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Il suffit parfois de poser les problèmes pour comprendre de
quelle nature est leur solution.

QU'EST-CE QU'UNE MAYONNAISE ?
Pour nombre de cuisiniers d'aujourd'hui, on produit la sauce en fouettant
de l'huile ajoutée lentement à un mélange de jaune
d'uf, moutarde, sel et poivre. Erreur terrible, tonne Phileas Gilbert
en 1934: la moutarde est le " savorisme particulier de la sauce nommée
rémoulade ". Cela, je l'ai déjà écrit
plusieurs fois, et je voudrais seulement y revenir ici, parce que l'analyse
de cette question simple éclaire la question difficile de la pâte
sablée. Ce qui est clair, dans le cas de la mayonnaise, c'est que
la mayonnaise ancienne, celle de Marie-Antoine Carême, ne comportait
pas de moutarde, mais seulement des jaunes d'ufs, du vinaigre, du
sel, du poivre et de l'" huile d'Aix ".Et il est exact que le
goût de la sauce mayonnaise selon Carême diffère de
celui de la sauce moderne que nombre de cuisiniers font en ajoutant de
la moutarde à des jaunes d'ufs, puis en ajoutant de l'huile.
Et puis, que devient la rémoulade, si la mayonnaise est une rémoulade?
Louis-Auguste de Bourbon, dans Le Cuisinier gascon, publié au XVIIIe
siècle écrit : " Vous avez une rémoulade chaude,
faite avec toutes sortes de fines herbes et beurre de Vamvre, finir de
bon goût, jus de citron ". Oui, remoudre, c'est moudre à
nouveau: de la farine,on fait de la farine plus fine; d'herbes, on fait
des herbes hachées, et on les hache une seconde fois. L'étymologie
donne la clé : la rémoulade doit nécessairement contenir
des herbes remoulues! Ainsi, en 1755, Menon a raison de proposer que la
rémoulade froide s'obtienne avec " persil, ciboule, échalote,
une gousse d'ail, câpres, anchois, le tout haché très
fin, délayez avec une cuillerée de moutarde, huile, vinaigre,
sel, gros poivre "; il a également raison de proposer une
rémoulade chaude, où des herbes remoulées sont ajoutées
à un bouillon. En revanche, Jules Breteuil a tort d'écrire,
dans son Cuisinier européen publié en 1860, que, pour faire
une sauce rémoulade, " on commence par préparer une
mayonnaise [
], à laquelle on incorpore, en la tournant longtemps
et vivement, une cuillerée de moutarde, pour deux jaunes d'ufs
employés ". Oubliées, les herbes qui font le nom de
la sauce ! De même, le baron Brisse est fautif, en 1875, de confondre
la sauce tartare et la sauce rémoulade: on le savait par ailleurs,
le baron Brisse n'est pas une source culinaire fiable, et ses livres ne
peuvent donc être utilisés pour l'enseignement culinaire.
Est également fautif Raymond Oliver,qui écrit en 1958 :
" Sauce rémoulade. Beaucoup de moutarde, du sel, du poivre,
un peu de vinaigre. Ajouter de l'huile peu à peu, et monter la
sauce comme une mayonnaise. C'est en effet une mayonnaise sans ufs
". Que dit enfin le Répertoire de la cuisine, si utilisé
aujourd'hui? On y voit une mayonnaise faite de jaunes d'ufs, sel,
poivre, moutarde, Cayenne, vinaigre, huile. Pour un ouvrage considéré
comme une référence, c'est raté: l'enseignement doit
au plus vite le remplacer! Puis, pour la rémoulade, le Répertoire
indique qu'il s'agit d'une sauce mayonnaise à la moutarde
ce qui n'est pas possible, puisque la mayonnaise en contient déjà.
Heureusement, il y a l'indication: " garnir: câpres, persil,
cornichons, cerfeuil et estragon hachés ".
