Hervé This
Fondation Science & Culture alimentaire : recherche, animation et communication en matière de cuisine
Physico-chimiste à l'INRA
Juin/Juillet 2006

UN CENTRE TECHNIQUE
La Fondation Science & Culture alimentaire, créée à l'Académie des sciences, est un outil national de recherche, d'animation et de communication pour la communauté des cuisiniers. C'est quand la nouvelle est grande qu'il convient de rester calme, et d'en apprécier l'importance. Aujourd'hui, permettez-moi de ne pas faire d'effets de manche, et de donner les faits tout simples. Depuis quelques années que dure cette chronique, dans La Cuisine Collective, j'ai eu l'occasion de déplorer que le monde culinaire n'a pas de " centre technique ". Il y en a pour la charcuterie, pour la boulangerie, pour… mais pas pour la cuisine. C'est qu'un centre technique est un endroit qui coûte, et, quand un endroit coûte, il faut de l'argent.Dans les autres centres techniques, cet argent vient de l'Etat, et aussi des industriels.Pour la cuisine qui, souvent, s'exerce par des artisans, la collectivité n'a pas réussi à s'organiser pour créer un tel centre. En avait-on besoin ? Le succès des Séminaires INRA de gastronomie moléculaire, qui se tiennent chaque mois à l'Ecole supérieure de cuisine française du Centre G. Ferrandi, montre que le besoin était réel.Les questions techniques y sont discutées, sans secret, en public ; chacun apporte sa pierre à l'édifice, qui est la construction d'une cuisine questionnée, rationnelle, et, mois après mois, les résultats sont partagés avec l'ensemble de la communauté, notamment par ces pages dans La Cuisine Collective, et aussi par courriels,envoyés dans le monde entier.D'ailleurs, il serait juste d'ajouter que le besoin n'est pas limité à la France : se créent, ces temps-ci, des séminaires analogues en Argentine, au Japon, aux Etats-Unis… après ceux de Suisse et des Pays- Bas, par exemple. Cela " coûte-t-il " quelque chose? Oui, bien sûr. Cela coûte l'animation des Séminaires, qui n'est pas un apport en capitaux, mais un apport en industrie. Cela coûte une salle,pour accueillir les discussions, fournies par la Chambre de commerce de Paris (il faut accueillir, chauffer, éclairer,nettoyer…). Cela coûte le temps des participants, qui viennent, parfois de très loin, le troisième jeudi du mois,de 16 à 18 heures. Tout cela doit être reconnu, évalué, encadré, perfectionné: toutes les remarques ou suggestions sont bienvenues. Après tout, aucune œuvre humaine n'était parfaite, autant le savoir et améliorer.

LES COURS DE GASTRONOMIE MOLÉCULAIRE
Une des modifications nécessaires s'est imposée il y a deux ans,quand des participants de ce séminaire (et d'autres personnes) ont exprimé le besoin de formations, plutôt que de recherche. Furent alors créés les Cours de Gastronomie Moléculaire, qui se tiennent, publics et gratuits (comme les Séminaires) à l'Institut National Agronomique Paris- Grignon, une grande école d'ingénieurs agronomes parfois surnommée " l'Agro ". Cette fois, le propos n'est plus de se lancer dans l'inconnu, mais de faire état de résultats récents de la recherche en Gastronomie moléculaire. Trois publics s'y retrouvent, séparés par les connaissances en science.Le premier public est celui qui veut avoir accès aux résultats sans se préoccuper des calculs qui fondent ces résultats. Le deuxième public est celui des étudiants en science, intéressés par la cuisine, mais qui veulent acquérir une formation scientifique. Le troisième public est celui des ingénieurs alimentaires, des chercheurs… Et, au total, il est passionnant d'observer que des individus ayant des cultures très différentes peuvent se retrouver… autour de la cuisine! C'est donc que cette même cuisine est un bien précieux, comme le dit le titre de cette rubrique.

