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Regardons à deux fois l'effet du
couvercle avant de le proscrire. Hervé This, dans cet article,
recense les dictons et les usages des cuisiniers et cuisinières
pour garder les haricots verts, bien verts. Les tremper dans de l'eau
glacée après cuisson, les cuire dans de l'eau bouillante
salée, mettre du bicarbonate, maintenir l'ébullition pendant
toute la cuisson
les trucs sont nombreux mais sont-ils efficaces
et vérifiés ? C'est la question que pose Hervé This
Et il apporte sa réponse de physico-chimiste. Passionnant
Venons-y enfin, à ces Séminaires de gastronomie moléculaire,
que La Cuisine Collective m'a demandé de présenter. Plusieurs
mois d'affilée, j'ai écrit dans l'urgence, à propos
d'enseignement dans les écoles, à propos d'enseignement
dans les lycées hôteliers, à propos d'innovation en
termes de matériels ou de recettes. Et, plusieurs mois de suite,
j'ai failli au projet initial, qui était la présentation
des débats qui ont lieu lors des séminaires auxquels tous
les professionnels intéressés peuvent participer (si vous
êtes dans ce cas, n'hésitez pas: hthis@paris.inra.fr).
Ce mois-ci, je tiens ma promesse initiale
parce qu'elle s'inscrit
dans le vaste mouvement qui se propage dans les lycées hôteliers:
il y a quelques mois, nous avions évoqué l'animation d'"
Ateliers de gastronomie moléculaire ", dans les lycées
hôteliers, et il avait été question de protocoles.
On m'en réclamait. Or les Séminaires sont précisément
la discussion de protocoles expérimentaux, la présentation
des résultats des expériences faites par les participants,
et la discussion collective de ces résultats.
Il y a peu, nous y avons notamment discuté de la cuisson des haricots
verts: la question est évidemment de savoir comment les conserver
verts. Grande question, que la plupart des livres de cuisine évoque.
Je vous en livre quelques-uns, ordonnés chronologiquement (je mets
quelques remarques entre crochets, parce qu'il sera plus simple, ainsi,
de les commenter).
C. Reculet est un cuisinier, qui écrit (Le cuisinier praticien,
E. Dentu, Paris, 1859, p. 45) : " Le chlorophylle " [on dit
plutôt " la chlorophylle "] est le principe colorant des
légumes verts [c'est vrai]. C'est une substance qui se trouve immédiatement
placée au-dessous de la pellicule de la feuille ou de la tige verte,
et qui fait toute la beauté de ces légumes, quand elle est
bien conservée pendant la cuisson. On conserve le chlorophylle
aux légumes verts : - 1° en les plongeant dans de l'eau bouillante
aiguisée de sel (on sait que le sel augmente la température
de l'eau bouillante de cinq à six degrés) [ce n'est pas
vrai : la mesure montre que, pour obtenir une telle augmentation de température
d'ébullition, il faut mettre des quantités de sel excessives
: faites donc l'essai] ; - 2° en maintenant cette eau pendant toute
la durée de la cuisson à une ébullition violente
; - 3° en tenant le vase de l'opération découvert ;
- 4° en rafraîchissant le légume aussitôt qu'il
est cuit, à moins qu'il ne soit destiné à être
servi chaud immédiatement. [
] L'albumine contenue dans les
légumes n'a d'utilité que dans les légumes verts
servis verts. En plongeant ceux-ci dans l'eau bouillante, elle s'y coagule,
s'oppose à la dissolution de l'eau de végétation
qu'ils contiennent et aussi à celle du chlorophylle : ce qui contribue
à la qualité et à la beauté de ces légumes
[cette dernière idée, à propos de l'albumine, est
pure fantasmagorie !]".
Madame Millet-Robinet, elle, fait un livre de ménage (La maison
rustique des dames, Paris, Librairie agricole de la maison rustique, 1893,
p. 491): " Les légumes verts ne peuvent jamais être
mangés trop frais ; ils doivent être mis dans une grande
quantité d'eau bouillante, qu'il faut saler assez fortement avant
de les y plonger si l'on veut qu'ils conservent leur couleur verte ".