IL EST TEMPS DE SAVOIR DE QUOI ON PARLE
La mise en perspective historique de la mayonnaise, et le détour
vers la rémoulade, avait pour but de montrer que les derniers qui
parlent n'ont pas toujours raison, surtout quand ils sont insuffisamment
renseignés: le Répertoire de la cuisine n'a manifestement
pas été chercher assez loin, dans l'histoire du métier
de cuisinier, les vérités qu'il aurait dû propager.
Il faut donc rapidement remplacer ce Répertoire par un document
qui distribue des informations plus justes. Qui fera le travail ? Un individu?
Un groupe d'individus? Avec quelle autorité ? La Fondation "
Science & Culture Alimentaire ", dont je vous ai entretenu, pourrait
être le cadre d'une telle rénovation, puisque c'est le lieu
institutionnel qui pourra avoir l'autorité morale nécessaire
pour proposer de tels documents. Le cas de la pâte sablée
- venons-y - montre comment les Séminaires INRA de gastronomie
moléculaire, ou toute autre structure du même type, pourraient
jouer un rôle en relation avec ces travaux. La question qui a été
abordée dans un récent Séminaire de gastronomie moléculaire
était initialement: faut-il laisser reposer les pâtes sablées?
La question est presque idiote, pour le monde culinaire, parce qu'il est
considéré comme une vérité que la pâte
sablée devait reposer. Oui, mais
Mais le Séminaire
qui avait été consacré à l'ajout de sel sur
les viandes grillées avait montré que les prescriptions
culinaires universellement acceptées étaient insuffisantes.
Mais le Séminaire qui avait été consacré au
simple beurre noisette avait montré que le beurre noisette était
bien plus compliqué qu'il n'y paraissait de prime abord. Mais le
Séminaire consacré à la génoise avait montré
que le chauffage, en cours de battage, était inutile. Mais le Séminaire
Arrêtons là notre litanie : plus généralement,
les Séminaires de gastronomie moléculaire montrent surtout
qu'il est temps de bien étudier la cuisine, d'organiser des tests
rigoureux des dictons, tours de main, trucs, astuces
que j'ai proposé
de nommer généralement des " précisions culinaires
", afin de les opposer aux " définitions ", qui
sont données par les recettes (la définition, c'est la partie
techniquement indispensable). Et pour la pâte sablée, alors
? Alors les premiers tests, et les discussions, ont montré que
la question était mal posée; le Séminaire a surtout
conduit à poser mieux la question.
QU'EST-CE QU'UNE PÂTE SABLÉE ?
Le dialogue a été compliqué, lors du Séminaire,
parce que la notion de pâte sablée n'est pas claire.Puisque
les individus ont du mal à s'entendre sur les mots, faisons comme
pour la sauce mayonnaise : cherchons plus loin qu'eux, dans l'histoire
de la cuisine. Que trouve-ton, quand on compare les bons auteurs (Darenne
et Duval, Gaston Lenôtre,Madame Saint-Ange, le Larousse gastronomique,
etc.) ? D'abord, on observe qu'avant 1950 environ, il n'y avait guère
de pâte sablée, mais plutôt des pâtes salées
et des pâtes sucrées, des pâtes à foncer, parfois
des pâtes brisées. Ensuite, on observe (coup de chance!)
qu'il y a du sucre dans toutes les recettes de pâte sucrée.
En revanche, le sucre n'est pas toujours présent dans les pâtes
à foncer, ni d'ailleurs dans toutes les pâtes brisées.
Autrement dit, la distinction sucré/salé ne détermine
pas le type de pâtes. L'uf serait-il en cause ? Certains auteurs
expliquent que l'uf apporte à la fois de l'eau (ils réduisent
la quantité d'eau ajoutée en conséquence), pendant
qu'il donne la possibilité de coaguler la pâte, ce qui est
utile quand les fruits déposés sur la tarte risquent de
la détremper à la cuisson. Toutefois on trouve de l'uf
dans certaines recettes et non dans d'autres, dans chaque catégorie.
Donc l'uf n'est pas la clé des différences. Ce qui
est plus troublant, ce sont les remarques du type : " La pâte
brisée ressemble à la pâte sablée. Les ingrédients
sont identiques, à l'exception du sucre, généralement
absent ou presque ", que l'on trouve à côté de
" la méthode de préparation des pâtes brisées
et sablées sucrées est identique; seuls changent les ingrédients.
