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"Une question bien posée est à moitié résolue"
LE DERNIER SÉMINAIRE EN DATE
C'était le premier de la nouvelle saison. Il était consacré
à la réduction du vinaigre et, comme c'est maintenant la
règle, nous avons commencé par faire l'expérience,
avant d'envisager les résultats de divers participants, ainsi que
les travaux qui devaient être faits pour avancer la question. Avant
toute chose, commençons par examiner le vinaigre. Il y en a diverses
sortes, car les solutions sucrées ou alcoolisées tournent
facilement au vinaigre, lorsqu'elles sont colonisées par des micro-organismes
qui transforment sucre ou éthanol (l'alcool des vins,eaux-de-vie
)
en acide acétique, en présence de l'oxygène de l'air.Par
exemple,pour peu que nous ayons mis vingt pour cent d'eau-de-vie dans
un jus d'orange, nous pouvons obtenir un " vinaigre d'orange "
(autre solution: faire fermenter le jus d'orange pour faire un "
vin d'orange ", qui sera ensuite transformé en vinaigre d'orange.
Evidemment, nous aurions pu faire de même avec n'importe quelle
autre solution aqueuse: café, thé, bouillon, cidre
avec des résultats que je vous laisse apprécier. Bref, pour
le chimiste, le vinaigre est, en première approximation, une solution
aqueuse d'acide acétique dont le titre est variable.L'acidité
du vinaigre ? Il faut évidemment distinguer l'acidité en
bouche et l'acidité mesurée. Pourquoi distinguer les deux
? Parce que, si un vinaigre pur est imbuvable, le même vinaigre
additionné de beaucoup de sucre devient un velours
alors
que son acidité mesurée n'a pas changé. Cette acidité
mesurée s'exprime sur une échelle nommée pH, entre
0 et 14 : les pH entre 0 et 7 correspondent aux solutions acides, et les
pH entre 7 et 14 correspondent aux solutions basiques. Nous en connaissons:
le bicarbonate de sodium, dissous dans l'eau, fait une solution basique,
avec un goût un peu savonneux; de même pour les lessives de
cendres que les anciens préparaient pour cuire les haricots, en
faisant passer de l'eau par-dessus des cendres de bois, afin d'en dissoudre
la potasse qui s'y trouve (cette fois, ne goûtons pas! la solution
peut être très basique). Réduire le vinaigre ? La
question semble simple, puisque nous savons que l'eau s'évapore
à la température de 100 °C, et l'acide acétique
à la température de 118 °C: il semblerait que le chauffage
du vinaigre doive d'abord évaporer l'eau, ce qui concentrerait
la solution en acide acétique et abaisserait le pH. Oui, mais c'est
faire là une prévision bien simpliste
et réfutée
par l'expérience: n'importe quel cuisinier sait que la fumée
qui s'élève au-dessus d'une casserole où bout du
vinaigre est terriblement acide! A cela, plusieurs causes qu'il serait
trop long d'expliquer ici, mais l'une mérite le détour:
c'est ce que l'on nomme l'entraînement à la vapeur d'eau.
Il suffit de savoir que toutes molécules se répartissent
entre une phase gazeuse (disons un gaz) et une phase aqueuse (disons de
l'eau).Par exemple, quand il y a de l'air au-dessus de l'eau, l'oxygène
de l'air se dissout un peu dans l'eau.Et l'eau passe un peu dans l'air,
qui devient humide. De même pour cette solution aqueuse d'acide
acétique qu'est le vinaigre : un peu d'acide acétique passe
dans l'air, d'où l'odeur du vinaigre! Cette prévision théorique
effectuée, faisons ce que les scientifiques nomment de la bibliographie:
cherchons ce qui a été dit de la réduction du vinaigre.Un
des textes les plus intéressants de ma moisson est celui-ci, de
Parmentier, dans sa Conservation et falsification du vinaigre: "
Pour le convertir en vinaigre fort, il suffit, d'après Stahl, de
l'exposer à une ou plusieurs gelées dans des terrines en
grès ; on enlève successivement les glaçons qui s'y
forment et qui ne contiennent que les parties les plus aqueuses ".
C'est parfaitement juste : l'eau qui gèle forme un glaçon
d'eau pure, de sorte que le vinaigre restant forme un vinaigre plus fort.
C'est d'ailleurs une méthode également utilisée pour
distiller, quand on n'a pas d'alambic, pratiquée largement au Canada
pour le cidre.Pourquoi ne pas l'utiliser aussi pour les bouillons, par
exemple? Toutefois, il ne s'agit pas de réduction, mais de concentration,
contrairement aux deux autres citations suivantes.Madame de Gencé,
dans son Encyclopédie de la vie pratique, Librairie nationale des
beaux arts, Paris, p. 389, écrit : " On peut augmenter son
acidité [du vinaigre] en l'exposant à la chaleur, mais il
perd alors de sa force en alcool. " Idée inverse de Raymond
Blanc, chef du Manoir des Quat'Saisons, à Oxford, qui dit que la
réduction affaiblit le vinaigre parce qu'elle évapore de
l'acide. Alors ?
