QUI FAIT DE LA GASTRONOMIE MOLÉCULAIRE ?
Ces réflexions posent la question de l'exercice de la gastronomie
moléculaire. J'ai eu l'occasion de signaler, dans La Cuisine Collective,
que des Ateliers de gastronomie moléculaire étaient organisés
par des professeurs volontaires dans les établissements d'enseignement
culinaire. Ces Ateliers ont des objectifs variés, mais, notamment,
ils mettent les élèves, et parfois les professeurs eux-mêmes,
en situation de recherche. Ces Ateliers de gastronomie moléculaire
prolongent parfois les Séminaires, dont ma mission est ici de rendre
compte des travaux. Par exemple, nous avons récemment examiné
la question des génoises. Plus précisément, la question
faisait partie de ces 25000 questions sans réponse que j'ai collectionnées
depuis 1980 : à quoi sert de chauffer la pâte à génoise
pendant qu'on la bat? Certains, en effet, disent qu'il faut porter la
préparation jusqu'à 55 degrés, mais cette température
est inférieure à celle de la coagulation de l'uf.
Alors? Lors du Séminaire de gastronomie moléculaire où
nous avons considéré cette question, nous avons d'abord
comparé deux génoises, l'une chauffée pendant qu'elle
était battue, et l'autre battue sans être chauffée.Le
reste de la préparation était identique. Les ingrédients
étaient identiques, pesés précisément, les
temps étaient mesurés
et le résultat
sera donné plus loin. Pour l'instant, il faut s'interroger sur
la nature de l'expérience. S'agissait- il de gastronomie moléculaire?
Certainement : pour chercher les mécanismes de phénomènes
culinaires, il faut que ces phénomènes soient attestés
! Naturellement, ce n'est pas lors d'un simple séminaire de deux
heures que l'on trouve les mécanismes des éventuels effets,
mais l'objectif est clair: nous ne faisons pas les expériences
du début des séminaires afin de régler les questions,
mais, surtout, afin d'inviter les participants des séminaires à
poursuivre les travaux par des expériences personnelles. Autrement
dit, les expériences que nous faisons lors des séminaires
sont surtout des invitations à travailler. Des établissements
d'enseignement culinaire qui auraient fait l'expérience, avec les
élèves, auraient-ils fait uvre de gastronomie moléculaire
? Certainement, pour les mêmes raisons que précédemment.
Naturellement, attester de la réalité d'un phénomène
n'est qu'un premier pas, mais ce premier pas est important, parce que
c'est en multipliant les vérifications que l'on pourra trouver
des idées pour interpréter les phénomènes
observés, quand ils sont observés.D'ailleurs, à ce
sujet, il faut quand même bien signaler que le test sans a priori
est important, avant l'interprétation, car à quoi bon chercher
péniblement des interprétations de phénomènes
qui n'existent pas? Si le sel n'enlève pas les taches de vin rouge
sur une nappe, à quoi bon aller racler les fonds de théorie
pour trouver des explications à un phénomène imaginaire?
C'est précisément là où la collaboration des
scientifiques et des établissements d'enseignement culinaire trouve
tout son sens: le métier des scientifiques n'est pas d'attester
des phénomènes, mais de chercher des mécanismes de
ces phénomènes. Les établissements d'enseignement
culinaire, eux, sont mal équipés pour chercher les mécanismes,
mais ils ont tout ce qu'il faut pour établir la véracité
ou la fausseté des dictons, tours de main, pratiques, trucs, astuces
toutes choses qui sont aujourd'hui nommées des " précisions
culinaires " (par opposition aux " définitions culinaires
").
ET LA GÉNOISE ?
Avant de revenir à la génoise, un dernier mot sur la terminologie
de " cuisine moléculaire " et de " gastronomie moléculaire
". La gastronomie moléculaire est une science, on l'a vu et
revu. La " cuisine moléculaire ", c'est de la cuisine.
Mieux, même, c'est le nom qui est maintenant réservé
à la tendance culinaire qui fait usage de nouveaux ingrédients,
ustensiles, méthodes, en cuisine. L'usage d'alginate de sodium
pour faire des perles avec un cur liquide, c'est de la cuisine moléculaire.