" Cette fois-ci, le jeune cuisinier ou pâtissier est perdu:
il est forcé de conclure que les pâtes peuvent être
sucrées ou non, et leur friabilité,qui forme un continuum,
selon la composition et la méthode de préparation.

© JEAN DUCOURTIEUX
UNE PROPOSITION
Revenons à la pratique, en espérant qu'elle donnera de meilleures
indications que les livres, qui s'opposent tous. L'ajout d'eau à
une farine qui contient des protéines appropriées conduit
à la formation de gluten, lequel est un réseau qui piège
les grains d'amidon de la farine. La cuisson durcit cette pâte.
Un résultat bien différent est obtenu quand on ajoute du
beurre à de la farine, puis qu'on ajoute ensuite de l'uf
(il contient de l'eau) ou de l'eau pure : cette fois, le réseau
de gluten ne se forme pas, et la pâte est friable. Ne pourrions-nous
pas décider, collectivement, qu'une pâte est sablée
si elle est friable, et qu'une pâte est brisée quand elle
n'est pas sablée ? On laissera de côté des pâtes
feuilletées, dont la structure est bien différente. Dans
cette hypothèse, il serait possible d'obtenir une pâte sablée
soit en jouant de la méthode, soit en jouant des ingrédients,
soit en jouant des deux paramètres à la fois. En effet,
l'ajout de sucre, qui sépare les grains et bloque la formation
du réseau de gluten, audelà d'une certaine proportion, conduit
bien à la pâte sablée, quelle que soit la méthode.
En effet, la méthode qui consiste à séparer les grains
d'amidon par la matière grasse permet d'obtenir une pâte
sablée, quelles que soient les proportions de sucre. Sans préjuger
de la position que la profession adoptera, je crois que les participants
du Séminaire ont conclu à l'inutilité d'une controverse
sur la notion de pâte sablée, et, surtout, ils ont collectivement
compris que la question du Séminaire était mal posée
: faut-il laisser reposer les pâtes sablées ? Oui, les laisser
reposer, mais pour quel but ? Les expériences qui ont été
faites, en parallèle aux discussions, ont montré que c'est
la rétraction de la pâte qui était principalement
visée. La conclusion du Séminaire fut encore plus importante
qu'on ne l'imaginait initialement, puisque cette conclusion a été
une nouvelle question: le repos des pâtes sablées évitet-
il leur rétraction à la cuisson ? Cette nouvelle question
semble un pas bien petit
Je crois au contraire que c'est un pas
de géant : nous avons progressé, d'une question mal posée,
à une question bien posée, qu'il est maintenant facile de
poser ! Et je ne doute pas que nous aurons bientôt la réponse
! Et c'est ainsi que la cuisine est belle !
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L'INDUSTRIE ET LA CUISINE
Que sera la cuisine de demain ? La question est régulièrement
posée, et, comme personne ne lit fiablement dans les boules
de cristal, les réponses sont soit de prétentieuses
erreurs, soit des prévisions confirmées par les hasards
de l'histoire
LES FEMMES ET LA SCIENCE QUEL RÔLE
EN CUISINE ?
Pour un esprit rationnel, qui refuse les différences entre
les individus des deux sexes et propose plutôt que le travail
donne des compétences, la question des femmes en cuisine
est sans objet. Et aussi la question des femmes en science
INNOVATION, CRÉATIVITÉ : DES
IDÉES IDIOTES QUI FONT TOUJOURS RECETTES
Pas de cuisson en croûte de sel, ni d'omelette de la mère
Poulard
Seulement la question de créativité
et d'innovation, sésames de la réussite commerciale
CUISSON OU COCTION ?
Peut-on cuire sans chauffer ? Une question fondamentale : qu'est-ce
que cuire ? Nous avons intuitivement le sentiment qu'il faut chauffer
l'aliment pour qu'il cuise, mais les apparences sont trompeuses
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