Plus loin, dans le même ouvrage, elle donne aussi la recette: "
Haricots verts au naturel. Lorsque l'eau bout à gros bouillons,
salez fortement pour que les haricots conservent leur couleur verte, ils
doivent cuire vivement à très grande eau ".
Paul Friand, lui, est un cuisinier qui s'adresse aux particuliers (Notre
cuisine, Paris, 1896, p. 54) : " Secrets de ménage pour conserver
la teinte verte des haricots. Il faut bien se garder de couvrir la casserole.
Un tout petit morceau de bicarbonate mis en même temps que les haricots
conserve la couleur verte ".
Madame G. Schéfer et Mademoiselle H. François, également,
font un livre pour ménages (Recettes de cuisine pratique, Delagrave,
Paris, 1931, p. 187): " Si les haricots restent dans l'eau une fois
cuits, ils jaunissent immédiatement ". La Comtesse de Gencé
est aussi dans cette lignée d'auteurs pour le grand public (Encyclopédie
de la vie pratique, Librairie nationale des beaux arts, Paris, p. 395):
" Les légumes verts, pour conserver leur couleur, doivent
bouillir à grande eau et à découvert ".
La célèbre Madame Saint Ange (La bonne cuisine de Madame
Saint Ange, Larousse, 1925, p. 732): " Si l'on veut leur conserver
leur teinte bien verte, il faut, comme en grande cuisine, employer un
ustensile en cuivre rouge non étamé. L'étain, surtout
s'il est de mauvaise qualité, décompose le principe chimique
de la couleur verte. [
] Ne couvrir l'ustensile à aucun moment
".
Édouard de Pomiane était biologiste à l'Institut
Pasteur, et il s'intéressa - en biologiste et non en physico-chimiste,
hélas - à l'alimentation. Ses livres sont passionnants,
novateurs, très bien écrits, mais ne peuvent être
considérés que comme des documents d'intérêt
historique, en raison des erreurs physico-chimiques qui s'y trouvent (La
goutte au goutte à goutte, p. 19) : " Il faut faire cuire
à l'eau les légumes en récipient couvert. Ce faisant,
on en atténue moins les vitamines. En effet, au cours de l'ébullition,
la vapeur chasse continuellement l'air contenu sous le couvercle, et les
légumes s'oxydent beaucoup moins ".
Paul Bocuse s'adresse t-il aux cuisiniers ou au grand public avec La
cuisine du marché ? Il écrit en tout cas " Certains
légumes, principalement les épinards et les haricots verts,
sont traités à grande eau bouillante pour leur faire subir
une cuisson complète, tout en maintenant leur couleur verte. "
Ou bien : " Pour maintenir leur couleur verte, on utilise un récipient
si possible en cuivre, ce métal ayant la propriété
de raviver la chlorophylle ".
Et encore : " Faire bouillir dans une casserole ou dans une bassine
en cuivre non étamé 3 litres d'eau salée normalement,
y jeter 1 litre 1/2 de gros pois frais et les cuire rapidement en plein
feu ; avant qu'ils ne soient totalement cuits, y ajouter une poignée
d'épinards, laisser bouillir 5 minutes, retirer du feu, puis égoutter.
Passer au tamis fin les pois et les épinards ; ces derniers ont
pour but de maintenir bien verte la purée obtenue ".
Le livre d'Elizabeth Chong a ici l'intérêt de montrer des
pratiques venues d'ailleurs (L'héritage de la cuisine chinoise,
p. 33) : " La cuisson des légumes. Les légumes sont
cuits dans l'eau salée. Si vous voulez qu'ils soient fermes, plongez-les
dans le liquide bouillant. Si l'eau est calcaire, ajoutez une pincée
de bicarbonate de soude. Immédiatement haricots verts et choux
de Bruxelles prennent une couleur verte ". Terminons avec la revue
Maxi, très grand public (n° 481, 15 janvier 1996) : "
Pour que les légumes puissent conserver leur belle couleur verte,
il faut les plonger quelques instants dans de l'eau contenant beaucoup
de glaçons : c'est le froid qui fixe la chlorophylle des légumes
".