L'emploi d'agars-agars, de carraghénanes ou de gommes variées
pour obtenir des gels, c'est de la cuisine moléculaire.L'emploi
d'évaporateurs rotatifs pour concentrer un bouillon, de centrifugeuses
pour clarifier, etc. c'est encore de la cuisine moléculaire.
De la cuisine, comme son nom l'indique, mais pas de la science. Heston
Blumenthal ou Ferran Adria, par exemple, ne font pas de science, mais
de la cuisine, et ils sont aidés de technologues pour produire
une cuisine moderne. Bon, la génoise, maintenant. On la produit
en fouettant un mélange d'ufs entiers et de sucre en poudre.
Quand le battage est prolongé, le mélange mousse. On y ajoute
de la farine et, parfois, du beurre, et l'on cuit. Ce qui a été
merveilleux, lors du séminaire où nous avons considéré
la confection de la génoise, c'est que les a priori fusaient de
toute part : " quand l'appareil n'est pas chauffé, la génoise
est collante ", " quand la génoise n'est pas chauffée,
elle est plus liquide ", " la génoise dont l'appareil
n'a pas été chauffé est toujours plus haute que celle
dont l'appareil a été chauffé ", etc. Pendant
tout le temps que nous avons fait l'expérience (trois expérimentateurs
en face d'une centaine de participants qui discutaient tous les gestes,mesuraient,
comptaient, calculaient, observaient
), les remarques ont été
avancées
mais les deux génoises sont finalement sorties
du four, indiscernables.
CONCLUSION D'UN PROFESSEUR DE PÂTISSERIE
" La génoise dont l'appareil n'a pas été chauffé
est bien, c'est étonnant; désormais, je cesserai de chauffer.
" Vous n'êtes pas convaincu ? Faites vous-même l'expérience,
mais aussi précisément que nous: avec la même farine,
le même beurre, les mêmes ufs, la même quantité
du même sucre, dans les mêmes moules, que vous cuisez dans
le même four, en même temps, pendant la même durée!
Si vos résultats sont analogues aux nôtres, nous aurons des
confirmations utiles. Si vos résultats sont différents,
ce sera également le bonheur, parce que nous pourrons explorer
les raisons de la différence. N'est-ce pas ainsi que la cuisine
est belle ?
COURRIER
Philippe Couderc s'adresse à Hervé This
Vous nous dites : la cuisine c'est de l'amour, de l'art, et de la technique
et c'est sûrement vrai pour celle de vos amis Pierre Gagnaire et
Emile Jung, entre autres. Est-ce que l'amitié de célèbres
cuisiniers conforte et assure vos idées sur la cuisine ? Pour les
cuisiniers de la cantine de Salon de Provence, du restaurant universitaire,
pour moi-même comme pour des milliers de cuisiniers de collectivité
anonymes, je ferais une petite différence ; la cuisine de collectivité
c'est de l'amour, de l'artisanat et de la technique. Je ne reviendrai
pas sur l'amour et la technique, deux critères qui font la différence
en cuisine mais aussi dans tous les autres métiers. Par contre
j'aimerai revenir sur l'artisanat: artisanal, qui se fait avec les mains,
souvent avec des moyens rudimentaires. L'artisan crée et fabrique
pour le commun des mortels, l'artiste lui pour quelques privilégiés
avec un objectif économique et la recherche d'un profit. L'art
serait-il induit par le profit ? Pourquoi cette auréole sur le
front de l'artiste qui brille différemment selon l'influence d'un,
deux ou trois macarons alors que l'artisan de collectivité ne recueille
que les quolibets.Votre référence au restaurant universitaire
anonyme où la viande n'est pas dure, les pâtes pas toujours
trop cuites, où il n'y a pas de mauvaises odeurs, ni de goûts
désagréables, favorise et conforte cet état de fait
comme si l'inverse était une réalité. Pour apprécier
l'art il faut ou il faudrait être connaisseur? Les élèves
ou les étudiants n'auraient pas cette capacité ? Si la prestation
n'est pas chère, c'est mauvais ? Seule la critique est facile,
l'artisanat lui est difficile. J'ai travaillé dix ans dans la restauration
traditionnelle " artistique " et j'en garde un très bon
souvenir. A cette époque la cuisine, pour moi, c'était l'amour
du métier, et l'acquisition de la technique. Je dis l'amour du
métier puisque la relation avec le client n'existait pas.Mais à
qui voulez-vous faire croire que l'amour existait pour le client. Le patron
ou le patron chef, en faisait sa carte de visite mais l'équipe
après quinze heures de boulot en été, vous êtes-vous
soucié de ce qu'elle en pensait ? Vingt ans en restauration collective
m'amènent à penser de façon forte que le métier
de cuisinier de collectivité c'est de l'amour, de l'amour partagé.