DES ATELIERS DANS LES ÉCOLES, DANS LES COLLÈGES, DANS LES LYCÉES…
Des Séminaires, des Cours, et quoi encore? En 2001 ont été introduites des activités d'école nommées Ateliers expérimentaux du goût. La disparition de certains crédits de l'Education nationale les a éclipsés un temps,mais certaines régions de France continuent de les pratiquer. Sur l'île de la Réunion, par exemple, 8 000 enfants explorent la cuisine chaque année.Et ces Ateliers sont aujourd'hui relancés… parce qu'il est essentiel de réintroduire la cuisine à l'école.Voulons-nous faire des citoyens livrés à eux-mêmes face à un besoin essentiel ? Supporterons-nous longtemps, de voir arriver à la majorité, des individus qui ne savent même plus cuire un œuf dur? Comment ces citoyens se nourriront-ils ? Quelle culture alimentaire seront-ils capables de transmettre ? Quelle santé sera la leur, s'ils se gorgent de graisses et de sucres? L'épidémie d'obésité touche aujourd'hui le monde entier, et même la Crète, réputée pourtant pour son célèbre régime, est touchée : un enfant sur trois y est en surpoids ou obèse, à l'âge de 12 ans! Nous avons un devoir de lutter contre cette pandémie, et nous ne lutterons bien que si nous luttons localement, par des actions. Bien sûr, l'action du Plan National Nutrition Santé est importante. Bien sûr, nous devons dire - simplement dire - aux citoyens qu'il faut faire de l'exercice et manger des fruits et des légumes… mais ces légumes, comment les cuire ? A l'anglaise, c'est une punition. Les études de mes collègues de l'INRA de Dijon, dans une crèche où l'on observe de très jeunes enfants s'alimenter en libre-service, montrent bien que les enfants ne détestent pas les légumes (les épinards!), mais qu'ils les aiment quand ils sont apprêtés. Il faut de la cuisine, encore de la cuisine, toujours de la cuisine ! Revenons aux Ateliers. Il y en a deux sortes : les premiers, évoqués précédemment, pour les écoles, et qui devraient - n'est-ce pas ? - être développés, généralisés, et les seconds, qui ont été nommés Ateliers de gastronomie moléculaire, et qui se pratiquent dans certains lycées hôteliers ou centres de formation des apprentis. Pourquoi pas partout? Avant d'examiner cette question, regardons de quoi il s'agit : l'objet est de questionner la tradition, de tester expérimentalement les savoirs transmis. On dit que les haricots verts sont plus verts quand on les cuit sans couvercle ? Les élèves feront l'expérience de comparer les mêmes haricots, cuits avec et sans couvercle. Cela prend-il du temps? Non: même dans un lycée qui cuit des haricots verts dans un restaurant d'application, il est facile de diviser le lot de haricots en deux pour faire l'expérience. Rien ne sera jeté… parce que la couleur est la même dans les deux cas. Faut-il chauffer les génoises quand on les bat ? On fera la moitié des génoises en chauffant, et l'autre sans chauffer… et comme il n'y a pas de différence, on servira évidemment les génoises des deux types. Alors pourquoi ces Ateliers ne sont-ils pas présents dans tous les établissements d'enseignement ? D'abord, il faut reconnaître que certaines activités ressemblent déjà à ce que j'ai décrit, sans avoir le nom d'Ateliers de gastronomie moléculaire, et c'est très bien ainsi. D'autre part, il y a des résistances: je me souviens d'un professeur de cuisine qui m'a dit que je faisais beaucoup de mal aux élèves en leur disant que les haricots verts étaient du même vert avec ou sans couvercle. Moi? Beaucoup de mal, alors que ses élèves et lui-même venaient de voir que la couleur est identique dans les deux cas ? Permettez-moi de ne pas comprendre ce qui m'était reproché. Enfin, si: je comprends que nous avons reçu des savoirs qui ne sont pas toujours justes, et qu'il est difficile de faire la part des choses, de changer nos habitudes. C'est la raison pour laquelle je ne critique pas ce professeur qui me faisait reproche: la gastronomie moléculaire a beaucoup bouleversé la cuisine, depuis un quart de siècle, et elle continuera certainement de le faire.Contrairement à ce qu'écrit fautivement le critique gastronomique François Simon dans Le Figaro, il n'est pas vrai que la gastronomie moléculaire est une mode qui passera. Oui, la tendance culinaire nommée " cuisine moléculaire " passera sans doute, comme toute tendance, mais pas la gastronomie moléculaire, qui est une science. Peut-on imaginer que la chimie passe ? Que la biologie passe? Que l'histoire passe? Non, mille fois non : aucune science n'a jamais passé, parce que cela n'est pas possible ! Ne confondons pas science et cuisine.