ALORS LES EXPÉRIENCES S'IMPOSENT
Lors du dernier séminaire, l'expérience préliminaire
qui a été faite portait sur trois vinaigres : de vin à
7°,de cidre, d'alcool à 8°.Leurs pH étaient respectivement
égaux à 2,3, 2,8 et 2,1 avant réduction ; après
réduction, ils étaient passés à 2,8, 3,2 et
2,4. Autrement dit, les trois vinaigres testés avaient perdu de
l'acidité réelle lors d'une réduction supérieure
aux deux tiers (pas mesurée, hélas). D'autres mesures avaient
été faites par des participants du séminaire, avec
d'autres résultats.Notamment, Christophe Lavelle, biochimiste,
a observé une tendance inverse, pour un vinaigre de cidre. Rolande
Ollitrault, chimiste qui tient la crêperie Ti-Jos, spécialiste
de la galette (de blé noir),n'a pas observé de différence
de pH lors de la réduction de vinaigre d'alcool coloré à
6°. Quant à mes expérimentations personnelles, qui datent
d'environ dix ans, elles ont montré que toutes les possibilités
existent, dans le monde des vinaigres : il y a des vinaigres dont le pH
diminue avec la réduction, d'autres dont le pH augmente, d'autres
dont le pH diminue avant d'augmenter, et d'autres, enfin,dont le pH augmente
avant de diminuer. Bref, il est bien difficile de prévoir l'évolution
d'un vinaigre inconnu avant de l'avoir réduit. Cela n'est pas étonnant:
les vinaigres ne sont pas, heureusement!, des solutions d'acide acétique
dans l'eau. Ils contiennent également d'autres acides, tel l'acide
malique, et plein d'autres molécules qui contribuent au goût
et à la couleur. Ce qui conduit à la question du goût
du vinaigre réduit. Selon les cas, l'acidité augmente ou
diminue, tout comme l'astringence et l'amertume. Parfois, le côté
boisé ou vanillé apparaît davantage, parfois il s'estompe.Autrement
dit, la réduction des vinaigres ne garantit pas que leur goût
s'améliore. Mais, au fait, pourquoi réduire le vinaigre?
Pour donner de l'acidité sans apporter d'eau est une cause fréquemment
évoquée, mais la réduction n'est alors pas une solution
absolue
et puis, s'il s'agit d'acidifier sans apporter d'eau, pourquoi
ne pas utiliser alors de l'acide tartrique, une poudre à l'acidité
très élégante (l'acide tartrique forme les dépôts
que l'on trouve dans les bouteilles de vin stockées au froid)?
Dans les gastriques, d'autre part, les cuisiniers présents au séminaire
ont expliqué que la réduction permettait d'obtenir plus
de concentration.Mais alors,pourquoi ne pas augmenter directement la quantité
de sucre ? Le chimiste " échaudé " par les expériences
sur la concentration du vinaigre, qui a compris que les premières
approximations ne sont pas toujours suffisantes, cherchera plus loin que
le bout de sa cornue, et il comprendra que la cuisson du sucre en présence
d'acide a une autre fonction que la concentration : le sucre de table,
ou saccharose, s'hydrolyse quand il est chauffé en milieu acide,
ce qui engendre du glucose et de fructose, de saveur plus délicate.
La voilà, la vraie leçon de ce séminaire: les opérations
culinaires sont souvent apparues pour un faisceau de raisons, et non une
seule.L'analyse qui omettrait cette constatation tomberait dans des simplifications
imbéciles. Et voilà pourquoi la cuisine est belle, notamment.
Un enjeu considérable Les Séminaires INRA de gastronomie
moléculaire ont repris, à l'Ecole supérieure de cuisine
française du Centre Jean Ferrandi de la Chambre de commerce de
Paris. N'hésitez pas, venez, puisque l'entrée est libre!
Et si vous êtes trop loin, pris aux heures de nos rencontres, n'hésitez
pas à vous inscrire sur la liste de distribution, en m'adressant
un e-mail à herve.this@paris.inra.fr. N'hésitez pas non
plus, si vous êtes cuisinier, pâtissier, charcutier, boucher,
maître d'hôtel, boulanger
et j'en oublie, de me demander
d'ajouter vos coordonnées dans l'Annuaire français des métiers
de bouche, qui sera bientôt en ligne, sur le site Internet de l'INRA.
Enfin, n'hésitez pas à me demander des informations sur
cette " fondation culinaire de France ", qui vient d'être
créée à l'Académie des sciences, sous le nom
de Fondation Science & Culture Alimentaire. Elle est faite pour organiser
des travaux autour des activités " culinaires " (encore
au sens large: toutes les transformations sont considérées,
jusqu'au moment où l'aliment arrive en bouche), et aussi pour distribuer
largement l'information relative aux travaux
comme pour nos séminaires
de gastronomie moléculaire. Vive la connaissance!
Informations: herve.this@college-de-france.fr
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