Les yeux des enfants heureux en sont une preuve chaque jour, non seulement
pour le chef mais aussi pour toute une équipe. De l'amour sans
camera ni projecteurs. C'est aussi des contraintes nutritionnelles, des
contraintes de coût, des contraintes de temps. Ah si vous saviez
comme la cuisine de collectivité est belle !
RÉPONSE D'HERVÉ THIS
Il y a quelques années, j'ai fait une proposition que je ne regrette
pas, et qui consiste à distinguer l'artisanat et l'art. Quand je
dis que la cuisine, c'est de l'amour, de l'art et de la technique, je
ne dis pas que l'artisanat est exclu de l'entreprise qui consiste à
donner du bonheur, bien au contraire! Ce que je dis, c'est que, dans toute
cuisine, le 1er objectif est de donner du bonheur, le 2e de faire (ou
pas) de l'art, et le 3e de produire (c'est cela, la technique). Pour l'art,
je ne mets pas l'artiste au-dessus de l'artisan, ou inversement. Je dis
simplement que le peintre en bâtiment a un autre projet que Rembrandt.
D'ailleurs, je ne serais pas éloigné de dire que la chimie
a u s s i , c'est de l'amour, de l'art, de la technique. Un chimiste qui
ne maîtriserait pas sa technique serait un mauvais chimiste. De
surcroît, il y a mille façons de faire de la chimie, élégamment
ou pas, du point de vue intellectuel. Et, finalement, on ne fait pas de
la chimie comme cela, en l'air, mais pour le contribuable qui nous paye
! D'ailleurs, je n'ai pas dit que tous les restaurants universitaires
sont mauvais : personnellement, celui que j'ai fréquenté
pendant mes études était merveilleux. Et je n'ai pas dit
que tous les restaurants étoilés étaient merveilleux
: j'en ai récemment visité un qui était lamentable.
Faut-il être connaisseur pour apprécier l'art ? Question
difficile : je ne me permettrais en tout cas pas de penser qu'un membre
de cette humanité à laquelle j'appartiens ne puisse pas
le faire. Et je ne vois pas la question du prix dans l'affaire. La "
belle ouvrage " est de tous les métiers, toutes les catégories.
Bref, je crains que mon interlocuteur ne me prête des idées
qui ne sont p a s les miennes, désolé.Par exemple, j'ai
largement évoqué la question de l'amour dans un précédent
numéro de La Cuisine Collective, celui qui était consacré
aux femmes. N'ai-je pas signalé le rôle prépondérant
du cuisinier de restauration collective ? Plus généralement,
je crois que tout métier a son lot de gens merveilleux et d'escrocs,
dans des proportions qui ne doivent pas varier beaucoup selon les métiers.
J'espère figurer, apparemment comme mon interlocuteur, dans la
catégorie des gens honnêtes, droits, travailleurs, gentils,
humains, en un mot. Et je sais parfaitement que la cuisine de collectivité
est belle, quand elle est faite par des personnes de la catégorie
évoquée précédemment, sinon, pourquoi me donnerais-je
la peine d'écrire tous les mois dans cette revue qui lui est consacrée
? Allons, terminons par une citation que j'aime, de l'écrivain
Jorge Luis Borges : " Le summum de l'intelligence, c'est la bonté
". J'ai modifié cette citation pour la faire mienne sous la
forme suivante : " Le summum de l'intelligence, c'est la bonté
et la droiture ". Les étudiants qui me font l'honneur de travailler
au laboratoire avec moi pourront attester que cette phrase est écrite
en grosses lettres, en face de moi toute la journée. Vive la connaissance
!
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