LA FONDATION SCIENCE & CULTURE ENFIN
Des Séminaires, des Cours, des Ateliers… La profusion est telle que j'avais pris soin, il y a plusieurs mois, d'expliquer l'ensemble du dispositif, mais une question différente a été posée avant l'été dernier: et si l'ensemble de ces activités servait d'amorce à une entreprise bien plus large, qui dépasse la gastronomie moléculaire? Oui, et si l'on créait un espace national de recherche, d'animation, de communication, centré sur la cuisine ? C'est l'objet de cette Fondation Science & Culture Alimentaire. Elle aurait pu être nommée Fondation culinaire de France, mais sa création, au sein de l'Académie des sciences, a nécessité un élargissement utile. Oui, la cuisine est au cœur de l'affaire, mais en replaçant cette cuisine que nous aimons dans un cadre plus vaste, qui tient compte de l'art, de la santé… La structure? Il y aura l'inévitable conseil d'administration, l'inévitable conseil scientifique, l'inévitable directeur scientifique, mais il y aura surtout des divisions, avec des comités de division qui les animeront. Rien à gagner dans l'affaire, sauf du travail, et le bonheur de voir la cuisine se développer plus vite encore que par le passé. Les divisions sont les suivantes.D'abord une division scientifique, qui se préoccupe essentiellement de gastronomie moléculaire : les Séminaires précédemment évoqués en seront une composante, par exemple. Ensuite, une division technologique, qui se préoccupera de matériels, d'ingrédients, de méthodes. La division artistique examinera les questions artistiques, car il n'est pas vrai que tous les cuisiniers soient des artisans ; certains font une cuisine qui ne répète pas les recettes classiques, et qui propose un " chant " ; les artisans eux-mêmes ont une importante composante artistique dans leur travail, et il vaut la peine d'explorer cette composante pour la maîtriser mieux. La division " formation " a évidemment sa place : formation initiale, formation continue… Comment enseigner la cuisine ? La réforme des CAP a été l'occasion de voir que la réflexion s'imposait : une telle division sera un espace national de réflexion, et l'on peut même imaginer que ses travaux servent de base à des rénovations ultérieures ; cette fois, le monde culinaire ne pourra plus dire que l'Education nationale a fait les choses dans son coin (ce qui n'est pas vrai, au demeurant!).Une division hygiène, réglementation, sécurité s'impose aussi: les cuisiniers peuvent-ils utiliser des additifs, des compositions ou extraits odoriférants (des " huiles essentielles ", par exemple)? Les " orchidées comestibles " le sont-elles vraiment? Enfin, la division communication sera chargée des animations. Evidemment, cette Fondation ne remplace aucunement les Académies de cuisine, les diverses Associations, qui regroupent des individus heureux de se retrouver pour parler de leur métier. Elle ne remplace pas les syndicats, qui ont une mission propre. C'est seulement l'espace institutionnel que le monde de la cuisine réclamait. Je suppose que j'aurai l'occasion de vous en reparler plusieurs fois, dans les mois qui viennent, en donnant de bonnes nouvelles des développements autour de la cuisine. N'est-ce pas ainsi que cette cuisine est belle ?

"Un enjeu considérable Vient de se créer, à l'Académie des sciences, la Fondation " Science & Culture Alimentaire ", qui réunira de nombreuses initiatives de recherche, d'animation et de communication, en matière de cuisine… L'idée est de créer un espace institutionnel, officiel, pour susciter des recherches scientifiques, technologiques, artistiques, pédagogiques, autour de cette activité merveilleuse qu'est la cuisine. La Fondation sera dirigée, comme toute fondation de l'Académie des sciences, par un conseil d'administration, scientifique, des donateurs, un directeur scientifique, et elle fonctionnera en relation avec de nombreux partenaires: centres de recherches scientifiques, instituts, Education nationale, musées… Je me tiens à votre disposition pour vous en donner le détail, bien évidemment. Au total, pour faire bref, il y aura des pôles régionaux, complémentaires et tous centrés sur la pratique culinaire, et des " divisions ", transversales (science, technologie, art, sécurité/hygiène/réglementation, formation, communication/animation) qu'animeront des " comités de division " désignés par le conseil scientifique. Il serait bon que son capital, non consomptible, atteigne un million d'euros par vos contributions de 50000 ou 1000 euros. A noter que ces sommes relèvent du régime fiscal des fondations. Vive la connaissance!"

Informations: herve.this@college-de-france.fr

RÉSULTATS
Trophées de l'innovation Louis Pasteur
L'innovation est une composante indispensable des métiers de l'agroalimentaire, aussi pour promouvoir cette démarche auprès des étudiants, l'ISBA* a organisé en partenariat avec l'Académie des Sciences, la Maison Louis Pasteur (Arbois), l'INRA et Hervé This, les trophées de l'innovation Louis Pasteur.


© ISBA - ENILBIO
Delphine Acker et Charline Maupoil remportent le 1er prix du Trophée de l'innovation Louis Pasteur d'Or et 500 euros

Ce concours,ouvert à tous les étudiants constitués en équipe et inscrits dans un établissement d'enseignement, consistait, pour chaque équipe, à présenter un produit alimentaire innovant de part ses qualités organoleptiques,nutritionnelles ou fonctionnelles, pouvant être mis sur le marché et reproduit industriellement dans une unité de production. Le jury professionnel composé de 5 personnalités, dont Hervé This a attribué le premier prix à Aphrodite présenté par Delphine Acker et Charline Maupoil qui remportent le Trophée de l'innovation Louis Pasteur d'Or et 500 €. Aphrodite e s t une boisson fermentée à base de thé à la rose, de gingembre et de thé vert, pétillante et sucrée. Cette boisson de couleur rose, légèrement moussante possède un très faible taux d'alcool ; alliant romantisme avec la rose et un côté un peu plus pimenté avec le gingembre. Le deuxième prix a été décerné au projet de Sorbet menthe au cœur de peppermint présenté par Loïc Weisheimer,Adrien Martinicchio et Guillaume Laplace qui remportent le Trophée d'Argent et 250euros. Ce sorbet présente la particularité d'avoir un cœur vert liquide à - 20 °C et une peau blanche douce et malléable à cette même température négative.

* ISBA: Institut des sciences, des biotechnologies et de l'agroalimentaire.

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