Et aujourd'hui ?
Aujourd'hui, tous ces conseils sont plus ou moins restés. Les cuisiniers
les plus pointus mettent souvent les haricots avant cuisson dans de l'eau
glacée, puis dans l'eau bouillante salée à 10 grammes
par litre, et enfin, ils les sortent à l'araignée pour les
mettre dans un bac d'eau glacée. On entend souvent dans leur bouche
les mots " chocs thermiques ", ou " fixer la chlorophylle
".
Que signifient tous ces mots ? Et les pratiques sont-elles bonnes ? Recensons
les possibilités :
o raffermir les haricots avant cuisson dans l'eau froide
o Les jeter dans de l'eau bouillante
o Maintenir l'ébullition pendant toute la cuisson o l'eau doit
être salée
o Il faut beaucoup d'eau
o Il ne doit pas y avoir de couvercle
o Du bicarbonate est utile
o Une bassine en cuivre fait les haricots bien verts
o de l'étain est utile, dans certaines conditions
o rafraîchir les haricots après cuisson dans de l'eau glacée
o utiliser des épinards pour verdir les autres légumes.
Que penser de toutes ces prescriptions ?
La Gastronomie moléculaire ne les accepte pas sans les avoir vérifiées
et des surprises nous attendent. Par exemple, ces derniers temps, plusieurs
expériences ont montré que le couvercle n'a pas d'influence.
La dernière en date a été faite au Lycée hôtelier
Jean Quarré: deux casseroles analogues ont été remplies
d'eau (plusieurs litres) et portées à ébullition.
Une poignée de gros sel a été ajoutée à
l'eau qui bouillait, puis les haricots verts ont été répartis
entre les deux casseroles, dont une a été couverte. Après
dix minutes de cuisson, un " test triangulaire " a été
organisé.
Ce type de test s'impose pour juger sensoriellement des résultats
d'une expérience de ce type. Il est en effet hors de question de
regarder simplement les deux casseroles en se demandant : dans laquelle
les haricots sont-ils les plus verts? Car, dans ce cas, nos a priori l'emportent
souvent, et nous croyons voir plus verts ce que l'on nous a appris à
être plus vert!
Non, il faut que l'expérimentateur prépare trois assiettes,
où il met des haricots, de sorte que deux assiettes aient des haricots
provenant de la même casserole (par exemple, celle qui n'avait pas
de couvercle), et que la troisième assiette ait des haricots provenant
de la deuxième casserole (celle qui avait le couvercle). On présente
ensuite les trois assiettes à des personnes qui n'ont pas assisté
à la préparation et on leur demande seulement de reconnaître
les deux assiettes où les haricots ont subi le même traitement.
Au Lycée Jean Quarré, 8 des 10 personnes interrogées
n'ont pas trouvé les deux assiettes identiques, ce qui prouve qu'il
n'y avait pas de différences (attention: si 8 personnes sur 10
avaient correctement trouvé, la probabilité qu'ils aient
bien choisi au hasard n'aurait pas été nulle; c'est la raison
pour laquelle il faut faire le test le plus grand nombre de fois possible).
Autrement dit, on peut conclure que, dans les conditions où l'expérience
a été faite, le fait de couvrir ou non les casseroles est
sans importance. D'où la question essentielle : l'enseignement
culinaire a-t-il raison de proscrire l'emploi du couvercle lors de la
cuisson des haricots ?
D'où la seconde question : n'est-il pas urgent que les praticiens
testent tous les autres dictons de la liste ? On le voit, les protocoles
sont parfois très simples
et je vous invite à répéter
celui qui est donné ci-dessus. Il est perfectible : la quantité
d'eau doit être mesurée, la quantité de sel aussi,
la masse de haricots doit être connue, il faut préciser leur
origine
C'est ainsi que la cuisine sera encore plus belle !
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